Monde

L'inaction d'Obama profite à Kadhafi

Christopher Hitchens, mis à jour le 10.03.2011 à 6 h 19

L'absence de réaction du gouvernement américain face à la crise en Libye montre un manque de courage et de principes.

Mouammar Kadhafi - Reuters/Ahmed Jadallah

Mouammar Kadhafi - Reuters/Ahmed Jadallah

Notre langage courant contient un nombre incalculable de verbes pour décrire l'action d'infliger de la violence, de la cruauté ou de la brutalité sur autrui. Mais un seul verbe usuel décrit l'effet de la violence, de la cruauté ou de la brutalité, non pas sur ceux qui en souffrent, mais sur ceux qui l'infligent. Ce verbe est le verbe brutaliser. Un esclavagiste qui inspecte ses esclaves les fouette, les dégrade, les exploite et les maltraite. De la sorte, il devient lui-même quelqu'un de brutalisé. C'est une distinction simple à faire, et facile à observer.

Récemment, un usage désinvolte de la langue a mis en péril une telle nuance. La première semaine de mars a été particulièrement pénible pour ceux chez qui la différence vaut la peine d'être préservée.

Se démarquant de la majorité à la Cour Suprême qui venait de garantir l'application du Premier Amendement à la morbide Westboro Baptist Church, le juge Samuel Alito était d'avis qu'une expression publique vivace «ne nécessitait pas qu'on brutalise d'innocentes victimes». Et le 5 mars, le New York Times titrait en une:

«Kadhafi brutalise ses ennemis, qu'ils soient armés ou sans défense

Euphémisme

La maîtrise verbale d'Alito est lamentablement faible, dans le meilleur des cas, et sa formulation pourrait vouloir dire que ceux qui se sont senti insultés ont subi l'équivalent d'une violente attaque physique. Le Times n'a pas fait cette erreur, et a au moins préservé le lien entre le terme et son étymologie. Mais évidemment, au final, on en arrive à un euphémisme mal dégrossi. La conduite du Colonel Mouammar Kadhafi excède grièvement la simple brutalité – elle est assassine, sadique et mégalomane (dans le premier paragraphe, on parlait d'«ouvrir le feu sur des manifestants sans arme, sous les yeux des médias internationaux»), et même si un titre ne peut tout mentionner, il peut au moins tenter d'en signifier le maximum.

Voyez donc ce qui se passe quand le terme est mal employé. Tout d'abord, l'erreur prive le langage d'une expression bien utile, puis elle se termine en une grave atténuation de la révoltante réalité qu'elle cherche à décrire.  

Les Libyens n'ont pas été transformés en brutes

Un autre sens possible du verbe brutaliser est celui qui vous donne, à terme, le pouvoir de transformer les autres en brutes. Le servage russe était quelquefois décrit ainsi, un système cruel qui avait comme effet de réduire des humains à un statut de bêtes. Encore, cela ne peut correspondre aux intentions des deux exemples précédents. Il est important, alors, de s'en remettre au premier objectif de la formule (prenez-en note, Monsieur le Juge Alito), et au choix de langue plus précis et plus spécifique qu'il permet.

Loin d'avoir été brutalisé par quatre décennies de domination d'un ubuesque fou, le peuple libyen semble justement décidé à ne pas sombrer dans de telles extrémités, et à en finir avec lui, comme avec son horrible engeance. Il semble aussi, au moment où j'écris ces lignes, qu'il souhaite voir en cette réalisation le reflet de ses propres efforts, autonomes.

Tout ça grâce aux armes et à l'argent de l'Occident

Cela a beau être admirable, cela ne nous permet pas d'oublier nos responsabilités. La fortune que Kadhafi dilapide actuellement est le sous-produit de décennies de connivence avec des entrepreneurs étrangers. Les armes dont il se sert contre des civils n'ont pas été fabriquées en Libye; elles lui ont été vendues par des nations sophistiquées. Des armes d'un autre type ont été employées, par le passé, contre l'aviation civile, et ont équipé toute une panoplie de groupes nihilistes, jusqu'en Irlande et aux Philippines.  Ce qui, là aussi, nous donne un autre type de rôle à jouer dans la suite des événements.

Même si Kadhafi baignait dans l'adoration unanime de son peuple, cela ne lui donnait aucun droit d'exporter la violence. De plus, sa barbarie aveugle, et l'effet d'un futur problème de réfugiés dans les pays voisins, comme l'Égypte et la Tunisie, constitue ipso facto une ingérence dans les affaires des autres, et une menace pour la paix dans la région. En faisant valoir qu'il ne possède plus aucune souveraineté officielle sur «son» pays, et qu'il devrait abandonner les restes d'un tel pouvoir encore entre ses mains, nous avons l'embarras du choix en termes de prétextes légaux et moraux.

Intervenir ou ne pas intervenir?

Et pourtant, on sent une réticence palpable, surtout du côté du gouvernement Obama, à regarder les choses en face. Même après des décennies d'hostilité avec cette immonde raclure, notre armée et nos services de renseignements ne semblent même pas avoir de plan d'urgence. Nous devons donc visiblement improviser.

Mais devrons-nous, encore, ressasser les mêmes débats, comme si le Rwanda, la Bosnie et le Kurdistan n'avaient jamais existé? Il semble, surtout quand on a en face de soi l'obstination du laisser-faire et la décision de l'indécision du Secrétaire de la Défense, Robert Gates, qu'on s'y dirige tout droit.

Très bien, donc. Ne rien faire n'est pas une absence de politique; c'est, en réalité, en choisir une. La «neutralité» profite au belligérant qui a la plus grosse artillerie. La «non-intervention» est une forme d'ingérence. Si vous souhaitez la fin – et le Président Obama en a finalement appelé au départ de Kadhafi –, vous souhaitez aussi les moyens.

Bientôt l'ère post-Kadhafi

La Libye est un pays qui compte à peine 6 millions d'habitants. Selon toutes les estimations, même les plus froides et comptables, le régime de son actuel dictateur n'en a plus pour très longtemps. Question de pur réalisme, la période post-Kadhafi est à nos portes, que nous choisissions  de l'accueillir ou pas. La tâche immédiate sera donc de limiter les dégâts que Kadhafi peut faire, et de diminuer drastiquement le nombre de gens qu'il peut tuer. Quelle que soit la nature du régime de son successeur, elle peut difficilement être pire si nous manifestons des signes de solidarité et d'amitié. Mais les pilotes de l'armée de l'air de Kadhafi, qui se sont posés sur Malte pour ne pas avoir à bombarder des civils, ont fait preuve de plus de courage et de principes que l'ensemble des forces navales américaines réunies.

Notre inépuisable passivité a une autre conséquence. Je suis sûr que je ne suis pas le seul à avoir la nausée devant les images de Tripoli et de Benghazi en feu, comme si j'étais un spectateur impuissant. Une telle indifférence à la vie d'autrui peut avoir un effet pervers. Cela peut abaisser notre seuil d'empathie. Si cela se prolonge trop, cela pourrait même devenir brutalisant.

Christopher Hitchens

Traduit par Peggy Sastre

Christopher Hitchens
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