Monde

Libye: la crainte d'un scénario irakien

Anne Applebaum, mis à jour le 11.03.2011 à 9 h 45

Avant d’intervenir en Libye, les États-Unis doivent comprendre pourquoi le monde arabe ne les appelle pas à l’aide.

Barack Obama évoquant la Libye avec Hillary Clinton à Washington le 23 février 2011. REUTERS/Kevin Lamarque

Barack Obama évoquant la Libye avec Hillary Clinton à Washington le 23 février 2011. REUTERS/Kevin Lamarque

J’ai beau bien écouter, je ne parviens pas à entendre les «voix qui s’élèvent du monde entier», comme l’a dit mon collègue Charles Krauthammer le vendredi 4 mars, «pour demander aux États-Unis d’aider le peuple libyen à renverser Mouammar Kadhafi». Certes, il est vrai que John Bolton, ancien ambassadeur américain travaillant aujourd’hui pour Fox News, a déclaré qu’une «réponse forte des États-Unis serait amplement justifiée» en Libye. Il est aussi vrai que plusieurs politiciens et auteurs américains se sont, eux aussi, montrés en faveur d’une réponse musclée.

Mais en dehors des États-Unis, on n’entend plus rien. Personne dans le monde arabe ne réclame une intervention militaire américaine, ni même ne réclame une intervention américaine tout court: les démocrates égyptiens ont même peur d’accepter nos aides financières («L’aide des États-Unis peut être mal comprise» a poliment expliqué au Washington Post un politicien égyptien en devenir il y a quelques jours).

Personne en Asie ou en Europe n’appelle non plus au débarquement des Marines sur les côtes de Tripoli. Les Britanniques on déjà raté leur première tentative d’intervention. Samedi 5 mars, une équipe des forces spéciales britanniques et un officier du MI6 ont débarqué à proximité de Benghazi dans l’espoir d’entrer en contact avec les rebelles. Ils ont très vite été arrêtés, menottés, interrogés et chassés du pays. L’embarras d’un contact avec des étrangers est, semble-t-il, la dernière chose dont souhaitent s’encombrer les rebelles.

Pourquoi cette anxiété du monde arabe face à l’aide américaine et occidentale? Pourquoi cette réticence de la part de nos alliés? La réponse peut se résumer à un seul mot: Irak. Loin d’avoir été «un exemple pour la région tout entière», comme le dit Krauthammer, l’Irak fait office d’épouvantail: Attention, il pourrait advenir la même chose de votre pays. Lorsque l’armée américaine est arrivée en Irak, nous ne savions rien de l’opposition irakienne, hormis ce que nous en avaient dit quelques exilés. Nos soldats ne parlaient pas arabe et ils ne savaient pas quoi faire une fois arrivés à Bagdad. De l’incompétence naquit le chaos, puis la violence: des dizaines de milliers de personnes perdirent la vie durant ces huit années de guerre civile. Et si une démocratie fragile a bien fini par voir le jour, c’est un exemple que personne, nulle-part, ne souhaite suivre.

On peut facilement comprendre la crainte des Libyens de voir le scénario irakien se répéter. À vrai dire, c’était il y a un an (si ce n’est cinq) qu’il fallait entrer en contact avec l’opposition libyenne –précisément lorsque Tony Blair serrait la main de Kadhafi dans une tente de bédouin avec, à sa suite, des compagnies pétrolières occidentales prêtes à signer de juteux contrats. Mais ce ne fut pas ce que firent les Britanniques. Et nous non plus. Nous ne savons même pas qui ils sont. Plusieurs colonels sont apparus en «porte-parole» des rebelles… mais les représentent-ils tous ou seulement certains? Les bulletins d’informations citent «des rapports de seconde main arrivant de réseaux rebelles» (en résumé : c’est quelqu’un qui a dit à quelqu’un d’autre ce qui se passait). Comme l’a prouvé la petite mésaventure des Britanniques, les espions n’en savent pas plus.

Nous devrions imposer des sanctions à la Libye, offrir une aide humanitaire et mettre en place une zone de non survol aérien qui pourrait être activée si les rebelles commençaient vraiment à perdre. Mais pour l’instant, même si notre armée bénéficiait de fonds illimités (ce qui n’est pas le cas), le Pentagone ne serait pas en mesure d’instaurer la démocratie en Libye. C’est une tâche qui revient au réseau sous-subventionné de nos radios internationales (notamment celles qui émettent en arabe), aux institutions indépendantes comme le National Endowment for Democracy, aux groupes qui forment les juges et les journalistes. Il faudra du temps avant que nous n’ayons ne serait-ce que les contrats nécessaires à la mise en place de tels programmes en Libye. Nous devrions nous y atteler dès maintenant.

Il est agréable d’être du bon côté de l’histoire, et je ne suis pas étonnée que les quelques supporters qui restent à George W. Bush se félicitent aujourd’hui de la «Campagne pour la liberté» qu’il avait parfois prônée, et parfois oubliée, lorsqu’il était en fonction. Mais être du bon côté, même moralement, n’est pas tout. Il importe également d’être compétent, cohérent et avisé. Il est important que nos soldats et nos diplomates parlent la langue des peuples sur lesquels nous voulons avoir une influence. Il convient de comprendre les divisions tribales et ethniques des régions que l’on souhaite aider. Ne reproduisons pas les erreurs du passé: avant d’envoyer la 101e division aéroportée, il est nécessaire de savoir ce que les gens veulent, ce dont ils ont besoin. Car, pour l’instant, je ne les entends pas nous appeler à l’aide. Ils ont peur des conséquences qu’une «assistance» américaine pourrait avoir sur leur pays.

Anne Applebaum
Traduit par Yann Champion

NB: L'article a été écrit le lundi 7 mars 2011.

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