Culture

Oleg Kulik, de la zoophrenia au Messie

Jean-Marc Proust, mis à jour le 11.03.2011 à 18 h 24

L'artiste moscovite qui fit scandale à la Fiac, celui qui se décrit comme un «chien», met en scène l'oratorio de Haendel au Châtelet.

Oleg Kulik, en 1997. REUTERS/Peter Morgan

Oleg Kulik, en 1997. REUTERS/Peter Morgan

Hallelujah! Oleg Kulik, l’enfant terrible des arts plastiques moscovites revient au Châtelet pour mettre en scène Le Messie, l'oratorio de Georg Friedrich Haendel (1741). Qui ça? Oleg Kulik? Celui qui fit scandale à la Fiac de Paris, il y a trois ans? Oui, lui. Voici le récit qu'en faisait le blog Photo.fr:

«Vendredi 24 octobre 2008, après une plainte et sur ordre du parquet de Paris, la police est intervenue, pendant la Fiac pour décrocher des photos de l’artiste russe Oleg Kulik sur le stand de la galerie moscovite XL. S’appuyant sur l’article 227-24 du code pénal relatif à la “diffusion d’images à caractères violent ou pornographique ou contraire à la dignité humaine…” Les galeristes ont été emmenés pour être entendus. Ils ont été libérés 3 heures plus tard. Les images ont été restituées à la Galerie mais avec l’interdiction de les exposer. »

L’art zoophrène

A l’origine de la plainte, des photos, qualifiées de zoophiles. Avec un collier et une laisse, nu, l’artiste pose en chien. On peut s’en extasier, on peut en rire, en pleurer, le Parquet choisit alors de s’en offusquer. Comme toujours en tel cas, l’excès de pudibonderie se transforma en campagne de publicité gratuite.

Né à Kiev en 1961, Oleg Kulik n’en était pas à son coup d’essai. A Moscou, dans les années 1990, il expose des photos puis se met à interroger l’anthropocentrisme (c’est chic) en mettant en scène l’animalité de l’homme (et là, c’est choc).

Venu des arts plastiques, il sait la force des images. Joliment baptisée Deep into Russia (1993), une de ses premières expositions impose au spectateur d’enfoncer sa tête dans le sexe d’une vache. Regardez la photo, ça vaut le coup d'œil, si l'on peut dire.

Dans A Missionary (1995), avec une couronne d'épines sur la tête, il se rend dans un marché moscovite, portant dans ses bras un cochon de lait ensanglanté. Puis, il hurle à la mort, «dans l'objectif de convaincre les gens à ne pas tuer les animaux innocents», rapporte l’agence Ria Novosti. «Mais les bouchers, souriants, continuent à hacher le porc aux pieds de l'artiste. Les ventes de viande bondissent. L'action de protestation devient, malgré elle, un acte de publicité.»

A Stockholm (1996), dans un happening croquettes, il fait le chien fou en public (Dog house). En témoigne cette séquence où, enchaîné et déchaîné, il patauge dans des excréments (en tout cas ça y ressemble), se précipite, menaçant, vers les visiteurs, en mord un, puis se tapit dans sa niche.

Négligeant de respecter son territoire, un spectateur est mordu et Kulik arrêté par la police suédoise.

Chien fou? Chien en souffrance surtout. Avec Dog hotel (1999), le spectateur traverse un étroit couloir où, dans 16 postes de télévision encagés, l'artiste aboie, jappe, émet des gémissements plaintifs... Dans New paradise (2001), une série de montages photographiques, il juxtapose des animaux empaillés, décor dans lequel s'accouplent Adam et Eve.

Se mettre à quatre pattes lui permet rapidement d’accéder à la notoriété et il acquiert une stature internationale. Il revendique sa «zoophrenia», néologisme créé à partir des mots schizophrénie et zoophilie. Avec son credo:  

«Je vis avec un chien, je suis vraiment un artiste, je pense qu'il faut inciter au rapprochement de l'homme et de l'animal.»

Réduire Kulik à quelques aboiements destinés à effaroucher le bourgeois des Fiac serait dommage. Talentueux et inventif, le plasticien sait se renouveler. Sa série de photos montrant des Fragments de corps, (modèles vêtus d’habits noirs sur fond noir) est saisissante. Sa personnalité, sa créativité ne sont guère assimilables à un courant, même si l’on peut «penser à une influence des actionnistes viennois et de Joseph Beuys, mais l’identité du travail est tellement personnelle qu’on ne lui trouve aucun cousin».

Reste pourtant cette volonté revendiquée de provoquer, de choquer.

Absolument pas, proteste Jacqueline Rabouan, directrice de la galerie Rabouan-Moussion à Paris, qui l'a découvert à Moscou il y a une quinzaine d'années et l'expose depuis:  

«Ce n'est pas une provocation, c'est une douleur.»

Oleg Kulik «traduit un monde en évolution dans un langage artistique. C'est l'homme le plus doux qui puisse se rencontrer. Il n'est pas du tout un provocateur mais il peut provoquer quand le monde s'endort». Pour dénoncer l’inutile massacre des bovins au Royaume-Uni, pendant l'épisode de la vache folle, il pose devant un drapeau britannique, le torse marqué d'un fer rouge («I can not keep silence anymore, [Stop English cow’s genocide]»). 

«Son œuvre résulte du bouleversement engendré par la Perestroïka», explique Jacqueline Rabouan. D'un coup, ce qui avait fondé l'URSS n'était plus:

«Il fallait tout oublier et tout réapprendre. Oleg Kulik s'est dit: "je ne comprends plus rien à ce monde, je vais agir avec mon instinct". C'est-à-dire agir comme un animal. Il fallait donc grandir avec cet alter-ego animal mais aussi lutter contre lui.»

C'est de là que surgissent les «grandes performances, à la Hamburger Bahnhof de Berlin, à l'Ecole des Beaux-Arts de Paris, la Tate Modern...» Des performances qui rebutent ou enthousiasment:  

« A la fin, vous ne respirez plus, tout le monde se tait, oublie son ego... »

Surtout, le travail d’Oleg Kulik «est soutenu par une grande culture, une culture étonnante, divergente, pleine de spontanéité». C’est un «grand tolstoïen», une figure de proue intellectuelle qui «s'occupe activement des jeunes artistes moscovites dans un pays où la censure se fait durement ressentir», notamment sous l'influence de l'Eglise orthodoxe. Un artiste capable de renouvellement, y compris pour aller dans la culture classique. 

L’apaisement, ultime provocation

En janvier 2009, Jean-Luc Choplin, directeur du Théâtre du Châtelet, propose à Oleg Kulik de mettre en scène Vespro della Beata Vergine, chef d’œuvre de Monteverdi. Avouons-le: c’est en mélomane psychorigide que je me rendis au Châtelet ce soir-là pour assister à une représentation dont je savais par avance qu’elle serait une offense à l’ancien maître de chapelle de la basilique Saint-Marc de Venise. Trois clics sur Google me faisaient craindre le pire: un oratorio scato, traité avec le raffinement de Pasolini dans Porcherie.

C’est le meilleur qui survint.

Une mise en scène inattendue, spatiale, délirante, psychédélique même, et pourtant respectueuse de la liturgie, qu’elle magnifia. Habiller ces Vêpres n’était pas évident. Oleg Kulik le fit, avec brio, affirmant alors que pour lui l'apaisement était «la plus grande des provocations». Le spectacle commençait à l’extérieur, avec des braseros sur le parvis, et se poursuivait dans le théâtre: lumières rouges, sons étranges, ceux d’un chœur tantrique tibétain (Phurpa) qui fit entendre ses voix rauques à l'entracte, sonneries de cloches derrière le plateau… Certains spectacles hors normes, transcendent les genres. D’autres, plus rares, brouillent les repères et recréent ce que l’on croit connaître par cœur. Ce soir-là, j’entendis les Vêpres comme jamais auparavant; Monteverdi était vivant, vibrant, présent. Oleg Kulik avait, à sa manière, inventé une liturgie du XXIe siècle: 

«Le plus important dans une liturgie est la non-division. C’est pourquoi j’ai créé un espace uni digne d’un temple qui accueille une cérémonie. J’ai donc sorti les dieux de leur boue pour les mettre sur scène, et placé le chef d’orchestre en posture de prêtre face au public, et non plus dos à lui. De plus, nous avons éclairé l’auditoire pour qu’il se sente comme un participant.» 

Un Messie imprévisible

C’est désormais en disciple converti que j’irai au Châtelet pour y entendre Le Messie de Haendel et voir ce qu’Oleg Kulik en aura fait. Avec, naïvement, l’idée d’un miracle renouvelé, bien que Kulik mette lui-même en garde ses admirateurs:  

«Etre chien, c’est être imprévisible, ne pas se répéter. L’artiste est donc un chien.»

Donné dans une version rare, celle qu’orchestra Mozart en 1789, ce Messie est attendu. La distribution est solide : Hartmut Haechen dirigera l'orchestre et les solistes sont rompus au répertoire baroque. Un récitant de luxe, inattendu, Michel Serres, «ponctuera les moments-clefs de l’œuvre d’intermèdes traitant du Prophète, de la louange, du Sacrifice et de l’Apôtre».

Quant à Oleg Kulik, il a prévu de «modifier les dimensions de la salle, de recréer un espace», de transformer «les images en vitraux», de représenter la force immatérielle du Messie «par la distorsion de l’espace», de dessiner le visage de la Madone sur un ciel étoilé, de projeter des vidéo-vitraux, de tenter de «construire un temple cosmique» avec des chanteurs en anges suspendus «autour d’une spirale qui évoque l’ADN»

Il est à parier que l’inventivité visuelle sera féconde et jamais gratuite, la messe étant absolument redite:  

«Il n’y a pas de liturgie sacrée intouchable, la liturgie doit s’écrire et se réécrire. Ce qui est sacré c’est la création, l’artiste doit gouverner le monde.»

D’ici à ce qu’Oleg Kulik joue le rôle du Messie… Et puis, pour celui qui fut chien, oiseau, qui défendit vaches et cochons, il était temps de s’intéresser à l’Agneau mystique.

Jean-Marc Proust

  • Der Messias (Haendel), Théâtre du Châtelet, du 14 au 20 mars 2011. Places: de 10 à 106 euros.
  • Colloque: Figures du Messie, 15 mars – entrée libre sur inscription.
  • Pour se préparer. Sur youtube, la chaîne du Théâtre du Châtelet avec des interviews d’Oleg Kulik et, pour ceux qui veulent chanter «Hallelujah», le tube, en karaoké, le piano de Jean-François Zygel, pour les filles et pour les garçons.
Jean-Marc Proust
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Journaliste
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