Life

Detroit a besoin de Robocop

Slate.com, mis à jour le 15.03.2011 à 10 h 03

Une statue du héros tragique serait plus que la bienvenue dans l'ex-ville de l'automobile.

Image extraite du film Robocop © Collection Christophe L.

Image extraite du film Robocop © Collection Christophe L.

Robocop représente beaucoup de choses pour beaucoup de monde. Pour MT, l'urbaniste fortuit qui a proposé en février dernier, via Twitter, d'ériger une statue en l'honneur de cet héroïque personnage, c'est «un TRÈS BON ambassadeur de Detroit». (Son tweet était adressé au maire de la ville, Dave Bing.) Pour l'association d'art public Imagination Station, qui a récolté les 50.000 dollars (près de 40.000 euros) nécessaires au projet, cela pourrait attirer les touristes dans cette ville sinistrée. Mais aux yeux de nombreux habitants, militants associatifs et écrivains de Detroit, une statue de Robocop serait un véritable détournement d'efforts et de ressources pour une municipalité qui enregistre 20% de chômage.

Dans la mesure où j'ai passé des heures à débattre des mérites du film de Paul Verhoeven, sorti en 1987, avec des compagnons adorateurs de science-fiction, j'ai vite rejoint les rangs des donateurs du projet. Et maintenant que les fonds sont collectés et qu'il existe au moins un site potentiel pour dresser la statue (sur un terrain qui appartient à Imagination Station), l'humble suggestion de MT est en passe de devenir une étrange réalité. Excellente nouvelle pour certains, catastrophe pour d'autres, j'aimerais quant à moi expliquer pourquoi je pense que cette statue est une bonne idée. Robocop (le flic ainsi que le film) est un très bon ambassadeur de Detroit. Et si sa statue ne résoudra pas les problèmes de la ville, du moins pourra-t-elle exprimer quelque chose de fort sur son état de détresse.

Culture populaire pour image positive

Je reconnais qu'à première vue, ce film de 102 minutes interdit à certains publics, où une débauche d'armes à feu le dispute aux excès de gore constitutifs de Verhoeven, n'est pas exactement ce que l'on voudrait voir associé à sa ville. Quand on décide de couler dans le bronze un symbole de la culture populaire, c'est en général pour renvoyer une image positive. À Minneapolis par exemple, l'effigie de la vedette de la série The Mary Tyler Moore Show, Mary Richards, glorifie la politique progressiste incarnée par cette femme qui a su s'imposer dans l'univers masculin de l'info télévisée. Au musée des Arts de Philadelphie, la statue de Rocky envoie un signe d'espoir aux quartiers déshérités, symbole d'un «Étalon» qui a triomphé de l'adversité et de la pauvreté. Face à cela, les ruines, les terrains vagues, les grillages tordus et les skinheads aux pupilles dilatées évoqués par Robocop ne risquent pas d'apparaître même dans les publicités touristiques les plus avant-gardistes de Detroit.

OCP, symbole du monde des affaires

Il est vrai que le personnage de Robocop est loin de symboliser la justice avec un grand J. Mais en réalité, le robot emprisonne Alex Murphy (Peter Weller), policier de Detroit émérite qui a un jour croisé le chemin de malfrats fort excités de la gâchette. Criblé de balles, Murphy a été rendu à la vie sous la forme du cyborg que l'on connaît, grâce aux soins d'Omni Consumer Products (OCP), entreprise de sécurité sans âme qui a privatisé les forces de l'ordre, entend prendre le contrôle de la municipalité et manœuvre dans l'ombre avec la pègre locale. Robocop a pour mission d'éradiquer le «cancer» du crime qui ronge Detroit, mais il est également programmé pour ne jamais arrêter ni attaquer les criminels en col blanc qui l'ont fabriqué. Son respect mécanique du protocole n'est donc pas une vertu, mais un handicap. Ainsi une statue de ce personnage pourrait-elle être perçue, à juste titre, comme un emblème de la fourberie du monde des affaires.

Cependant, au-delà d'une ambiance glauquissime, d'une violence insensée et d'une grossièreté de ton pas toujours justifiée, Robocop traite de thèmes brûlants pour Detroit en 1987, thèmes qui n'ont pas perdu toute leur pertinence.

Robocop, à l'image de l'époque et de la ville

Car le film de Verhoeven constitue la deuxième meilleure critique cinématographique des effets désastreux de la Reaganmania sur l'économie du sud-est du Michigan (après Roger et moi, de Michael Moore). Comme Carrie Rickey, journaliste et critique, l'écrit dans le livret qui accompagne le DVD Criterion, ce film «est une joyeuse satire des doctrines de libre entreprise et de privatisation chéries par le “Grand communicant” (surnom donné à Reagan).» Robocop n'est en effet qu'un rouage dans la stratégie d'OCP visant à détruire les quartiers dangereux du vieux Detroit, afin de libérer l'espace pour construire Delta City, «utopie» de gratte-ciel vitrés «idéale pour la croissance des entreprises». Peu importe que les résidents pauvres du site convoité doivent aller voir ailleurs pour se loger, ou qu'un intrigant haut placé d'OCP fournisse des armes aux criminels qui ont précisément rendu la zone si dangereuse – et rendu nécessaire le recours à la police robotisée. Delta City est née de l'esprit idéaliste du président d'OCP, dont les intentions semblent a priori louables. Mais l'homme ne voit pas que ses subordonnés, qui l'appellent avec mépris «le Vieux», exploitent le projet à leurs propres fins. Le président représente les risques de corruption inhérents à tout projet de renouveau urbain, meilleures soient les intentions de départ.

Delta City fait clairement référence au Renaissance Center, ensemble de tours controversé (quasi identique à celui de Robocop) dont la construction avait commencé quelques années avant la sortie du film, et qui est à présent la pièce maîtresse du quartier d'affaires de Detroit. Aujourd'hui encore, l'enceinte de béton qui entoure la zone est qualifiée par certains habitants de «barrière pour protéger les riches entreprises de la pauvreté extérieure», comme le relevait le Detroit News en 2001 à l'occasion d'un retour sur l'histoire du centre.

Une volonté de renaissance du personnage qui devrait s'étendre à la ville

Le Renaissance Center n'est que l'une des illustrations de la façon dont Detroit cherche depuis longtemps, et dans la douleur, à renaître de ses cendres. Au début de l'année, le gouverneur du Michigan, Rick Snyder, a ainsi proposé des mesures fiscales qui menacent cinq grands projets de construction dans les vieux quartiers de la ville, dont la décontamination d'une zone de 16,5 hectares où était implantée une usine de pneumatiques. 

De ce point de vue, Robocop éclaire l'échec de la ville à retrouver sa gloire d'antan. Certes, ce n'est pas le message le plus positif à faire passer dans une œuvre d'art. Notons pourtant que le personnage de Robocop symbolise une victoire sur ce déprimant paysage. Car au fur et à mesure, le robot retrouve son humanité au souvenir de sa modeste vie antérieure, alors que son équipière Lewis (Nancy Allen), en appelle à son esprit enfoui sous les codes de programmation. Robocop ôte alors son casque, brave son programme corrompu et se venge des millionnaires véreux qui sacrifient la ville à leur profit. Dans la dernière scène, après que Robocop a balancé son ennemi suprême par une fenêtre d'OCP, le Vieux lui demande son nom. «Murphy», répond-il. Conçu comme un pion de l'entreprise, il est en fait resté un bon flic. (De ce fait, la statue la plus adéquate serait celle du visage de Peter Weller plaqué sur une sphère de circuits électriques, mais pour voir ce spectacle, même le plus grand fan de Robocop ne lâcherait pas un kopeck).

Robocop ne représente peut-être pas les heures les plus heureuses et les plus lumineuses de la ville. Et si le personnage principal du film se rachète à la fin, Detroit reste dans un piteux état. Mais Robocop est avant tout un bon citoyen qui tente d'améliorer le sort de sa ville et de lutter contre la puissance des grandes firmes, la corruption et la pauvreté; forces contre lesquelles, parfois, il ne peut rien, qu'il aide même sans le vouloir, mais auxquelles il est finalement supérieur. (Comme un personnage de la série The Wire, Sur Écoute, mais avec une peau de titane.) Robocop symbolise donc parfaitement Detroit, en ce qu'il reflète en même temps la volonté farouche de la ville à se réinventer, et les risques inévitables que cela comporte.

Patrick Cassels
Rédacteur sur le site College Humor

Traduit par Chloé Leleu

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