Monde

Japon: le spectre de Tchernobyl

Jean-Yves Nau, mis à jour le 14.03.2011 à 16 h 32

Pour l’heure, la principale menace sanitaire concerne l’exposition à des taux anormalement élevé de radioactivité. Remèdes: évacuation, confinement, douches, pilules d’iode…

Pripyat /Ben Fairless via Wikimedia Commons

Pripyat /Ben Fairless via Wikimedia Commons

Que se passe-t-il réellement aujourd’hui dans les centrales nucléaires japonaises dont les systèmes de protection n’ont pas résisté au récent séisme? Et que risque-t-il de se produire dans les prochaines heures ou les prochains jours? Personne ne semble le savoir. Les autorités gouvernementales japonaises ont choisi de publier le minimum d’informations précises.

Dans le même temps, elles ont pris les mesures nécessaires pour prévenir au mieux les principales conséquences sanitaires en incitant notamment à l’évacuation des populations vivant à proximité des sites nucléaires et donc a priori les plus concernées à l’exposition à des taux anormalement élevés de radioactivité.

Plusieurs données confirment en effet que de tels taux ont, à plusieurs reprises, été atteints ces derniers jours dans l’atmosphère; on n’en connaît toutefois pas précisément le niveau, pas plus que l’on ne connaît les zones géographiques de diffusion des substances radioactives relâchées dans l'atmosphère afin de réduire la pression existant au sein du caisson renfermant le réacteur.

Pour leur part, les responsables de la sûreté nucléaire française avaient, samedi 12 mars, fait savoir que des rejets radioactifs «très importants» avaient déjà été émis par cette centrale.

Comme le 12 mars, les nouveaux rejets observés ce 14 mars sont la conséquence d’une explosion d'hydrogène survenue au niveau de l’un des réacteurs (le «n°3» cette fois) de la centrale de Fukushima Daiichi. Sept personnes dont six soldats sont portées disparues. Selon Tepco, la nouvelle explosion n'a pas endommagé le caisson renfermant le cœur du réacteur n°3.

Pour autant, Tokyo écarte tout parallèle pouvant être fait avec la catastrophe de Tchernobyl. L'Agence de sûreté nucléaire japonaise, de même que la plupart des experts étrangers, affirme que la situation des centrales nucléaires japonaises gravement endommagées par le tremblement de terre n’est en rien comparable à ce qui s’était produit à Tchernobyl. Ils avancent notamment le fait que le réacteur de la centrale russe était d’un type différent (dit «réacteur de grande puissance à tubes de force») de ceux (réacteurs nucléaires à eau bouillante) présents dans les centrales japonaises.

Survenue il y a tout juste 25 ans dans la centrale Lénine située en Ukraine (alors en URSS), cette catastrophe avait d’autre part été la conséquence d’une série de dysfonctionnements majeurs.

Seul accident classé au niveau 7 sur l'échelle internationale des évènements nucléaires (Ines), Tchernobyl a eu des conséquences sanitaires, environnementales, économiques et politiques considérables. Plus de 200.000 personnes avaient alors dû être évacuées.

Le risque d'irradiation

A Tchernobyl, les problèmes sanitaires ont pour l’essentiel été causés par deux éléments radioactifs rejetés dans l’atmosphère: le césium 137 et l’iode 131. Il semble aujourd’hui acquis que les plus fortes doses de radiation ont été reçues par le millier de personnes qui sont intervenues sur le site les premiers jours, et ont été exposées à des doses massives (allant de 2 à 20 gray, l'unité d'absorption).

Les responsables sanitaires avaient fait distribuer dans les premières heures de l'accident des pilules d'iode à la population de Pripyat, plus grande ville située à proximité de la centrale, et dont la population avait été rapidement évacuée.

Aujourd’hui au Japon, les autorités ont également conseillé aux personnes se trouvant encore dans un rayon de 20km autour de la centrale nucléaire de rester «confinées» à leur domicile. On estime à 80.000 le nombre des personnes habitant dans cette zone.

Les premières victimes sont et seront (comme dans le cas de Tchernobyl) les personnes (employés, experts, pompiers, militaires, etc.) qui interviennent sur le site contaminé et qui sont de ce fait directement exposés à des doses majeures d’irradiation. En fonction des doses reçues, ils peuvent être atteints à court ou moyen terme d’une atteinte majeure de la moelle osseuse qui assure la régénération des cellules sanguines.

En cas de doses massives, les lésions radio-induites sont incurables et les personnes meurent rapidement de syndrome d'irradiation aiguë. Dans certains cas, des traitements hautement spécialisés par transfusion et greffe de moelle peuvent être efficaces. Selon un rapport de l'AIEA daté de 2005, on avait recensé à Tchernobyl une trentaine de morts par syndrome d'irradiation aiguë.

Prendre une douche, sans frotter

La deuxième conséquence sanitaire des accidents de centrales nucléaires résulte de l’exposition des populations avoisinantes, proches ou lointaines, aux rejets dans l’atmosphère des vapeurs radioactives. Dans un premier temps, le principal nuage radioactif japonais (véhiculant pour l’essentiel de l’iode radioactive et du césium) semblait se déplacer vers le Pacifique poussé par des vents nord/nord-est, véhicule majoritairement de l'iode et du césium. Mais la situation peut rapidement évoluer.

«Pour protéger les civils, on dispose de trois armes: l'évacuation, le confinement et l'iode, a déclaré à l’Agence France Presse le Pr Patrick Gourmelon, directeur de la radioprotection de l'homme à l'IRSN. Le confinement, très efficace en attendant une évacuation, consiste à s'isoler au maximum des particules contaminantes, si possible en sous-sol, portes et fenêtres calfeutrées avec du ruban adhésif, sans climatisation ni chauffage.»

Il s'agit selon lui d'empêcher les particules de pénétrer dans les poumons et le tube digestif: «En cas de contact avec la peau il suffit d'une bonne douche, surtout sans frotter pour ne pas faire pénétrer les particules», souligne-t-il ajoutant qu’il faut aussi «éviter de se ronger les ongles, de fumer ou de porter ses mains à la bouche».

Les autorités japonaises procèdent d’autre part à la distribution, auprès des populations a priori les plus exposées, de pastilles d'iode. Il s’agit ici de prévenir l’apparition ultérieure de cancers de la thyroïde notamment dans la population jeune (bébés, enfants et adolescents) ainsi que chez les femmes enceintes et celles qui allaitent.

La consommation de cet iode permet de saturer rapidement la glande thyroïde et de prévenir la fixation par cette dernière de l’iode radioactif présent dans l’atmosphère.

Le problème est avant tout ici d’ordre logistique: cette consommation d’iode doit se faire peu de temps avant l’inhalation des particules contaminées, l’efficacité de la mesure préventive allant ensuite en décroissant.

Les normes sanitaires japonaises prévoient de consommer l'iode quand la population est susceptible de recevoir une dose de 100 milliGray tandis qu’en France le seuil est à 50 milliGray.

L'augmentation des cas de cancers

Passée l’heure de l’urgence, il restera, dans le futur, à évaluer l’efficacité des différentes mesures préventives qui auront pu ou non être mises en œuvre. Or ce type d’évaluation alimente, de manière récurrente de nombreuses controverses médicales et statistiques.

C’est ainsi que le rapport de l'AIEA concernant la catastrophe de Tchernobyl ne parvenait pas à véritablement conclure quant à l’augmentation de la mortalité par cancer dans les populations alors les plus exposées aux rayonnements. A l’inverse, certaines organisations non gouvernementales avancent des estimations de l’ordre de plusieurs centaines de milliers de morts prématurées.

Pour autant, une épidémie de cancers thyroïdiens (4.000 cas contre 50 «statistiquement attendus») avait ensuite été observée chez les jeunes enfants de la région de Tchernobyl.

Il faut aussi dans ce bilan sanitaire compter avec l’impact des expositions à la radioactivité chez les quelque 600.000 «liquidateurs», personnes intervenues plus ou moins longtemps sur le site contaminé pour prévenir les conséquences de la catastrophe. En Ukraine, le taux de mortalité prématurée dans ce groupe semble avoir augmenté de quelque 5%, soit environ 4.000 morts supplémentaires; un chiffre toujours contesté, à la hausse comme à la baisse.

Jean-Yves Nau

 

Jean-Yves Nau
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Journaliste
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