Economie

Croissance et coût du travail: l’éternel sujet de la compétitivité française

Eric Le Boucher, mis à jour le 14.03.2011 à 3 h 01

Le débat, nourri par les comparaisons sur les coûts de main d’œuvre en France et en Allemagne, devrait être un des thèmes majeurs des élections de 2012.

Dans une usine de bérets français, en décembre 2010. REUTERS/Regis Duvignau

Dans une usine de bérets français, en décembre 2010. REUTERS/Regis Duvignau

La politique économique française doit-elle s’inspirer de la politique économique allemande? Le débat, lancé par la crise des dettes souveraines et relancé par des comparaisons salariales entre les deux rives du Rhin, sera, à n’en pas douter, l’un des thèmes principaux de l’élection présidentielle de 2012. Les résultats germaniques de croissance, d’exportations et surtout d’emplois, rendent la question légitime. Le chômage en Allemagne (6,6%) est inférieur à celui d’avant la crise, il n’y a pas d’autre pays développé à obtenir une telle performance.

La question se dédouble. D’abord elle relève de la gestion budgétaire. Faut-il accélérer le retour à l’équilibre, malgré les froids de la crise qui se font encore sentir? La France s’est engagée à repasser sous la barre des 3% de déficit en proportion du PIB en 2013. Mais partant de 8,2% en 2010, cet engagement est un véritable défi. Beaucoup de doutes sont émis par les observateurs.

L’OFCE rappelle que, depuis 1959, jamais la France n’a connu de réduction aussi importante et aussi rapide. Et ce fut toujours le cas en période de forte croissance. Ce cheminement imposera une sévère austérité. Est-ce légitime et comment l’obtenir? La politique budgétaire française fait l’objet de beaucoup d’interrogations, notamment de la part des marchés financiers et des agences de notation.

Dix ans de divergence

La deuxième question porte sur la compétitivité de l’économie française. Elle part du déficit commercial français de plus de 50 milliards d’euros en 2010 comparé à l’excédent allemand de plus de 150 milliards. L’examen des courbes met en lumière une divergence des trajectoires des deux pays depuis dix ans. Est-ce depuis l’introduction des 35 heures en France? La droite l’affirme, une partie de la gauche le pense. L’Allemagne pendant ce temps engageait une politique salariale très rigoureuse pour rattraper les handicaps que lui avait imposés la réunification dix ans plus tôt.

Le débat s’est ouvert sur les coûts de la main d’œuvre entre la France et l’Allemagne. L’institut Coe-Rexecode, proche du Medef, a publié une étude qui estime que le salaire horaire dans l’industrie manufacturière est en France de 4,04 euros supérieur à celui de l’Allemagne. Le chiffre a créé la surprise et la polémique. Car le Medef a poursuivi en soulignant que ce surcoût français n’est pas justifié par une meilleure productivité, au contraire. La productivité horaire dans le secteur marchand a grimpé de 14% en Allemagne depuis 2000 contre seulement 9% en France.

Polémique sur le surcoût français

A ces excès de coûts, s’ajoute, selon le patronat, un accroissement des charges. Les charges sur salaires sont passées de 45,9% en France en 2000 à 50,5% en 2010, alors qu’elles ont été réduites de 30,7% en Allemagne en 2000 à 28% en 2010. Voilà l’origine des divergences qui expliqueraient les pertes de parts de marché à l’exportation et le déficit commercial français. Voilà pourquoi le pays se désindustrialise à grande vitesse.

L’Insee a refait ses calculs et conclut qu’en 2008, le salaire horaire dans l’industrie manufacturière était de 33,16 euros, soit le même niveau qu’en Allemagne. Le surcoût de 4 euros dénoncé par le Medef est exagéré: nous serions au même niveau avec une productivité inférieure.

Mais les syndicats ont vite compris l’enjeu pour la politique salariale des années à venir. Leur réplique s’est organisée sur le principe. Bernard Thibault, secrétaire général de la CGT, a dénoncé «le risque inacceptable» de vouloir rechercher une convergence avec les autres pays européens, entendez l’Allemagne.  «On ne peut pas accepter de s’entendre dire que si la situation de l’emploi et du pouvoir d’achat en Europe est ce qu’elle est, c’est de la faute de salaires trop élevés.» Le leader de la CGT s’en prend au «pacte de compétitivité» qui est actuellement en discussion à Bruxelles pour venir compléter le Pacte de stabilité et de croissance signé après Maastricht.

Le sujet plus large de la compétitivité

La CFDT entre dans le débat, mais en conteste l’argument des coûts. François Chérèque estime que «ce qui plombe notre compétitivité» est la politique des entreprises qui ont distribué la valeur ajoutée «aux actionnaires et aux hauts dirigeants». Il souligne que les hausses du Smic et l’allègement des charges des bas salaires ont été contre-productifs puisqu’ils ont encouragé ces bas salaires. Ce «Moins je paie mes salariés, plus je suis aidé», explique François Chérèque a eu pour conséquence «une baisse des investissements dans la formation des salariés et une baisse de la productivité». La France dépensait 7,5% du PIB dans la formation en 1995 et seulement 6,9% en 2009 alors que l’Allemagne fait tout l’inverse: de 8,4% du PIB actuellement pour la formation, elle vise 10%.

En outre, le leader de la CFDT dénonce «l’absence de logique de coopération au sein des filières industrielles». Autrement dit la compétitivité française mérite qu’on ouvre beaucoup d’autres débats que celui des coûts seul. L’intérêt de cette «comparaison avec l’Allemagne» est précisément d’ouvrir tous les dossiers des faiblesses françaises dans la perspective de 2012. En rappelant que la France compte 9,7% de chômeurs… 3 points de plus que l’Allemagne.

Eric Le Boucher

Chronique également parue sur Emploiparlonsnet

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Cofondateur de Slate.fr
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