Monde

Japon: 14h36, la terre tremble comme jamais

Temps de lecture : 3 min

Françoise Morechand Nagataki habite au Japon depuis 50 ans. Son témoignage.

Dans une rue de Tokyo, le 11 mars 2011. REUTERS/Toru Hanai
Dans une rue de Tokyo, le 11 mars 2011. REUTERS/Toru Hanai

Tokyo, vendredi 11 mars 18h45. Il y a quatre heures, à 14h36 exactement, la terre s’est mise à trembler au Japon comme jamais depuis des années. Je participais, dans le grand sous-sol d’un bâtiment, à une vente de vêtements en faveur des sinistres de… Haïti! J’essayais un pantalon et j’avais déjà enfilé une jambe quand le sol s’est mis à tanguer. La peur au ventre est immédiate. On sait à quelle force le séisme commence, on ne sait jamais à quelle force il va s’arrêter. Et notre espérance de vie avec.

J’enfile tout de même la seconde jambe, et laissant manteau, sac et je ne sais plus quoi, serrant dans ma main une jupe pas achetée, je me précipite vers le rez-de-chaussée. La surface! L’air! Pour ne pas être prise comme un rat dans ce sous-sol.

Vivant depuis cinquante ans au Japon, les règles de sécurité sont imprimées dans mon inconscient.

  • Un: ne pas sortir à l’extérieur pour éviter les bris de verre, les meubles qui sautent par les fenêtres et vont vous tomber sur la tête.
  • Deux: trouver un endroit plus solide que les autres pour éviter les écroulements de plafond.
  • Trois: repérer les portes ouvertes.
  • Quatre: ne pas prendre l’ascenseur.

Je repère un pilier de soutènement et me colle contre lui. Le tremblement ne s’arrête toujours pas. Depuis le temps qu’on nous dit que le grand «jishin» (tremblement de terre) va arriver, cette fois c’est le bon, on va y rester.

Au bout d’un temps interminable, les secousses les plus fortes cessent. Je n’en crois pas mes yeux. Je suis vivante.

[J’arrête un instant cet article, nous essuyons une réplique.]

Les secousses sont moins fortes, je décide de tenter de rentrer à la maison. Une foule énorme marche dans les rues.

Plus de bus, plus de métro. Taxis introuvables. Tout le monde est sur son portable essayant d’avoir des nouvelles de la famille, des enfants. Mais les portables sont morts.

Les Japonais n’habitent pas près du centre. Ce soir, il n’y a pas grand monde qui pourra rentrer chez lui. Les hôtels sont pris d’assaut, il y a des queues interminables aux stations de taxis qui se font introuvables.

Il n’y a plus un «bento» (le sandwich japonais fait de riz et d’algues) dans les «convenience stores».

Queue de 100 personnes devant les rares téléphones publics espérant que ca va marcher.

Il faut marcher, comme pendant la guerre quand il n’y avait plus rien.

Enfin, j’atteins la maison.

Dans le hall, des locataires parlementent avec la sécurité. Gaz coupé, eau coupée, ascenseur mort. Il faut monter à pied.

Les enfants, rentrés de l’école en catastrophe sont là. Je prends la main d’une petite fille de 3 ans, une jeune maman prend son fils de 18 mois dans les bras, les enfants suivent accompagnés des adultes présents et les hommes portent les paquets, nous ouvrent les portes.

Nous montons les escaliers qui tremblent au rythme des répliques dont on ne sait jamais si «ce sera la bonne».

C’est drôle, cette sensation de solidarité, je ne l’avais plus ressentie depuis la guerre où, en France, sous les bombardements, les adultes attrapaient les enfants sous leur bras, soutenaient les personnes âgées.

Dans cette incertitude, cela fait chaud au cœur. Je viens de prêter des pyjamas à mes assistantes qui vont coucher au bureau. A la guerre comme à la guerre.

Les hauts parleurs installés dans la ville à cet effet nous bombardent de recommandations:

«Remplissez les baignoires, préparez les couvertures pour les mouiller et vous en couvrir en cas de feu dans la maison. Ne sortez pas! Eviter les nappes de gaz qui sortent des tuyaux déconnectés et qui pourraient s’enflammer.»

[Nouvelle réplique. C’est épuisant.]

Je reprends le mail. La télévision nous prévient que de fortes secousses sont encore à venir. Ne pas nous affoler, nous demande-t-on. Les téléphones sont toujours coupés. Plus une ligne ni sur portable ni sur fixe. Les trains, presque tous les aéroports, les autoroutes, le métro sont toujours fermés.

Toute la partie du Japon sur le Pacifique est sous tsunami de 5 à 10 mètres de haut. On compte déjà 30 morts. Le bilan sera bien plus terrible lorsque la mer se sera retirée.

[Réplique à nouveau. Je dois vous laisser. Désolée je dois remplir la baignoire… Je continuerai demain.]

Dernières nouvelles: 75 morts. Les réserves de gaz ont sauté à Chiba. Enorme incendie.

Françoise Morechand Nagataki


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