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Comment Sophie la girafe a conquis l'Amérique

Josh Levin, mis à jour le 14.03.2011 à 3 h 02

Le jouet en caoutchouc est la nouvelle coqueluche des bébés américains. So French!

©VULLI

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Quelque part, en ce moment même, un bébé est en train de torturer une girafe: il la fait tomber, la mâchouille et l’enduit d’une épaisse couche de bave. Malgré ces attaques répétées et sans provocation aucune par les bébés du pays, les mammifères au long cou—des jouets de dentition originaires de France—se multiplient aux États-Unis. Sophie la Girafe est en tête des ventes d’objets pour bébés sur Amazon.com, devant un mouche-bébé au doux nom de «The Snotsucker» [le suceur de morve] et une veilleuse en forme de tortue. Et si elle ne bénéficie pas de critiques aussi positives que Jacques le Paon, les commentaires de clients versent dans le dithyrambe: «Absolument à la hauteur de sa réputation»; «c’est vraiment le jouet le plus génial que l’on aie—vraiment»; «Wow! Le meilleur jouet pour bébé de tous les temps!»

Sophie n’est pas uniquement une créature du Web. «Du point de vue d’un commerçant, c’est une source de bénéfice intarissable» explique Ali Wing, fondatrice du grand magasin pour bébés Giggle. Ce jouet de dentition est unique, explique Ali Wing, parce qu’il se vend de façon constante—«tous les jours, toutes les semaines, tous les mois, tous les trimestres, dans tous les magasins et tous les États.»

En effet, un sondage maison pratiqué auprès de mes collègues et amis munis d’enfants en bas âge n’a révélé que très peu de ménages dépourvus de girafe. «Evidemment que nous avons Sophie», m’a asséné un jeune papa. Une mère a succombé aux charmes de Sophie par l’entremise d’une vendeuse enthousiaste d’un magasin pour bébés de la Baie de San Francisco; une autre m’a confié que les girafes étaient omniprésentes dans son groupe «Bedons et bambins» à Abu Dhabi. Deux personnes ont avoué d’un air penaud qu’elles avaient cédé à la puissance de Sophie—à cette sensation que «tant que vous n’avez pas acheté cette girafe, vous êtes un mauvais parent.»

Dans sa France natale, Sophie est une icône nationale, avec des ventes annuelles (816.000 l'année dernière) qui reflètent le taux de natalité du pays (796.000 naissances d’enfants en 2010). Mais comment une girafe européenne en caoutchouc de 18 cm a-t-elle pu s’imposer partout sur le territoire américain?

Jouet de prestige

Comme l’expliquait le Los Angeles Times en 2009, Sophie a débuté sa carrière en Amérique en tant que «jouet de dentition de prestige»—joujou à 25$ pour progéniture de stars. Sophie la Girafe, née à Paris en 1961, a traversé l’Atlantique pour la première fois il y a dix ans, sur l’ordre d’Hélène Dumoulin-Montgomery. Au départ, cette expatriée française échoua à convaincre quiconque de sortir les animaux importés de son garage de Californie du Sud—à la fois Toys R Us et FAO Schwarz rejetèrent le jouet de dentition, raconte Dumoulin-Montgomery, le trouvant trop cher.

Pour Teri Weiss en revanche, qui vend des robes de bébés à 500$ dans la boutique Elegant Child de Beverly Hills, le prix n’était pas un problème. En 2002, Weiss commença à mettre des Sophie dans les paniers-cadeaux qu’elle crée pour les stars de Hollywood. Grâce à l’appui de célébrités— Ryder, le fils de Kate Hudson, adorait mâchouiller la sienne—Weiss finit par vendre 125 girafes par jour. «Sophie représentait un bon pourcentage de mes revenus», se souvient-elle.

Ces dernières années, cette habitante de la savane gauloise est passée de statut de joujou de l’élite à celui de phénomène culturel de masse. Dumoulin-Montgomery explique que ses ventes sont passées de 100.000 girafes en 2008 à 400.000 l’année dernière. Elle en aurait vendu 500.000, estime-t-elle, s’il n’y avait eu pénurie de Sophie provoquée par les grèves en France. «Amazon m’appelait tous les jours pour s’assurer que le stock était suffisant», se souvient-elle. «J’ai dû leur dire mais je ne vous mens pas, c’est aux infos!»

Jouet de stars

Si Sophie a démarré grâce à sa popularité chez les lardons de stars, c’est aux blogueurs que Dumoulin-Montgomery attribue la longévité de son succès commercial. À l’époque où elle tentait vainement de placer sa girafe dans les rayons des boutiques, Dumoulin-Montgomery envoya des échantillons gratuits à des mamans blogueuses. «Elles étaient stupéfaites» se souvient-elle, et leurs commentaires élogieux furent remarqués par d’autres mamans. Il est plutôt logique que des blogs et des forums de parents fassent office de rampe de lancement pour le commerce.

Les jeunes parents, qui ont besoin d’acheter dans un laps de temps très court beaucoup de produits qui ne leur sont pas familiers, sont évidemment influencés par les recommandations personnelles enthousiastes. Quand votre bébé ne s’arrête pas de hurler, un post de blog qui attribue à une girafe en caoutchouc la vertu de vous libérer des «fosses rougeoyantes de l’enfer des gencives enflammées» est un slogan des plus efficaces.

Quand bien même, cette très chère Sophie—qui coûte généralement entre 18 et 25$ en ligne [contre moins de 10 euros en France, ndt], comparés à quelques dollars pour un jouet de dentition ordinaire—peut provoquer un choc à la vue de l’étiquette. Simmie Kerman, acheteuse pour la chaîne de magasins de jouets Barston's Child's Play, rapporte qu’elle annonce tout de suite la couleur aux parents quand elle leur fait l’article: «Je vous présente Sophie, elle est merveilleuse, les gens qui la possèdent déjà l’achètent pour leurs amis—elle est aussi vraiment très chère pour un jouet de dentition.» Étant donné son prix, Dumoulin-Montgomery conjecture que la plupart des achats de girafes sont des cadeaux (parmi les nombreux superlatifs qui la caractérisent, Sophie est aussi le jouet pour bébé le plus offert sur Amazon).

Jouet couteau suisse

Vingt dollars est le seuil psychologique idéal pour un cadeau de naissance—ni radin, ni extravagant. Et même si vous achetez Sophie pour vos propres enfants, 20 dollars n’est pas une somme scandaleuse pour un animal à mâchouiller capable de réconforter les bébés et faisant l’objet d’un amour universel—en tout cas, cela reste plus raisonnable que de casquer 1.000 dollars pour la poussette Bugaboo Cameleon Ocean en édition limitée.

Pour Wing, le prix élevé de Sophie est justifié. Ce joujou tacheté, explique-t-elle, est davantage qu’un bout de caoutchouc moulé. C’est un «compagnon apaisant, comme un ami sur lequel il est facile de s’appuyer»—un anneau de dentition, un joujou et un doudou tout à la fois. Le bébé ne se contente pas d’enfourner la tête de la girafe entre ses gencives—il la berce, l’écrase et plonge profondément les yeux dans son regard d’un noir d’encre.

Le fabriquant de Sophie, l’entreprise française Vulli, joue sur le côté couteau suisse de l’animal, et prétend que le jouet stimule les sens du nourrisson: les «taches attirent son œil… et fournissent une stimulation visuelle», le «couinement amuse bébé et stimule son audition» et la «douce texture et les nombreuses parties faciles à mâchouiller…sont parfaites pour apaiser les gencives douloureuses de bébé.»

Il ne fait aucun doute que Sophie a été conçue pour plaire aux bambins—de nombreuses parties de son corps (pattes, visage, cornes) sont faciles à mordiller, et son long cou permet aux menottes de l’agripper sans peine. Le succès de la girafe, cependant, dépend de son pouvoir de séduction sur les parents. Les bébés ont très mauvais goût, c’est bien connu: ils sont attirés par le clinquant, le bruyant et le criard, et ne choisiraient jamais un magnifique hochet en bois ou une élégante girafe si on leur laissait le choix. Et les bébés ont tendance à être très volages. Aujourd’hui, votre enfant ne peut se passer de sa cuillère en plastique, demain, il sera fou d’une chaussette.

Jouet pour bio-bobos

Pour ceux dont les sensibilités esthétiques sont plus développées (et qui ont un accès plus constant à une carte de crédit), le jouet de dentition français entièrement naturel a un certain cachet. Sophie est fabriquée à partir de caoutchouc «issu de la sève de l’hévéa», ses joues roses et ses taches caramel sont appliquées avec des «colorants alimentaires» et elle est assemblée selon un procédé traditionnel «impliquant plus de 14 opérations manuelles.»

L’origine de la girafe plaît à la fois aux parents effrayés par le plastique bourré de produits chimiques—les ventes de Sophie auraient augmenté pendant le rappel de jouets japonais de 2007—et à ceux que les envolées écologiques européennes font craquer. L’emballage du jouet, avec Tour Eiffel et «girafe» écrit en français, signale aussi que le produit vise les bio-bobos cultivés. «Je trouve parfois que les Américains sont amoureux de la France, des villages et des petits coins pittoresques» explique Dumoulin-Montgomery. «Quand on sait que Sophie est fabriquée dans les Alpes, c’est très séduisant.»

Pour Ali Wing de Giggle, en revanche, Sophie ne doit rien de son succès à son emballage. Les sondages aléatoires montrent que très peu de clients savent que la girafe est née en France. En fait, les questionnaires de Giggle révèlent que presque tous les amateurs de Sophie l’achètent pour la même raison: parce qu’une autre maman leur a recommandée. Les 752 commentaires cinq étoiles (sur un total de 1.080 commentaires) de Sophie la Girafe sur Amazon.com sont donc la meilleure publicité possible pour un produit destiné aux bébés—des lettres d’amour éperdu de parents qui prodiguent des compliments sur chaque atout de la bête. «Elle aide ma fille à apprendre à attraper et à développer sa coordination main-bouche» écrit l’utilisatrice Junesbug's Mom. «Et aussi j’adore QU’ELLE NE SOIT PAS FABRIQUÉE EN CHINE!!!» hurle B. Seeman.

Jouet lucratif

Les détracteurs de Sophie sont bien moins visibles. Les 63 commentaires une étoile d’Amazon préviennent que les pattes présentent des risques d’étouffement—comme tout ce qu’un bébé porte à la bouche, hélas—et rejettent le jouet qu’ils qualifient de jouet pour chien français (chien est le troisième mot le plus utilisé dans les commentaires une, deux et trois étoiles d’Amazon; dans les commentaires cinq étoiles, il n’apparaît qu’à la 40e place).

Malheureusement pour le lobby anti-Sophie, la popularité en ligne de la girafe assure qu’elle n’est pas près de s’éteindre. Tout comme la présence d’un article du New York Times dans la liste des articles les plus lus lui garantit toujours plus de lecteurs, le classement Amazon de Sophie autonourrit sa popularité—puisque tout le monde est attiré par le produit numéro 1, les articles au sommet de la liste en ligne ont tendance à y rester. La girafe est aussi plus facile que jamais à trouver dans le monde réel.

Outre les boutiques qui l’ont rendue célèbre, on peut maintenant trouver Sophie dans des hypers comme Babies R Us et Pottery Barn Kids. Teri Weiss, de Beverly Hills, qui connut autrefois la joie d’avoir Sophie pour elle seule, raconte qu’elle est triste d’avoir perdu sa girafe aux œufs d’or. «C’était merveilleux d’avoir un objet si spécial. C’est vraiment moi qui l’ai découverte.» Elle ajoute: «C’était très lucratif.»

Sophie a aussi été lucrative pour Hélène Dumoulin-Montgomery. Pour la remercier d’avoir initié une énorme vague de ventes américaines, Vulli a offert à cette maîtresse de l’importation une girafe recouverte d’or. Outre ses très rentables herbivores, Dumoulin-Montgomery vend également des Chan Pie Gnon, une gamme de champignons en caoutchouc naturel vendue par Vulli. «Certains les appellent les petits aliens, les amis de Sophie ou les cousins de Sophie» commente-t-elle. Peut-être les enfants américains vont-ils eux aussi pouvoir bientôt se repaître de french champignons.

Josh Levin

Traduit par Bérengère Viennot

Josh Levin
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Rédacteur en chef de Slate.com
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