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Le sexisme inconscient qui éloigne les filles des maths et de la science

La seule élève de l'école primaire de Nizepole, dans le Sud-Ouest de la Macédoine, le 18 novembre 2009. REUTERS/Ognen Teofilovski

La seule élève de l'école primaire de Nizepole, dans le Sud-Ouest de la Macédoine, le 18 novembre 2009. REUTERS/Ognen Teofilovski

Les étudiantes sont moins bonnes en math quand le prof est un homme.

Barack et Michelle Obama ont récemment invité Amy Chyao, une lycéenne de 16 ans du Texas cherchant un nouveau traitement contre le cancer, et Mikayla Nelson, lycéenne du Montana et conceptrice d'une voiture innovante fonctionnant à l'énergie solaire, à s'asseoir aux côtés de la première dame durant le Discours du président sur l'état de l'Union.

C'était un beau geste, mais le président n'a pas dit la vérité sur les filles. C'est le personnage superficiel que campe Eva Longoria dans Desperate Housewives qui s'en est chargé.

«Les filles, si ça ne tenait qu'à moi, je vous dirais d'éviter les maths et la science –elles provoquent de profondes rides d'expression», a conseillé Gabrielle Solis à des lycéennes, dans l'un des derniers épisodes de la série. «Les jeunes filles d'aujourd'hui doivent connaître les dangers de la division longue

Obama n'en a pas parlé, mais Chyao et Nelson ont beau être brillantes en sciences, elles ont toutes les chances de ne pas voir leur passion survivre sur le long terme. Si elles sont comme les autres filles, cette tendance devrait se manifester à la fin de leur cursus universitaire: au moment de choisir un métier, elles devraient découvrir que leur cœur ne penche pas vers la science ou l'ingénierie.

Moins d'un professeur sur cinq en sciences et en mathématiques dans les universités américaines les plus prestigieuses est une femme. La répartition par sexe des ingénieurs dans les entreprises de pointe de la Silicon Valley ressemble à celle du public moyen d'un club de strip-tease. Le président n'aurait-il pas mieux fait de dire aux filles comme Chyao et Nelson de trouver leurs véritables centres d'intérêt, plutôt que de perdre leur temps à réviser leur algèbre?

Le sexisme, une «diversion»?

Beaucoup d'encre a coulé pour expliquer pourquoi le nombre de femmes en sciences et en mathématiques s'effondre à mesure que les exigences intellectuelles de ces disciplines augmentent avec l'âge.

Nous avons passé des années à débattre de possibles différences cérébrales entre hommes et des femmes (merci à la controverse initiée il y a cinq ans par l'ancien directeur du Conseil économique national du Président Obama), du rôle de la discrimination, et des différences entre les hommes et les femmes sur leurs manières d'équilibrer vie professionnelle et vie domestique.

La majorité des Américains pensent que les portes des opportunités de carrière sont grandes ouvertes en sciences et en mathématiques, ce qui colle parfaitement avec les récents arguments de John Tierney, pour qui s'en prendre au sexisme a tout d'une diversion. (Alison Gopnik a dernièrement critiqué les propos de Tierney dans Slate.)

Toute femme peut devenir scientifique ou ingénieur si elle possède l'intérêt, la détermination, et le talent nécessaires. Si moins de femmes franchissent les portes de ces opportunités, alors c'est parce que moins de femmes que d'hommes possèdent l'intérêt, la détermination, et le talent nécessaires pour y arriver. Les femmes sont moins nombreuses que les hommes à choisir librement de devenir scientifiques ou ingénieurs.

J'aimerais vous présenter Jane Stout, Nilanjana Dasgupta, Matthew Hunsinger, et Melissa A. McManus. Ces psychologues de l'Université du Massachusetts, à Amherst, ont récemment conduit des expériences sur cette question. Leurs observations portent principalement sur des étudiants, mais leurs travaux ont de plus larges implications sur la manière dont nous pensons l'éducation et l'équité.

Matheuses à la fac, pas au travail

Stout, Dasgupta, et leurs collègues voulaient savoir pourquoi les remarquables performances des femmes au lycée et à l'université, en matière de sciences et de mathématiques, étaient si faiblement corrélées, au final, avec leurs choix de poursuivre des carrières dans ces disciplines.

Au lycée et à l'université, les filles obtiennent de plus en plus de diplômes en maths et en science, autant voire plus que leurs camarades masculins. Mais quand il s'agit d'opter pour une carrière en mathématiques ou en sciences, plus d'hommes que de femmes choisissent de franchir ces portes qui s'ouvrent à elles.

Les psychologues ont demandé à des étudiantes en biologie, en chimie et en sciences de l'ingénieur de passer un examen de mathématiques très difficile. Toutes les étudiantes étaient surveillées par un maître-assistant en mathématiques portant un T-shirt avec l'équation d'Einstein, E=mc2, marquée dessus. Pour certaines volontaires, ce surveillant était un homme. Pour d'autres, le mathématicien était une mathématicienne.

Cette petite variation fit toute la différence: quand elles étaient surveillées par une femme, les étudiantes remplissaient plus de questions que lorsqu’elles étaient surveillées par un homme.

Dans des tests psychologiques mesurant leurs dispositions d'esprit inconscientes face aux mathématiques, les étudiantes s'identifiaient plus positivement à la discipline lorsqu’elles étaient surveillées par une femme. Quand elles étaient surveillées par un homme, les femmes se montraient plus négatives par rapport aux mathématiques.

Dans une expérience plus ambitieuse organisée par le département de mathématiques de l'université, les psychologues ont analysé les résultats des étudiantes en fonction du sexe de leurs professeurs.

L'impact du genre du professeur

Par exemple, ils ont mesuré combien de fois chaque étudiante répondait aux questions posées par le professeur, lorsqu'il s'adressait à la classe entière. Au début du semestre, 11% des étudiantes essayaient de répondre aux questions du professeur, s'il s'agissait d'un homme, et 7% d'entre elles essayaient de répondre aux questions si elles étaient posées par une femme.

A la fin du semestre, le nombre d'étudiantes qui essayaient de répondre aux questions du professeur n'avait pas beaucoup changé: 7% d'entre elles s'étaient lancées. Mais quand les cours étaient tenus par une femme, le pourcentage des étudiantes cherchant à répondre à ses questions, à la fin du semestre, s'élevait à 46%.

Les chercheurs avaient aussi calculé le nombre de fois où les étudiants venaient demander de l'aide au professeur après le cours. Au début du semestre, environ 12% des étudiantes étaient allées vers leur enseignant, homme comme femme. A la fin du semestre, quand le professeur était une femme, le pourcentage s'élevait à 14%. Mais lorsqu'il s'agissait d'un homme, ce chiffre tombait à zéro.

Enfin, quand Stout et Dasgupta évaluèrent la manière dont les étudiantes s'identifiaient aux mathématiques, elles trouvèrent que les femmes terminaient leur année en ayant moins confiance en leurs capacités mathématiques quand leur enseignant avait été un homme. Et cela survenait même quand les étudiantes avaient, à leurs examens, de meilleurs résultats que leurs camarades masculins.

Réfléchissez-y. En fonction de mesures objectives de leurs performances mathématiques, ces femmes étaient meilleures que les hommes. Mais leur identification aux mathématiques n'était pas liée à leur intérêt, à leur détermination ou à leur talent. Elle était associée au sexe de leur professeur.

L'inconscient fausse nos «libres choix»

Ces expériences suggèrent que des facteurs subtils et inconscients faussent les «libres choix» que nous faisons. Les choix de carrière des hommes et des femmes sont bien plus affectés par la discrimination sexuelle que par des différences sexuelles innées. Mais ce n'est pas le genre de discrimination auquel nous faisons d'habitude référence.

Nous devons supposer que les professeurs de mathématiques de l'université du Massachusetts ont tout autant à cœur d'enseigner à des jeunes femmes qu'à de jeunes hommes. Et que ces professeurs étaient tout aussi talentueux que leurs collègues féminines. (Les enseignants et les étudiants n'étaient pas informés du but de l'expérience a priori, les professeures et les étudiantes n'ont donc pas pu s'entendre sur une sorte de pacte visant à gonfler les résultats.)

Le schéma traditionnel de la discrimination, selon lequel les individus font délibérément pencher la balance en faveur d'un groupe, par rapport à un autre, s'applique toujours dans certains cas. Il existe sans doute des professeurs sexistes. Mais ce n'est pas un sexisme manifeste qui explique ces résultats. En fait, ce modèle-même de discrimination pourrait empêcher de résoudre le vrai problème.

Les raisons que nous avons de nous sentir adaptés à certaines professions ne sont que partiellement –et peut-être indirectement– liées à notre intérêt, notre détermination, et notre talent. Il y a plus de trente ans, des psychothérapeutes de l'université de Georgie avaient étudié pourquoi certaines femmes, brillantes et talentueuses selon toutes sortes de mesures objectives, croyaient qu'elles étaient moins qualifiées qu'elles ne l'étaient réellement. Qu'importe les preuves, elles se voyaient comme des imposteurs.

Il est vrai que les femmes sont moins nombreuses que les hommes à percer professionnellement en science et en ingénierie, parce qu'elles ne choisissent pas de telles carrières. Ce qui n'est pas vrai, c'est que ces choix soient entièrement «libres».

Shankar Vedantam

Traduit par Peggy Sastre

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