Monde

En Russie, la révolution pourrait-elle être verte?

Hélène Huteau, mis à jour le 18.04.2011 à 16 h 57

Avec la mobilisation citoyenne contre le projet menaçant la forêt de Khimki, se dessine une opposition alternative démocratique.

Evguenia Tchririkova, arrêtée lors d'une manifestation en décembre 2010. Sur sa pancarte: «Chaos policier». REUTERS/Piotr Bolkhovitinov

Evguenia Tchririkova, arrêtée lors d'une manifestation en décembre 2010. Sur sa pancarte: «Chaos policier». REUTERS/Piotr Bolkhovitinov

La forêt de Khimki, située dans la ceinture verte de Moscou, fait l’objet d’un plan de développement comprenant la nouvelle autoroute reliant Moscou à Saint-Pétersbourg et toute l’urbanisation lucrative de terrains vierges qui va avec.

Pendant plus de trois ans, les riverains de Khimki se sont mobilisés contre ce projet phare de l’administration russe.

Avec l’aide d’ONG environnementales, ils ont enchaîné les procès et réuni des militants écologistes, anti-fascistes et –fait rare— tous les partis d’opposition, parfois au péril de leur vie, lors de manifestations réprimées dans la violence. Le dynamisme des échanges sur les blogs et l’audience de la leader du mouvement Evguenia Tchririkova sur Twitter a fait s’emparer du sujet la presse nationale, pourtant frileuse.

Cette modeste mère de famille, ingénieur de métier et apolitique, jusqu’à ce qu’on s’attaque à «ses» arbres, a été portée comme symbole de l’opposition.

De la nature à la lutte contre la corruption

La montée en puissance de cette mobilisation citoyenne a connu son pic le 23 août dernier, lors d’un concert de soutien, emmené par les stars de rock Bono et Iouri Chevtchouk, qui a réuni 5.000 personnes dans le centre de Moscou, poussant Dmitri Medvedev à suspendre les travaux trois jours après, pour concertation avec la population.

D’un combat écologiste local, le combat pour la forêt de Khimki est devenu un combat national contre la corruption, les violences arbitraires, pour la transparence et la participation des citoyens aux décisions qui touchent leur environnement et leur mode de vie.

Transparency International a en effet déclaré que le projet d’autoroute était à «fort potentiel de corruptibilité». Notamment parce qu’Igor Levitine, ministre des Transports, fait partie du conseil d’administration du projet.

Le sujet a fait parler de lui aussi à cause de la répression de la presse. Un journaliste local, défendant la forêt et dénonçant la corruption, s’est fait attaquer par des inconnus. Conséquence de ses blessures, il a dû se faire amputer une jambe.

Malgré tout, le Premier ministre Vladimir Poutine a annoncé que le projet d’autoroute se ferait selon le tracé prévu, faisant reprendre le chantier, en décembre dernier, après auditions et décision de la commission gouvernementale.

Le combat d’Evguenia Tchirikova, qui est allée jusqu’à la Cour européenne des droits de l’homme, aura-t-il été vain? Il a au moins montré que l’écologie était un sujet à prendre en compte pour la future élection présidentielle de 2012. «La cote de popularité des autorités reste élevée (...) mais une ambiance de contestation se développe. L'état d'esprit a changé et il y a des raisons de s'inquiéter», décryptait pour l'AFP l'analyste Sergueï Markov, député du parti au pouvoir de Vladimir Poutine, Russie unie.

Réveil citoyen

Selon Laura A. Henry, auteur de l’essai Red to Green sur les mouvements écologistes en Russie, «ce sont les écologistes les plus susceptibles d’incarner une opposition alternative démocratique en Russie».

Le potentiel de rassemblement contestataire du combat écologiste a d’ailleurs déjà été utilisé, rappelle Alexis Prokopiev, politologue, et militant écologiste:

«Fin des années 1980, Mikhaïl Gorbatchev avait utilisé la mobilisation autour du lac Baïkal pour combattre les technocrates communistes.»

Aujourd’hui, les organisations pour la défense du patrimoine naturel du Baïkal, de l’Outrich (parc naturel sur les rives de la Mer noire menacé par un parc de loisirs) et la ceinture verte de Moscou se coalisent, faisant appel à une forme de patriotisme et à un réveil civique pour les droits et contre la corruption.

Le 3 février dernier, le président Medvedev admettait que «le tracé de l’autoroute n’est sans doute pas le meilleur» et que «les intérêts de l’Etat ont été sacrifiés, au départ, à des intérêts personnels».

L’aveu sonne presque comme une provocation à poursuivre la lutte, pour le citoyen contestataire qui se réveille en Russie. Marqueur de cette nouvelle prise de parole sociale, le magazine économique russe Expert a préféré nommer homme de l’année 2010 «le Nouveau citoyen russe» plutôt qu’une personnalité.

Hélène Huteau

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