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Les atomes crochus des politiques avec le nucléaire

Des anti-nucléaires à Colmar. REUTERS/Vincent Kessler

Des anti-nucléaires à Colmar. REUTERS/Vincent Kessler

En France, le nucléaire civil bénéficie d'un large consensus, et surtout d'un large réseau politique tout acquis à sa cause.

L'occasion est trop belle: sur l'air du «on vous l'avait bien dit», les Amis de la Terre, Greenpeace ou le réseau Sortir du nucléaire appellent les responsables politiques à en finir avec l'atome. Jusqu'à Daniel Cohn-Bendit qui demande un référendum sur la sortie du nucléaire.

En France, Fukushima pourrait d'ailleurs signer le retour en grâce des énergies renouvelables, aujourd'hui bloquées, après avoir été portées aux nues par le Grenelle de l'environnement. Mais rien n'est moins sûr. L'opinion publique est globalement favorable à l'énergie nucléaire, et EDF figure de longue date parmi les entreprises préférées des Français.

Surtout, le nucléaire civil bénéficie d'un large consensus politique. Voulue par le général de Gaulle, la construction d'un parc garantissant environ 80% des besoins du pays en électricité n'a depuis jamais été remise en cause, quels que soient les gouvernements au pouvoir. A l'exception des écologistes, anti-nucléaires historiques, à droite comme à gauche, l'unanimité est la règle.

Des élus atomiques

La politique énergétique de la France est largement conduite par le «lobby nucléaire». Au Parlement, il dispose de relais sûrs, souvent placés à des postes-clefs. Exemple: Jean-Claude Lenoir, député de l'Orne, secrétaire de la commission des Affaires économiques, est rapporteur de la plupart des projets de lois sur l'énergie. C'est un ancien cadre d'EDF.

Dans la Manche, le député Claude Gatignol est un ardent partisan du nucléaire, pour lequel il n'hésite pas à mouiller la chemise, comme il l'expliquait à la presse de la Manche en 2008, plaidant alors pour la construction d’un quatrième réacteur à Flamanville:

«J’ai repris une technique qui a fait ses preuves: rencontrer tous les responsables concernés par notre programme nucléaire. A l’Elysée, à Matignon, à Bercy, au ministère du Développement durable. Je discute aussi, évidemment avec les producteurs d’électricité.»

François-Michel Gonnot, député de l'Oise, est aussi président de l'Agence nationale des déchets radioactifs (Andra). Une double casquette que ce proche du monde nucléaire porte sereinement. Il organise régulièrement des colloques qu'EDF et ses filiales (parmi d'autres) sponsorisent.

Aujourd'hui ministre, Patrick Ollier, lorsqu'il était président de la commission des Affaires économiques, s'acharnait sur les éoliennes, leur consacrant notamment un rapport à charge en plein Grenelle de l'environnement [PDF]. En les abordant par le prisme des émissions de gaz à effet de serre, il reprenait l'argumentaire «vert» des pro-nucléaires depuis quelques années.

Député de Haute-Savoie, Claude Birraux est également un partisan de longue date du nucléaire. Il préside l'Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques.

A gauche aussi, l'atome a de farouches défenseurs.

Christian Bataille, député (PS), du Nord, est auteur de la loi relative aux recherches sur la gestion des déchets radioactifs (1991), texte qui a conduit à la création de l'Andra. Il est un des premiers s'insurger contre les positions iconoclastes de Ségolène Royal en 2007. La candidate s'interroge en effet sur la fermeture de la centrale de Fessenheim. Réaction indignée de Christian Bataille.

Il n'est pas le seul. Eric Besson, alors au PS, prend vite ses distances. L'élu de la Drôme est un partisan du nucléaire: le complexe de Tricastin n'est qu'à quelques encablures de sa commune de Donzères. Aujourd'hui ministre (UMP) de l'Industrie, il est toujours un supporter avoué de l'atome. On pourrait aussi citer un de ses prédécesseurs à Bercy, Christian Pierret. Mais peut-on être ministre de l'Industrie sans être un promoteur du nucléaire?

Quelques années plus tôt, Dominique Strauss-Kahn avait travaillé pour EDF, comme consultant, suscitant même l'attention de la Cour des comptes. Il n'est pas le seul. En décembre 1999, Gérard Wolf, directeur de cabinet du président d'EDF, précisait au Parisien que «Dominique Strauss-Kahn a effectivement fait partie des 10.000 consultants d'EDF, comme d'ailleurs avant lui d'autres ministres de la Ve République». Lesquels? «Pas de noms», glisse Gérard Wolf.

Malgré la progression du vote écologiste, il est rare rue de Solferino d'entendre des voix discordantes. L'alliance avec le PCF a laissé des traces. Pour les communistes, nucléophiles avérés, le nucléaire est sacré, EDF étant un bastion de la CGT. Sans doute est-ce la raison pour laquelle les critiques récurrentes de la Cour des comptes concernant le comité d'entreprise d'EDF – géré par la CGT, ne semblent émouvoir que les journalistes —le temps d'un marronnier... A ce titre, que Jean-Luc Mélenchon appelle à sortir progressivement du nucléaire constitue une rupture inattendue qui pourrait lui aliéner quelques voix précieuses.

Enfin, la présence d'EDF dans la sphère politique touche aussi des électrons libres (si l'on peut dire) comme Nicolas Hulot dont les liens étroits avec l'électricien, qui finance de longue date sa Fondation, ont récemment suscité la controverse via un rapport... parlementaire.

EDF, Areva: des PDG très politiques

On notera aussi les passages –fréquents— du monde politique vers la sphère nucléaire. Anne Lauvergeon, anciennement «sherpa» de François Mitterrand, préside Areva. Gilles Ménage, directeur de cabinet de ce même François Mitterrand, présida EDF, de même que François Roussely, ancien directeur de cabinet de Pierre Joxe, ou Edmond Alphandéry, ministre de l'Economie d'Edouard Balladur... L'actuel PDG d'EDF, Henri Proglio, est un proche du président de la République. Dernier exemple en date: Grégoire Verdeaux, ex-chef adjoint du cabinet de Nicolas Sarkozy, a rejoint EDF pour y prendre la direction des relations institutionnelles en Europe.

Présence à l'échelle locale enfin. S'il existe une Association des élus d'EDF et de GDF Suez, c'est qu'il se trouve beaucoup, beaucoup d’agents EDF, retraités ou en activité, dans les conseils municipaux. Et ils bénéficient, bien sûr, d'éléments de langage conçus avec soin par leur employeur.

Implantation territoriale forte (avec 58 réacteurs répartis en 19 centrales, le parc nucléaire français est le deuxième au monde, derrière les Etats-Unis et devant le Japon), emplois, contribution économique territoriale (anciennement taxe professionnelle), EDF sert les intérêts de la Nation. Et vice-versa. Une sorte de General Motors à la française qui pourrait faire siens les propos attribués à Charles Erwin Wilson, qui en fut le PDG:

«What's good for General Motors is good for the country.»

Surtout, l'atome est devenu un enjeu industriel majeur, avec l'émergence de nouveaux marchés à l'étranger. Depuis son élection, Nicolas Sarkozy s'est mué en véritable VRP de l'atome. Avec un credo: l'EPR, ce réacteur de troisième génération, d'une puissance de 1.600 mégawatts, plus sûr que ces prédécesseurs mais... plus cher.

Eldorado atomique: une route jonchée d'obstacles

Au gré des voyages présidentiels, en Afrique du Sud, en Inde, en Italie, la France avance ses pions. Mais, si les promesses d'accords de coopération se multiplient, les contrats signés pour l'EPR stagnent: un en Finlande, deux en Chine, deux en France, échec à Abu Dhabi. Le syndrome Rafale?

Les accidents survenus au Japon ont toutes les chances de faire avorter, à tout le moins de retarder, les ambitions de la France. La pression des opinions publiques pourra être difficilement ignorée, d'autant plus que les opposants ont désormais un exemple idéal pour faire valoir leurs arguments. Le risque sismique est patent en Italie par exemple. Et, dans des pays privilégiés par la France, comme la Libye, l'Egypte ou la Tunisie, l'opinion publique muselée se réveille.

Si le drame japonais se traduit par un moratoire des projets, c'est le désarroi qui prévaudra à Bercy. Car les alternatives sont minces. Outre que la France, fidèle à sa politique du monoproduit (un TGV, un EPR...), a négligé de diversifier son offre nucléaire, elle est en train de tuer dans l'œuf son industrie —embryonnaire— des énergies renouvelables que le Grenelle avait mis sous les feux de la rampe. L'éolien est en berne. Le photovoltaïque est en crise et le secteur annonce de nombreuses suppressions d'emplois.

Au grand plaisir d'un lobby peu représentatif mais très actif, la Fédération environnement durable qui compte parmi ses membres rien moins que Valéry Giscard d'Estaing. Ou encore du collectif Sauvons le climat, dont les membres sont pour l’essentiel des anciens d’EDF, d’Areva, du CEA… Longtemps retardée, l'émergence de l'éolien offshore est encore incertaine.

Pourtant, les énergies renouvelables constituent un marché plus que prometteur –y compris et surtout à l'export. Alors d'où vient cette passion exclusive pour l'atome et ce mépris des énergies vertes? Outre la mainmise d'EDF sur la politique énergétique hexagonale, il s'y mêle la tradition colbertiste et jacobine du pays. Le nucléaire est une énergie centralisée, confiée à un groupe en situation de monopole. Un régal pour technocrates du corps des Mines. A l'inverse, les énergies renouvelables sont par essence décentralisées et concernent surtout des PME. Lesquels n'intéressent jamais les hauts fonctionnaires de Bercy qui ambitionnent de piloter des grands groupes.

C'est pour cela que Fukushima ne remettra pas en cause la politique française de promotion du nucléaire. A moins qu'EDF et Areva ne se souviennent de leurs filiales dédiées aux énergies renouvelables. Et évangélisent en ce sens leurs appuis politiques. Ce serait surprenant.

Alain Gerbault

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