Monde

Le Japon, puissance nucléaire et culture du risque

Gilles Bridier, mis à jour le 14.03.2011 à 11 h 33

Le Japon, troisième puissance mondiale dans le nucléaire civil, a relevé le défi de la conjonction des risques: séisme et tsunami. La convergence s’est produite. Reste à savoir si l’accident de la centrale de Fukushima se transformera en catastrophe.

Des policiers près de la centrale de Daiichi, le 12 mars. REUTERS/YOMIURI

Des policiers près de la centrale de Daiichi, le 12 mars. REUTERS/YOMIURI

Les grandes catastrophes ont toutes au moins deux points communs. D’abord, elles n’ont pas été anticipées. Ensuite, elles sont le résultat de plusieurs facteurs de risque qui, convergeant au même moment au même endroit, créent une situation qui échappe à tout contrôle. Or, pour que le nucléaire puisse exister vis-à-vis de l’opinion publique, il est indispensable que toutes les conditions de sûreté soient mises en œuvre. C’est la question qui, aujourd’hui, est posée aux autorités japonaises.

Le Japon fait partie de ces pays qui, dans le nucléaire civil, se sont dotés d’une véritable culture de la sûreté. C’est aussi un pays qui, compte tenu de la forte activité sismique de son sous-sol (plus de mille secousses sont ressenties au Japon chaque année), a appris à se prémunir contre les effets des tremblements de terre. Bien sûr, les architectes qui ont construit les centrales ont appliqué les dispositions antisismiques qui permettent par exemple aux gratte-ciel de vaciller sur leur base sans s’écrouler.

Personne n’ignore par ailleurs que les tsunamis —un mot  japonais— existent et continueront d’exister puisqu’ils sont une conséquence du mouvement des plaques tectoniques qui déforme le fond des océans (en l’occurrence, les plaques pacifique et eurasienne) et déclenche des plissements de terrain sous-marins à l’origine de vagues gigantesques. Quand on pense à la tectonique des plaques, on associe les tremblements de terre et les tsunamis.

Systèmes de sécurité

Au Japon, les systèmes de sécurité des centrales nucléaires japonaises touchées par la catastrophe du 11 mars se sont déclenchés lorsque la terre a tremblé. Les centrales sont restées debout,  les réacteurs nucléaires ont arrêté de fonctionner. Mais cette seule opération ne suffit pas à arrêter le processus de fission de l’atome déjà engagé.

Les réacteurs à l’arrêt doivent donc toujours être refroidis. Un système de secours est prévu pour prendre le relai du dispositif normal de refroidissement lorsque celui-ci est stoppé.

Problème: on n’avait apparemment pas anticipé que ce dispositif de secours pût être noyé sous la vague géante, ce qui empêcherait le refroidissement du réacteur et aboutirait à la fusion du cœur nucléaire et à l’explosion de la chambre de confinement.

C’est cette conjonction de facteurs qui, à 15h36 heure locale (soit 25 heures après le tremblement de terre), déclencha celle de la centrale japonaise de Fukushima n°1 au nord est-du pays, créant les conditions d’une catastrophe nucléaire.

Gestion du risque et philosophie de la sûreté

Le risque zéro n’existe pas. On peut juste tenter de repousser le risque et d’en gérer les conséquences au mieux en contrôlant tous les facteurs.

Dans ces conditions, plusieurs questions se posent. Pourquoi prendre le risque de construire une centrale nucléaire dans une zone que l’on sait à proximité d’une faille géologique, dans une région à forte activité sismique? Pourquoi la construire sur le littoral alors que la probabilité qu’un tsunami ne le dévaste, n’est pas nulle? Pourquoi prendre le risque de devoir faire face à une convergence de situations à hauts risques – séisme + tsunami, comme ce fut le cas le 11 mars – et à la démultiplication de conséquences catastrophiques ? C’est toute la philosophie de la sûreté qui est prise en défaut au Japon, dans un domaine qui ne supporte pas l’approximation ou le doute. Une option radicale consisterait à décider la fin du nucléaire. Pour le Japon, le choix n’est pas si simple.

Nucléaire et mode de vie

Les 127 millions d’habitants de l’archipel consomment chaque année environ 1.100 milliards de kWh, soit 8500 kWh par an et par personne, à comparer avec les 470 milliards de kWh consommés en France en 2009 (soit 7400 kWh par personne). Mais le Japon ne dispose pas d’importantes ressources naturelles: il doit importer l’équivalent de 80% de sa consommation d’énergie. L’électricité d’origine nucléaire lui permet de réduire sa dépendance énergétique.  Elle est devenue un élément du mode de vie japonais, gros consommateur d’énergie.

Toutefois, même avec 54 réacteurs en exploitation pour une puissance totale de 45.000 MW (troisième puissance nationale au monde, derrière les Etats-Unis et la France selon l’Agence internationale de l’énergie atomique), le nucléaire ne représente au Japon que 29% de la production d’électricité, contre 23% pour le charbon comme pour le gaz. A titre de comparaison, EDF exploite en France 58 réacteurs pour une puissance totale de l’ordre de 63.000 MW, et l’électricité nucléaire représente les trois quarts de la production.

Pour faire face aux besoins en énergie, le Japon met aujourd’hui l’accent sur les énergies renouvelables. Utilisant les ressources des zones volcaniques, le pays possède une longue expérience de l’énergie géothermique, et l’eau chaude sanitaire provient souvent de sources thermales.  Récemment, l’électricité d’origine solaire est devenue une priorité, afin de d’assurer le développement de l’industrie photovoltaïque.

Mais la conversion a été tardive: l’Agence internationale de l’énergie créditait le Japon de 10% d’énergies renouvelables dans sa production d’électricité, deux fois moins que l’Espagne ou l’Italie par exemple et moins que la France ou l’Allemagne, mais environ au même niveau que les Etats-Unis.

A l’inverse, le Japon a progressé à grands pas dans le nucléaire, non seulement dans la construction de centrales mais aussi dans l’aval du cycle en se dotant d’installations pour retraiter les déchets, en s’appuyant sur l’expérience d’Areva en la matière. Car le Japon, Mitsubishi en tête, se projette avec volontarisme dans cette industrie du nucléaire.

Mais la population japonaise cautionnera-t-elle encore ces ambitions nucléaires après l’accident de Fukushima? Tout dépendra de la capacité des autorités à en circonscrire les conséquences, et à démontrer que, contrairement à Tchernobyl, des précautions avaient été intégrées dans la conception de la centrale pour éviter qu’il ne se transforme en catastrophe. A ce stade, les interrogations demeurent.

Gilles Bridier

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Journaliste
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