Life

Je ne veux plus de commentaires anonymes

Farhad Manjoo, mis à jour le 16.03.2011 à 12 h 25

Longtemps révéré comme l'un des principes philosophiques d'Internet, un rempart essentiel de protection de notre vie privée, l'anonymat n'est plus une nécessité.

Mark Melligen touché par Gabriel Martinez en 2011. REUTERS/Steve Marcus

Mark Melligen touché par Gabriel Martinez en 2011. REUTERS/Steve Marcus

Une ou deux fois par semaine, je reçois une lettre qui me prend à partie quant à la politique des commentaires de Slate.com. Le lecteur veut me dire combien je suis à la ramasse, mais ne veut pas se connecter au système de commentaires de Slate — et de Slate.fr, ndt — via ses identifiants Facebook, Google, Yahoo, ou Twitter. A l'évidence, cette exigence ne dérange pas tout le monde; des centaines de personnes sont heureuses de se connecter chaque semaine pour me dire combien je suis à la ramasse. Et pourtant, j'imagine qu'elles sont encore plus nombreuses à mourir d'envie de me sonner les cloches, mais à ne pas le faire à cause du processus d'identification.

Une idée fausse et répandue veut que Slate en ait après votre compte sur les réseaux sociaux pour vous voler vos informations confidentielles. En réalité, quand vous commentez en entrant votre nom d'utilisateur et votre mot de passe de Facebook ou de Twitter, ces sites sont les seuls à vérifier vos identifiants – Slate ne voit jamais vos informations de connexion. Si vous vous connectez avec votre compte Facebook, nous voyons en effet votre nom et tous les détails que vous avez choisis de rendre public, mais nous n'accédons à aucune donnée plus privée que ça.

Si Slate ne cherche pas à envahir votre vie privée, pourquoi est-ce que nous vous demandons alors de vous connecter à l'aide de vos comptes sur les réseaux sociaux? Pourquoi rendre si difficiles les commentaires – ne voulons-nous pas que chaque lecteur participe, même ceux qui sont nerveux à l'idée de révéler leurs noms?

Je ne peux pas parler pour mes patrons, qui ne voient peut-être pas les choses comme moi. Mais en tant qu'auteur, ma réponse est non – je ne veux pas de commentateurs anonymes. Toute personne travaillant sur Internet sait qu'il existe une corrélation directe entre les obstacles qu'un site place devant des intervenants potentiels, et le nombre et la qualité des commentaires qu'il recueille. Plus un site rend difficile le postage d'un commentaire, le moins de commentaires sont postés, et ces commentaires sont en général meilleurs.

L'anonymat, principe philosophique d'Internet

Je pense que les exigences de Slate concernant les commentaires – comme celles de nombreux sites – ne sont pas suffisamment rigoureuses. Slate permet aux gens de se connecter via leurs comptes Google et Yahoo, qui sont essentiellement anonymes; si vous voulez faire le con dans des commentaires sur Slate, créez un compte Google et faites-vous plaisir. Si je gouvernais le Web, je changerais ça. Je forcerais tous les commentateurs à se connecter via Facebook, ou n'importe quel autre site tiers, et ils devraient révéler leur véritable identité  pour pouvoir dire quelque chose sur un forum public.

Facebook vient tout juste de rafraîchir son «plug-in», ce qui facilite la tâche des sites qui lui délèguent le soin de s'occuper de leurs systèmes de commentaires. Des douzaines de sites – y compris, et avant tout le blog TechCrunch – ont récemment opté pour le système Facebook. Leurs résultats sont encourageants: sur TechCrunch, en exigeants des vrais noms, ils ont réduit de manière significative le nombre de trolls qui engluent le site de commentaires stupides.

Ce qui ne devrait pas être surprenant. L'anonymat a longtemps été révéré comme l'un des principes philosophiques d'Internet, un rempart essentiel qui protège notre vie privée. Mais cette conception n'est plus d'actualité. Dans tous les cas, à part les plus extrêmes – c'est-à-dire partout sauf sous des gouvernements répressifs – l'anonymat fait du tort aux communautés virtuelles. Laisser les gens rester anonymes alors qu'ils s'engagent dans une démarche fondamentalement publique les encourage à mal se comporter.

Dès lors, nous ne devrions pas nous arrêter aux commentaires. Les sites web devraient de plus en plus exiger de leurs visiteurs qu'ils révèlent leurs véritables identités dès que leur participation a un caractère public – quand vous postez une appréciation sur un restaurant, ou quand vous votez pour une histoire sur Reddit, par exemple. Quasiment dans tous les cas, le Web se porterait bien mieux si tout le monde s'exprimait sous sa véritable identité.

Pourquoi une telle dent contre l'anonymat? Tout d'abord, de nombreuses études de science sociale ont montré que lorsque les gens savent que leur identité est secrète (que ce soit sur Internet ou pas), ils se conduisent bien plus mal qu'ils ne l'auraient fait autrement. Officiellement, on appelle cela l'«effet désinhibiteur de la communication en ligne», mais en 2004, le webcomic Penny Arcade a trouvé une bien meilleure dénomination: La Grande Théorie du Fouteur de Merde d'Internet.

La Grande Théorie du Fouteur de Merde

Si vous offrez à une personne normale l'anonymat et un public, selon le postulat de cette théorie, vous le transformerez en pur fouteur de merde. Vous trouverez des preuves sur la section des commentaires sur YouTube, lors de parties multijoueurs sur Xbox, et sous quasiment n'importe quel article politique sur le Web. Avec tant de fouteurs de merde partout, il est parfois difficile de comprendre comment on peut encore retirer quelque chose de positif du Web.

Les défenseurs de l'anonymat feront valoir que le foutage de merde est le prix à payer pour garantir la vie privée de chacun. Poster votre vrai nom sur le Web générera toutes sortes d'attentions malvenues – les moteurs de recherche vous indexeront, les publicitaires pourront vous pister, les employeurs seront capables de vous profiler. C'est peut-être un prix trop cher à payer, me direz-vous, pour avoir l'infime privilège de dire à un auteur qu'il pète un gros câble.

Et alors, ne devriez-vous pas payer un tel prix? Je n'en appelle pas à une transparence permanente. Si vous vous engagez dans des démarches privées – regarder un film sur Internet, compléter votre profil sur un site de rencontres, parier sur un site de jeux en ligne, ou n'importe quoi d'autre que vous ne voulez pas porter à la connaissance du monde entier – je soutiens et je loue votre droit à l'anonymat.

La rupture Facebook

Mais poster un commentaire est une action publique. Vous répondez à un auteur qui, lui, a dévoilé son identité et votre but, en postant ce commentaire, est de faire connaître au monde votre point de vue. Si vous désirez faire quelque chose d'aussi public, alors vous cédez naturellement une certaine partie de votre vie privée.  Si un tel échange ne vous convient pas, alors n'y participez pas – gardez vos opinions pour vous.

Jusqu'à récemment, ce débat était largement rhétorique. Ceux qui en appelaient à la fin de l'anonymat n'avaient pas de moyens efficaces pour faire prouver aux commentateurs qui ils étaient. Comme pis-aller, de nombreux sites avaient conçu leurs propres systèmes de connexion, mais c'était fastidieux (qui avait envie de se fader tout le processus de création de compte, juste pour poster une réplique d'une ligne?), aléatoire (Cf. ce qui est arrivé à Gawker), et vain, parce qu'il n'y avait toujours pas de moyen pour forcer les gens à utiliser leurs vrais noms.

Facebook a changé tout cela. Non seulement un compte Facebook inclut votre vrai nom, mais il est aussi lié avec votre réseau amical et familial. Ce qui signifie que tout ce que vous postez via votre compte Facebook est visible des gens que vous connaissez. Ce qui importe sur le Web l'une des plus importantes règles de bienséance de la vie déconnectée: ne dites rien que vous auriez honte de dire devant votre mère.

Quelle sera la conséquence de cette divulgation identitaire des commentateurs sur les fils de commentaires? De ce que je vois, les sites qui sont passés au système Facebook, ce mois-ci, ont vu, en un clin d'œil, la qualité de leurs commentaires s'améliorer. Les commentaires de TechCrunch étaient quasiment illisibles; aujourd'hui – même sur des sujets sensibles comme Apple – ils commencent à être intéressants. Ou voyez ce fil de commentaires sous un article du San Jose Mercury News rapportant que de la mort aux rats avait été retrouvée dans un parc pour chiens, à Sunnyvale, en Californie.

Un type du nom de Stephen Chen est intervenu pour dire que l'empoisonneur est «probablement quelqu'un qui a trop souvent retrouvé sa pelouse recouverte de caca». Mais voir son nom lié à ce commentaire l'a fait réfléchir à deux fois, et il a posté un second commentaire un peu plus bas «Ah, oh, les amis ou la famille compatissante et aimante de ces chiens   pourrait trouver ce commentaire haineux et blessant.»

Plus de commentaires stériles et neutres?

Certes, tout cela n'est pas très brillant. J'admets, aussi, que forcer les gens à utiliser leurs vrais noms nous donnera plus de commentaires «stériles et neutres», comme l'a dit le blogueur Steve Cheney, la semaine dernière. Et peut-être allons-nous rater des commentaires importants qui ne peuvent qu'être postés de façon anonyme.

Si TechCrunch écrit un article qui s'interroge sur une nouvelle et affreuse réglementation d'Apple, nous n'allons probablement pas voir d'informateur nous expliquer anonymement les tenants et les aboutissants d'une telle réglementation. Mais je doute que cela soit une grosse perte – je ne pense pas que les forums tapageurs soient les destinations privilégiées des informateurs.

Et je préfère, de loin, la neutralité et la stérilité à la vulgarité, la stupidité, le hors sujet, le sexisme, le racisme, le mensonge et la diffamation. C'est ainsi que j'espère voir tous les sites sur Internet adopter le système de commentaires Facebook. Vous n'êtes pas d'accord? Dites moi pourquoi ci-dessous. Mais faites-le juste sous votre véritable identité.

Farhad Manjoo

Traduit par Peggy Sastre

Farhad Manjoo
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