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Orgueil humain et probabilités

Driss Lamrani, mis à jour le 19.03.2011 à 20 h 29

Nous confondons faible probabilité et impossibilité. Notre orgueil nous a fait considérer comme impossible la crise financière de 2008, les révolutions arabes et le tremblement de terre au Japon suivi d'un tsunami et d'un risque nucléaire.

Un casino à Singapour Vivek Prakash / Reuters

Un casino à Singapour Vivek Prakash / Reuters

Quel peut être le point commun entre la crise financière de 2008 liée aux subprimes, les soulèvements dans les pays arabes, et la succession de catastrophes que connait actuellement le Japon? De prime abord, aucun élément en commun. Cependant, le déroulement des événements une fois que la crise s’est produite est fortement similaire. Il s'explique par notre orgueil vis-à-vis de l’aléa.

Dans les trois cas, les risques de défaut en chaîne des actifs de crédit, de soulèvements pour la liberté et pour la démocratie dans certains systèmes politiques et l’arrivée d’un séisme d’une ampleur importante suivi d’un tsunami étaient envisageables. Mais ces risques étaient pondérés par une probabilité d’occurrence très faible.

Toute activité humaine présente des risques. Un trajet effectué en voiture sur une distante donnée présente un risque plus élevé que celui réalisé en avion. Cependant, le risque est pris par les conducteurs ou les passagers puisque celui-ci participe à leur vie. Des règles strictes sont mises en œuvre pour réduire le risque (limitation de vitesse, informatisation du pilotage des avions pour réduire le facteur lié à l’erreur humaine etc...).

Il existe un seuil de matérialité du risque. La probabilité de gagner au Loto représente environ 1 sur 14 millions de chance environ. Ce seuil constitue un très faible risque (chance en l’occurrence), pour le joueur de gagner le gros lot. Ce niveau de matérialité est 42.000 fois moins élevé que le seuil correspondant à la faillite d’un émetteur (gouvernement, entreprise, actif structuré etc...) dont la notation financière est la plus élevée AAA.

Un investisseur, qui a le choix entre prendre le pari du défaut d’un état noté AAA et celui de perdre le gros lot du Loto, a 42.000 fois plus de chance de ne pas devoir payer le gain du jeu que de perdre son pari sur le défaut de l’Etat. Cependant, les deux risques se produisent: nous vivons actuellement les déboires des dettes européennes (toutes notées précédemment AAA) et le gain du gros lot de temps en temps.

La situation politique ou nucléaire présente énormément de similitude avec cet exemple. Pour un Etat dirigé d'une main de fer et «stable» pendant 30 ou 40 ans, la probabilité de renversement de régime à travers un soulèvement ou une révolution est extrêmement faible, elle est en dessous du seuil de matérialité des 1/300 auquel correspond ce que considèrent les marchés financiers, les économistes, les politiques etc. comme le niveau qui assure la plus forte solidité financière (c'est-à-dire un rating AAA).

Notre mauvaise perception des probabilités crée une confusion entre un risque faible et un risque impossible. Nous percevons, par notre intelligence, en règle générale une approche déterministe des choses. Un échange entre Max Planck et Albert Einstein en est une parfaire illustration: Einstein affirme que «Dieu ne joue pas aux dés!» et Planck lui répond «Dieu joue aux dés et en plus des fois il triche!»

La probabilité d’un tremblement de terre, suivi d’un tsunami, suivi d’une inondation de centrale nucléaire qui se retrouve privée de tous les systèmes de refroidissement (y compris les systèmes auxiliaires) est extrêmement faible. La probabilité d’une catastrophe de type Tchernobyl (en tenant compte d’une sécurité renforcée et d’un sérieux de gestion du risque nucléaire) est aussi infime. Lorsque la probabilité d’occurrence d’un événement est très faible (en dessous du seuil de l’acceptable), le risque devient acceptable malgré les conséquences qui peuvent subvenir, puisque nous percevons ce risque comme impossible. Nous cultivons d’ailleurs, dans nos sociétés, une forme de rejet du catastrophisme et de ceux qui mettent en avant ce type de scénarios faiblement probables.

L’effet «boule de neige» ou «réaction en chaîne» constitue un second effet mal appréhendé. La crise financière a commencé d’abord par des problèmes de remboursement de dette subprimes immobilières (dont le montant était de l’ordre de 200 milliards de dollars, soit une goutte d’eau face au montant des actifs détenus et traités sur les marchés financiers). Mais la dette des subprimes a contaminé les dettes bancaires, puis les relations interbancaires. Elle a fait tâche d’huile vis-à-vis d’actifs de plus en plus «basiques» compte tenu de la panique qui a pris les opérateurs qui voulaient se libérer rapidement de plusieurs actifs, jusqu’à créer un «embouteillage» ou un goulot d’étranglement pour la cession des actifs.

Les soulèvements dans le monde arabe se sont produits de la même manière: marches contre la vie chère et le gouvernement suivie d’une demande de départ du dirigeant jusqu’à la guerre civile, dans le cas Libyen.

La situation au Japon est similaire dans l’enchainement même si tout le monde espère que le scénario catastrophe s’arrêtera aux difficultés rencontrées à ce jour et que les solutions mises en œuvre pour refroidir les réacteurs de la centrale de Fukushima se révèleront efficaces.

Le scénario du pire est affecté d’une probabilité d’occurrence. Celle-ci peut être plus faible que celle de gagner au Loto (1 sur 14millions) mais il se révèle que malgré cette faiblesse, l’événement peut arriver.

Nos modèles économiques modernes sont de plus en plus vulnérables. Les villes sont de plus en plus peuplées, elles ne peuvent d’ailleurs pas être évacuées sans créer une panique et une catastrophe aussi forte que le scénario anticipé. Les actifs détenus sont de plus en plus importants. De plus, la recherche de sécurité est de plus en plus forte, compte tenu de l’offre d’assurance (privé ou publique) et d’un sentiment de «surpuissance» vis-à-vis des aléas de la vie. Nous avons tous considéré que notre développement technique et technologique est un gage de maitrise de l’aléa et de l’avenir.

Les catastrophes sont ainsi devenues de plus en plus dévastatrices sous l’effet de l’enrichissement des cités et de la concentration de celles-ci. Les catastrophes économiques sont devenues plus violentes par l’effet de la mondialisation et de la contagion presque instantanée des agents économiques et des économies.

L’activité humaine est devenue plus téméraire. Nous assistons à l’accroissement de l’effet de levier (endettement), la hausse des disparités et des inégalités sociales, le développement de cités industrielles dans des zones où les risques de catastrophes naturelles est important. Cette témérité est positive puisqu’elle nous pousse de l’avant en créant croissance et prospérité. Elle nous a permis de sortir des populations de la famine. Elle nous a offert l’opportunité d’innover dans le domaine de la santé et d’accroitre l’espérance de vie.

Les événements récents et le coup porté à la théorie du risque et celle des probabilités montrent que la témérité est aussi le synonyme de l’inconscience. La témérité se doit d’être accompagnée de l’humilité face à l’aléa et le savoir. L’inconscience est sœur de l’ignorance. La connaissance des risques n’est pas antinomique de la témérité.

Il semble maintenant nécessaire de revoir en profondeur les systèmes utilisés pour prendre les décisions (basés en général sur des modèles de probabilité suivant la loi de Gauss et qui sous estiment les risques extrêmes).

Il semble aussi nécessaire que les scénarios de crise soient anticipés et que les dirigeants soient préparés à gérer des catastrophes en cascade. Cette préparation est aussi nécessaire que les exercices réalisés par les pompiers du monde entier pour garder la forme.

Il est urgent que les gouvernements prennent conscience de la nécessité d’anticiper les problèmes au lieu de suivre l’actualité et d’être un train en retard. Il est préférable d’imaginer le pire et prier pour le meilleur que l’inverse. Nous appliquons ces règles tous les jours. Nous évitons de nous pencher d’une fenêtre, puisque nous anticipons la chute (le pire). Le sentiment de vertige est un allié dans cette prise de conscience du risque. Il faudra mettre en œuvre des sentiments du même ordre pour notre économie et nos politiques.

Le nouveau système économique et politique devra prendre la mesure de toutes ces erreurs de perception, tout en ayant l’humilité face aux aléas puisque nous sommes (encore pour quelques années) loin de l’innovation technologique qui nous protégera contre le déchainement de la nature.

Driss Lamrani

Photo: Un casino à Singapour Vivek Prakash / Reuters

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