Life

Se couper de soi-même

Andrea Ostojic, mis à jour le 13.03.2011 à 11 h 46

Quelques milliers de personnes souffrent de «Trouble identitaire relatif à l'intégrité corporelle» qui les pousse à vouloir être amputés.

Mincing Knife / awshot via Flickr CC License by

Mincing Knife / awshot via Flickr CC License by

Dans le récit qu’il nous livre de son «auto-amputation» dans 127 heures, récemment adapté au cinéma par Danny Boyle, Aron Ralston ne nous épargne aucun détail.

 

Quand son petit canif made in China atteint la partie la plus sensible de l’intérieur de son avant-bras, cette «pâle mèche de nerfs blanchâtres qui ressemble à une poignée de cheveux d’ange», Ralston ressent comme «une impression de plonger (son) bras entier dans un chaudron de magma».

Comment accepter de se séparer d’une partie vivante de soi? Peut-on rester la même personne avec une partie de soi en moins? Si Ralston a pu accepter cette idée, c’est justement parce que sa main était devenue, dès le moment où elle fut écrasée par un rocher, un corps étranger.

«Privée de circulation sanguine, cette partie de mon corps a commencé à mourir dès que le rocher lui est tombé dessus.»

«Comme ma main est insensible, je n’ai plus l’impression que c’est la mienne.»

Ainsi, au moment où il entreprend l’ablation, il a déjà «fait le deuil» de cette partie de lui-même qui le prive de sa liberté et commence à dégager une odeur de putréfaction, l’odeur de la mort. Dans ces conditions, trancher ce bras, c’est revenir à la vie. Ce qui explique cette étrange euphorie qui l’envahit, au fur et à mesure de l’avancée de son intervention:

«Ayant déjà coupé environ un tiers des tissus divers qui composent mon avant bras, je sectionne une artère. Je n’ai pas encore mis le garrot, mais je suis comme un gamin de cinq ans devant l’arbre de Noël, impatient de déballer ses cadeaux.»

Par l’acte d’auto-amputation, Ralston se retrouve «face à face» avec l’intérieur de son propre corps. Il y a quelque chose de complètement contre nature dans cette situation, et le jeune homme n’hésite pas à saisir cette opportunité exceptionnelle qui lui est offerte d’enrichir ses connaissances en anatomie:

«Fasciné, je tâte l’entaille avec mon outil. Aïe! Poussant le couteau au fin fond du trou, j’examine la constitution interne de mon bras.»

«Quand je continue de fouiller, le sang vient remplir la blessure, masquant cette intéressante coupe anatomique.»

Les expériences semblables à celle de Ralston sont rares. Odee en recense dix (incluant trois cas de pénectomie ainsi qu’un cas d’auto-décapitation à la tronçonneuse dont l’authenticité me paraît douteuse).

L’histoire de David Openshaw, elle, est bien réelle. En 2008, ce père de famille australien a plongé pendant 6 heures sa jambe droite «qu’il détestait depuis 25 ans» dans un baquet rempli de glace sèche, son objectif étant d’obliger les chirurgiens à l’amputer. Les médecins d’un hôpital de Sydney ont dû s’y résoudre, sectionnant sa jambe droite en dessous du genou.

Pour expliquer son geste, Openshaw affirma qu’il souffrait de Trouble identitaire relatif à l'intégrité corporelle (Tiric). Un phénomène qui touche quelques milliers d’individus dans le monde.

Le Tiric ou le désir d’être amputé

Qu’est-ce que le Tiric? Plusieurs descriptions ont été faites de personnes qui ne se reconnaissent pas dans leur disposition anatomique et demandent l'amputation d'un membre valide, alors qu’ils ne présentent pas de trouble psychique particulier. Ces patients considèrent que ça n’est qu’une fois libérés de ce membre qu’ils pourront enfin être en accord avec eux-mêmes et se sentir «entiers».

Pour désigner ce trouble rare, le terme Body Integrity Identity Disorder (en français Trouble de l’identité relatif à l’intégrité corporelle) a été proposé en 2004 par le psychiatre américain Michael First (ce terme désignant également tout autre désir d’altération de l’intégrité corporelle, tels des désirs de paralysie, de cécité, de surdité...). First affirme que jusqu’à présent, l’amputation est la seule méthode qui a montré son efficacité pour soulager ces individus en grande souffrance.

Les «adeptes» de l’amputation ont leurs sites web, et leur vocabulaire: le terme wannabe désigne les personnes qui éprouvent le désir d’être amputées. Les devotees éprouvent une attirance sexuelle pour des personnes amputées (ou présentant d’autres types de handicap). Les pretenders sont des personnes valides qui aiment prétendre être handicapées ou amputées (par exemple en se déplaçant en chaise roulante, en utilisant des béquilles, des prothèses...). Il n’est pas rare qu’une même personne présente plusieurs de ces tendances (devotee et wannabe, devotee et pretender...).

Sur un groupe de discussion consacré aux wannabes, j’ai pu lire l’annonce suivante:

«Je suis un wannabe célibataire qui a déjà des amputations. J’aime les prothèses, les béquilles, les chevilles bandées et les amputations. Je recherche mon âme sœur qui serait une wannabe sérieuse, pour nouer une relation et faire des amputations ensemble.»

L’auteur de cette annonce, que nous appellerons Jacques, m’explique qu’il est «un homme très heureux, absolument pas dépressif.»

«Mes amputations sont juste esthétiques, comme certaines personnes font de la chirurgie esthétique, des piercings ou des tatouages. J'ai plusieurs amputations d'orteils (Jacques m’a envoyé des photos, NDLR). Pour me faire opérer, je vais au Danemark. Il faut s'adresser à une clinique spécialisée dans le bon pays. Le mieux, c’est la Scandinavie ou les Etats-Unis. Sous certaines conditions, notamment psychologiques –il faut être bien dans sa peau et heureux– ils acceptent de couper la jambe entière.»

«Je vais bientôt avoir un pied sans orteils. J'aimerai, à terme, me faire couper la jambe. Ce qui est recommandé, c’est de faire ça progressivement. Je vais commencer par une amputation “chopard”: c’est le pied amputé à 10 cm des orteils, il ne reste que le talon.»

Jacques désapprouve les personnes qui plongent leur jambe dans de la glace ou se blessent volontairement par arme à feu dans le but d’être amputé.

«Faut être cinglé pour faire ça. Il existe des hôpitaux, il faut passer par la sécurité médicale optimale.»

Son discours met en évidence le problème éthique soulevé par le désir d’amputation d’un membre sain: dans quelle mesure, sous quelles conditions un chirurgien doit-il ou pas accéder à une telle demande?

La question fut posée en Grande-Bretagne en 2000, quand le chirurgien écossais Robert Smith déposa une demande officielle pour être autorisé à amputer la jambe droite saine d’un Américain souffrant de Tiric. L’autorisation lui fut refusée. On apprit à cette occasion que Smith avait déjà pratiqué deux amputations volontaires sur des personnes en bonne santé.

Contrairement à Jacques, John, 23 ans, ne souffre pas de Tiric et n’a aucun désir d’amputation. En tant que devotee, il éprouve une attirance pour les femmes amputées. C’est par l’intermédiaire de ce site de rencontres que je suis entrée en contact avec ce jeune Américain.

«Mon attirance pour les femmes amputées doit dater du début de mon adolescence. Mais j’ai ce souvenir très lointain d’avoir vu une personne amputée quand j’étais petit, et ça m’avait complètement bouleversé de découvrir que les membres pouvaient se “détacher” comme ça du corps.»

John est admiratif de ces femmes qui ont «quelque chose de spécial, une meilleure vision du monde».

«Elles ont perdu un membre, ont traversé la pire des dépressions, doivent supporter le regard des autres, et malgré ça, elles continuent à aimer la vie et les gens.»

Attirance comme une autre ou conduite déviante? Même si John reconnaît qu’il y a sur les forums de discussion «beaucoup de mecs un peu malsains qui donnent l’impression d’être incapables de contrôler leurs pulsions sexuelles», il considère que son attirance n’est pas bien différente des fétichismes plus ordinaires qui visent les seins, les fesses ou les pieds... «Tout le monde est différent et tu ne peux pas choisir ce qui t’attire.»

Andrea Ostojic

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Andrea Ostojic (2 articles)
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