Monde

Russie: Igor Setchine, le troisième homme

Nathalie Ouvaroff, mis à jour le 11.03.2011 à 4 h 54

Si la bataille pour le pouvoir en Russie entre Vladimir Poutine et Dimitri Medvedev devient trop violente, un troisième homme pourrait bien rafler la mise.

La place rouge de Moscou dans le brouillard REUTERS/Alexander Demianchuk

La place rouge de Moscou dans le brouillard REUTERS/Alexander Demianchuk

La lutte pour le pouvoir russe, entre Vladimir Poutine et Dimitri Medvedev, ne cesse de gagner en intensité. Tous les coups semblent presque permis au point que des observateurs commencent à se demander si un troisième homme ne pourrait pas profiter de l'affaiblissement des deux têtes de l'exécutif russe. Des membres de l’establishment sortent des coulisses, l’un deux est Igor Setchine, vice-premier ministre que le magazine Forbes considère d'ores et déjà comme l’un des hommes les plus influents de la Russie.

Homme de l’ombre aussi mystérieux que puissant, éminence grise et exécuteur des basses œuvres de son mentor Vladimir Poutine, Igor Setchine sort peu à peu de sa légendaire réserve .Le vice-premier ministre connu pour sa méfiance vis-à-vis des journalistes donne des interviews, des conférences de presse, cherchant  à se donner une image plus rassurante  comme en témoignent ses déclarations à la presse étrangère (interview au Wall Street journal).  But de l’opération: apparaître comme un interlocuteur fréquentable. Il minimise ainsi son rôle dans l’affaire Khodorkovski qu’il a pourtant initiée avec l’aide du procureur d’alors Vladimir Oustinov, lz mari de sa fille, et adopte une approche plus libérale en matière économique.

Le 21 février, en écho à Vladimir Poutine qui avais à l’automne dernier accusé Mikhaïl Khodorkovski d’avoir les du sang sur les mains, Igor Setchine enfonce encore un peu plus l’ancien oligarque. «La société Ioukos a à son actif non seulement des violations répétées des lois mais des crimes très graves: meurtres, tortures, extorsions de fonds», a-t-il déclaré dans une interview au quotidien économique «Vedomosti» et de conclure par un plaidoyer pro domo «nous n’avons  exproprié personne, les actifs ont été payés au prix du marché d’ailleurs c'est la Société Générale qui est à l'origine de la banqueroute de Ioukos... une banque française.»

Un parcours opaque

Le brillant parcours  de Setchine est entouré d’un épais brouillard. Deux questions restent sans réponse: comment un traducteur de portugais sans relation ni dans l’ancienne ni dans la nouvelle nomenklatura a-t-il pu se faire embaucher à la mairie de Saint-Pétersbourg et devenir très rapidement un proche de Anatoli Sobtchak puis l’homme de confiance de Vladimir Poutine? Pourquoi existe-t-il un fossé si profond entre le statut somme toute assez modeste qu’occupe Igor Setchine et le pouvoir colossal dont il jouit.

Né en 1960 à Leningrad dans une famille pauvre d'un quartier déshérité, rien ne prédestinait Igor Setchine à devenir l’un des hommes les plus puissants de Russie. Dès l’école, il se fait remarquer par son respect de la discipline et son assiduité. «C’était le type parfait du petit soviétique comme ils sont dans les livres, il ne buvait pas, ne fumait pas, ne manquait jamais un cours, écoutait attentivement mais parlait peu» se souvient un de ses camarade Igor Nikonorov.

A l’issue de ses études secondaires à la faculté des langues de Léningrad, il se spécialise dans les langues romanes qui à l’époque n’étaient pas vraiment à la mode. Il étudie le portugais puis l’espagnol et le français, trois langues qu’il possède à la perfection. En 1984, son diplôme en poche, il rejoint l’armée et grâce à ses connaissances lingistiques part comme traducteur au Mozambique pour Tekhnoexport, (une entreprise d’Etat qui vendait des pièces détachées) puis devient interprète militaire en Angola, autre pays en guerre. Personne ne connait grand-chose sur cet épisode de sa vie. Selon certaines sources, il aurait alors rejoint le KGB, une information que le politologue Anatoli Baranvov, rédacteur en chef du journal en ligne MSK.ru récuse. «Igor Setchine est un officier du GRU (les renseignements militaires), il n’a jamais fait partie du KGB» affirme-t-il.

C’est à cette époque qu’il aurait fait la connaissance d’un autre officier du GRU, également traducteur et qui deviendra ensuite un trafiquant d’armes célèbres: Victor Bout. Même si ce dernier nie avec la plus grande véhémence toute relation avec le futur vice-premier ministre, un expert qui souhaite demeurer dans l’anonymat raconte que Igor Setchine, qui avait la main sur toutes les ventes d’armes non officielles, en particulier en Afrique, ne pouvait pas ne pas connaitre Victor Bout.

En 1988, Igor Sétchine revient dans sa ville natale où il passe un doctorat d’économie puis dans les années 1990, tandis qu'il enseigne modestement  à la faculté des langues, il rentre (personne ne sait qui l’a introduit) au Soviet de Leningrad qui deviendra la mairie de Saint Pétersbourg. Il s'occupe dans un premier temps des jumelages. Margarita Gromyko qui l’a connu à cette époque le décrit comme une personnalité hors du commun: «c’était un homme étrange, en apparence extraverti, aimant discuter, faire des plaisanteries , mais il s’agissait seulement d’une façade. En réalité, il était secret, très renfermé, personne n’avait la moindre idée sur sa vie privée» a-t-elle raconté au site antikompromat.ru et d’ajouter «dans le travail il ne prenait jamais aucune décision, n’outrepassait pas ses pouvoirs et n’avait pas d’états d’âme.»   

Très rapidement, il se rapproche de Sobtchak et fait la connaissance de Vladimir Poutine, au mois de mai 1990 lors d’un voyage à Rio de Janeiro. Fonctionnaire-instructeur chargé des relations extérieures du conseil municipal, il devient le plus proche collaborateur du futur président de la fédération de Russie. Il travaille sans relâche, la plupart du temps debout. Il prépare les dossiers, prend les rendez-vous, éconduit aimablement mais fermement les importuns.

En 1996 sobtchak perd les élections à la mairie de Saint-Pétersbourg, Poutine démissionne et Igor Setchine fait de même. Il suit son mentor à Moscou «quand j’ai quitté la mairie de Saint-Pétersbourg je n’ai pris avec moi qu’un seul homme Igor Setchine» a raconté par la suite Vladimir Poutine.

Entre 1997 et 1998, Igor Setchine travaille au directoire de l’administration présidentielle puis en 1999 il est nommé directeur de cabinet de Vladimir Poutine alors premier ministre  de la Fédération de Russie. Le 31 décembre 1999, il  devient premier adjoint de l’administration présidentielle et à partir de 2004  il est en plus conseiller de Vladimir Poutine. Il a droit de regard sur tous les textes administratifs et est chargé des nominations aux principales fonctions de l’administration russe. Enfin, en mai 2008 il accède au rang de vice-premier ministre.

Tournant libéral

Igor Setchine a joué évidemment un rôle essentiel dans la grande redistribution des richesses qui a eu lieu pendant le premier mandat de Vladimir Poutine. Partisan du renforcement du contrôle de l’Etat dans le domaine de l’énergie, il  est l’instigateur de la politique d’expropriation des oligarques de l’époque eltsinienne et leur remplacement par des magnats tout dévoués à Poutine. C’est lui qui a monté Poutine contre Khodorkovski  suggérant que le magnat préparait un coup d’Etat. Il a également favorisé le courtier Gunvor dirigé par un proche de Poutine qui contrôle 50% des exportations de pétrole de la fédération de Russie .

Mais devenu en 2004 président du conseil d’administration de géant pétrolier Rosneft, grand bénéficiaire du dépècement d’Ioukos, Igor Setchine commence à défendre des thèses libérales dans le domaine économique. Selon des dépêches secrètes de la diplomatie américaine révélées par Wikileaks, l’entrée de Rosneft à la Bourse de Londres en 2006 aurait été pour Igor Setchine une véritable révélation. «C’est Setchine qui mène la charge contre Gazprom pour encourager la production de gaz par des sociétés indépendantes, reste qu’il  pourrait échouer car les intérêts en cause sont simplement trop puissants pour être reformés de l’extérieur et la corruption trop importante pour qu’on puisse faire une réforme de l’intérieur» peut-on lire dans la dépêche.

A première vue, l’avenir d’Igor Setchine dépendra beaucoup de celui de Vladimir Poutine. En cas de retour de ce dernier au Kremlin et à la présidence, il pourrait proposer au plus fidèle de tous ses collaborateurs le poste de premier ministre. Mais la presse étrangère va encore plus loin et se demande si cet ombre ne va pas occuper la première place. Le «Financial Times» qualifie Igor Setchine de «Richelieu russe».  Et n’exclut pas de le voir accéder à la présidence

Plusieurs experts pensent qu’au cas ou les clans des deux principaux prétendants à la fonction présidentielles n’arriveraient pas à se mettre d’accord, le choix des élites pourrait se reporter sur un troisième homme. Trois noms reviennent le plus souvent. Dans l'ordre: Igor Setchine, Serge Sobianine, le maire de Moscou, et Serge Narychkine (le président de l’administration présidentielle).

Nathalie Ouvaroff

Photo: La place rouge de Moscou dans le brouillard REUTERS/Alexander Demianchuk

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