Culture

Dix idées reçues sur les séries comiques françaises

Pierre Langlais, mis à jour le 09.03.2011 à 15 h 28

«La comédie passe mieux au cinéma qu'à la télé», «on ne peut pas faire autre chose que des séries consensuelles et familiales»... Dix idées reçues passées au crible de cinq réalisateurs/scénaristes français.

Marion (Audrey Lamy) et Cédric (Loup-Denis Elion) dans «Scènes de ménages», série comique sur M6

Marion (Audrey Lamy) et Cédric (Loup-Denis Elion) dans «Scènes de ménages», série comique sur M6

La comédie française fait des malheurs sur grand écran, mais les séries peines à nous dérider. A quelques trop rares exceptions (Kaamelott, Fais pas ci, fais pas ça, Caméra Café notamment) rares sont les comédies qui convainquent la critique et les audiences. Ce sont les programmes «familiaux» qui l’emportent, rejetant loin, très loin de nos téléviseurs l’impertinence et l’innovation.

Comment expliquer une telle panne comique? Qui est responsable des difficultés rencontrées par le genre?

Cinq scénaristes, réalisateurs et comédiens reconnus pour leur travail de qualité reviennent pour Slate sur dix idées reçues révélatrices du malaise.

Brigitte Bémol, actrice, scénariste des Invincibles (Arte).

Alexandre Astier, acteur, scénariste, réalisateur et producteur de Kaamelott (M6).

Charles Nemes, réalisateur de H (Canal+).

Jean-André Yerlès, scénariste de Fais pas ci, fais pas ça (France 2)

Alain Kappauf, scénariste et producteur de Caméra Café et Scènes de Ménages (M6)


1. Ce qui plait aux chaînes, c'est la comédie familiale pleine de bonne humeur, gentille et consensuelle. Un point c’est tout.

Fais pas ci, fais pas ça

Alexandre Astier: Ce n'est pas ce qui leur plaît le plus, ça fait simplement partie des idées qui leur font le moins peur. Elles partent souvent du principe, et ce n'est pas faux, qu'on se colle devant une série télé française pour être rassuré, pour regarder quelque chose de doux et de facilement identifiable.

Il y a des choses magnifiques, comme certains épisodes des Sopranos, par exemple, qui sont dures à voir, qui demandent un effort émotif. La comédie familiale à la française, c'est l'inverse. Il ne s'y passe rien de brillant, rien de surprenant… mais c'est facile à recevoir.

Charles Nemes: C’est ce qu’apparemment les chaînes croient que le public préfère, public dont chacun sait qu’il déborde de bonne humeur, ne vit qu’en famille, recomposée ou intacte, chacun de ses membres faisant assaut de tendresse en toutes circonstances dans un monde consensuel où les peaux de bananes ne sont pas trop glissantes et les contrariétés jamais insurmontables, public qui n’aspire qu’à regarder des programmes qui le mettent lui-même en scène, parce que la différence lui fait trop peur. Gentil public.

Brigitte Bémol: J’espère pas, parce que sinon, ça sent le pâté. C’est le «gentille et consensuelle» qui me chiffonne le plus. C’est une «ligne éditoriale» encore vraie  pour TF1, mais pas pour les autres diffuseurs. Quand  je cherche un sujet de comédie, je ne pense jamais en ces termes.

Ce qu’il faut, c’est une très bonne idée de conflit de départ, permettant du décalage, de  bons personnages, un univers intéressant voir inédit. Il faut ensuite déterminer à quel diffuseur s’adresser, puis trouver de supers comédiens (et pas des «noms» pour faire beau).

La comédie c’est l’art du mille-feuilles: chaque couche  doit impérativement bonifier la précédente Un bémol cependant (je peux me permettre): la comédie est un vecteur puissant pour dire des choses importantes sur «l’humain», et si le plus grand nombre s’y retrouve, alors c’est encore mieux…

Jean-André Yerlès: Ce qui plaît aux chaînes, ce sont des programmes qui font de l’audience. Et la comédie fait de l’audience. Donc les chaînes aiment la comédie. Mais pour faire de la comédie drôle, un diffuseur doit prendre le risque de faire confiance à un auteur qui lui annonce (sans rire): «Mon texte me fait rire moi, et c’est ce qui compte».

Comme la comédie est toujours un risque, les chaînes cherchent à le minimiser en essayant de faire rentrer les projets dans des codes rassurants, et la «comédie familiale» en fait partie. Mais ça peut tuer le point de vue initial, la singularité d’une écriture, et donc trop souvent la drôlerie rigolote avec.

Par ailleurs, du côté du scénariste, il faut aussi intégrer que le format, la case et la chaîne génèrent des contraintes à l’écriture. Par exemple, le CSA impose des contraintes juridiques à TF1 que Canal+ n’a pas. Si vous avez dans votre disque dur une sitcom sur la shoah, même très drôle, même avec une famille de nazis formidable, il n’est pas absolument indispensable de vous précipiter chez TF1 pour en vanter les mérites. La chaîne ne pourra pas diffuser votre projet et vous êtes en dehors de sa ligne éditoriale. Donc il faut aussi savoir pour qui on écrit et quelles sont les contraintes de diffusion des chaînes.

Alain Kappauf: On peut dire que c’est le cas pour les grandes chaînes généralistes, puisqu’elles veulent à tout prix éviter de «segmenter» leurs publics (de ne s’adresser qu’à une part des téléspectateurs, ndlr). La plupart des autres chaînes sont en recherche de comédies, pas nécessairement gnangnan mais adaptées à leurs publics spécifiques.

 

2. Impossible d'être vraiment impertinent, de rire de sujets casse-gueule (le sexe, les différences culturelles, la religion, etc.) dans le PAF.

Caméra Café

Charles Nemes: Si l’on essaie à tout prix de plaire à tout le monde à la fois, on est assuré de ne vraiment plaire à personne. Si, pour plaire à tout le monde, on se garde de toute impertinence par peur d’offenser telle ou telle catégorie de spectateurs, c’est l’humour que l’on offense. La comédie s’est-elle jamais fondée sur la bienveillance ou le consensus? Adieu les Belges, les blondes, les Ecossais, les Juifs, les Noirs, les Chinois, les Arabes, le monde entier, les gens qui tombent, ceux qui se prennent des tartes de toutes densités, les cocus, les losers, good bye les Monty Python qui mettent Dieu en scène, Father Ted et les prêtres qui picolent. Si l’on ne peut pas rire de la religion, on ne peut plus fréquenter les croyants. Mon érotisme est la pornographie de l’autre; en termes d’humour, il en va de même.

Alexandre Astier: Si. On peut tout dire. À partir du moment où ce que l'auteur a à dire d'impertinent est une chose sincère et importante pour lui, qu'il est capable de défendre son propos et de prouver que ça peut s'adresser au public, tout est possible. Si ce n'est qu'une manière de se distinguer en faisant du trash sans consistance, ça ne passera pas –et c'est normal. Je me méfie des auteurs qui se plaignent de ne pas avoir la possibilité de parler de tout, de ne pouvoir aller sur les terrains casse-gueule…

Quand on sait écrire, on n'est pas pendu à ce genre de considérations. Écrire et frimer, ce n'est pas la même chose. Il y a aussi les auteurs qui s'excusent eux même d'un échec en annonçant que ce qu'ils ont fait était trop trash ou impertinent… en gros, qu'ils sont trop en avance sur leur temps… Ha ha ha.

Brigitte Bémol: Je ne pense plus que ça soit vrai, en tous cas pour le sexe et les différences culturelles. Pour la religion, il me semble que ce n’est pas encore simple d’être totalement libre sur le sujet… Trouver de bonnes situations de comédie c’est souvent flirter avec la limite, il faut  avoir les coudées franches. Honnêtement, quelle chaîne pourrait être intéressée par une série axée principalement sur la religion? Une petite chaîne peut-être... Tout dépendrait de la force du point de vue qui est véhiculé derrière… En tout cas, comme je suis idéaliste (en colère sans doute) l’idée d’utiliser des tabous de la société pour identifier des comportements sociaux, des institutions déviantes, ça ne me déplait pas.

Alain Kappauf: L’identité culturelle et sociale est le morceau de choix de l’humour, c’est le thème qui a popularisé les plus grands artistes de comédie (Jamel Debbouze, Gad Elmaleh, Dany Boon, etc.). On peut y développer une certaine impertinence. Le sexe est tabou aux heures de grande écoute, car incompatible avec le public familial de prime time.

La religion reste le vrai sujet «interdit» ou presque, les lobbies religieux étant particulièrement agressifs et pas très sensibles à l’autodérision. Il est donc très difficile d’être plus impertinent que Mon curé chez les nudistes.

Jean-André Yerlès: Sur Fais pas ci, Fais pas ça, il a été possible de traiter ces sujets en filigrane, grâce au filtre de l’éducation des enfants. Après, à chacun sa définition de l’impertinence. Groland pratique une impertinence graveleuse, Fais pas ci une impertinence plus tendre, Kaamelott une impertinence anachronique, etc.

Encore une fois, chacun place son curseur où il veut, pourvu que ça fasse rire. Cela dit, certains sujets inflammables médiatiquement deviennent effectivement difficiles à traiter, surtout en comédie, à la fois pour des raisons éditoriales et juridiques.

 

3. Vu la situation politique du pays, ce n'est pas le moment de se payer la tête des puissants. Mieux vaut faire profil bas.

Alexandre Astier: Non, mieux vaut laisser l'anecdotique à l'actualité. Écrire, c'est aussi comprendre la fonction thématique et universelle des histoires. L'histoire ne fait que se répéter depuis l'aube des civilisations, les évènements sont tous cousins, les dictateurs se ressemblent, les gouvernements obéissent aux mêmes règles… Se dire aujourd'hui «je ne peux pas écrire ce que je veux parce que je n'ai pas le droit de parler de Sarkozy», c'est un peu passer à côté du problème.

Brigitte Bémol: Et pourquoi non? Les humoristes, certains chroniqueurs le font en permanence et ils passent à la télé! Il me semble qu’il ne viendrait jamais à l’idée d’un auteur de comédie d’exclure de se payer la tronche du système ou des puissants s’il estime avoir trouvé un bon angle d’attaque. C’est clair que, sur les grandes chaînes, nous n’avons pas habitué le public a vraiment réfléchir aux grandes questions politiques ou sociales, voir à s’en moquer (comme le font les anglais The Thick of it, par exemple).

En France, Canal+ le fait (Carlos) mais pas sur le ton de la comédie. Le problème, c’est que baser une comédie sur des personnages politiques actuels encore en fonction, par rapport à une actualité précise, «daterait» la série. Se moquer des institutions et du système est en revanche un sujet éternel. Il est clair qu’être vraiment impertinent vous condamne à ne trouver (éventuellement) preneur que sur une petite chaîne, voir une toute petite chaîne...

Alain Kappauf: Les événements autour des dirigeants politiques ou des «riches» (affaire Bettencourt), nous prouvent tous les jours le contraire. Personne ne fait profil bas et nous sommes saturés d’informations qui dépassent souvent la fiction. Ceci explique peut être cela. Attendons un peu de voir comment la fiction se réappropriera la réalité. L’affaire Kerviel et l’affaire Bettencourt feraient deux excellentes comédies.

Charles Nemes: S’il vivait aujourd’hui, Molière ferait-il de la télévision? Notre président n’a retenu qu’une partie de l’héritage de Louis XIV, l’autoritarisme. Pour ce qui est de la protection et la propagation des arts, nous voici «enricomaciasisés» et «déprincessedeclèvisés». Résistance. Les gens de radio ne sont pas frileux.

Jean-André Yerlès: Il y a une censure sociale plus lourde qu’il y a 20 ans, mais il s’agit plus d’un mouvement global de la société vers une «bien pensance» universelle, qui génère procès immédiats, interdiction de fumer, et autres drapages de toge indignés, que d’un complot ourdi dans l’ombre par Sarkozy. Et la peur de l’échec d’audience est bien plus prégnante que la peur des puissants…

 

4. Les Français sont doués pour la satire. Dans les journaux, pas dans la fiction.

Les Guignols

Alexandre Astier: Tiens, c'est vrai… Je ne me l'étais jamais formulé comme ça. Si vous voulez dire qu'il n'y a pas l'équivalent audiovisuel du Canard Enchaîné, c'est tout à fait exact. Il y a quand même les Guignols, Karl Zéro… Ce n’est pas vraiment de la fiction. Mais est-ce que ce n'est pas mieux de laisser ce terrain aux journaux? Moi, ça me va.

Alain Kappauf: La satire politique ou sociale n’est pas un genre dans lequel les français excellent en fiction. Les Anglais ont cette culture liée à ce mélange très particulier de conformisme et d’excentricité. Le recul et l’autodérision ne sont pas des qualités que l’on a su cultiver en France. On a tendance à se prendre un peu trop au sérieux.

Brigitte Bémol: Ah bon? De très bonnes comédies de cinéma ont souvent prouvé le contraire. Honnêtement il y a moins de demande à la télévision. La comédie traite avant tout du vivant: c’est comme une expérience de laboratoire sur de l’humain. Elle parie sur l’intelligence du spectateur et sa capacité à l’autodérision, au décalage.

Jean-André Yerlès: La fiction est un processus de création beaucoup plus lourd à mettre en œuvre. Il faut écrire le projet, trouver un producteur, convaincre la chaîne de financer, développer les textes etc. Rien à voir avec les contraintes d’un éditorialiste ou d’un dessinateur. On a donc plus de mal à faire exister des fictions satiriques, mais je tiens à vous rassurer, il y a des scénaristes doués qui dépensent beaucoup d’énergie pour tenter de faire exister ce genre de projet.

Charles Nemes: Les décideurs semblent manquer de l’autodérision nécessaire à la satire. Qui ne se moque pas de soi peut-il railler les autres? Un peu de modestie ne messiérait pas (nulle allusion au vivendiste passé). Nous, nous sommes prêts à chausser nos nez de clowns.

 

5. L'humour est quelque chose d'insaisissable, impossible à coucher sur le papier. Donc impossible à vendre aux chaînes.

Kaamelott

Alexandre Astier: Oui, c'est dur. Il faut tourner ses pilotes soi-même, je ne vois que ça. Et il faut pas déconner: tourner, monter, mixer, aujourd'hui, ça ne coûte pas super cher de faire une maquette.

Brigitte Bémol: Bon ben nous y voilà! Ce n’est pas impossible mais c’est clair que c’est difficile. Si on a une vraie carte de visite «ès comédie» via un projet, diffusé et qui en plus a cartonné, où au minimum a été un succès critique, alors bien sûr les choses seront plus simples. C’est plus dur de présenter un projet de comédie sur le papier que pour un autre «genre». C’est le ton qui est le plus galère à faire sentir.

Une comédie, tant qu’elle n’est pas joué par des acteurs, c’est plat. La comédie repose sur les situations mais énormément sur l’humain que va véhiculer l’acteur. Alors convaincre une chaîne avec quelques feuilles de papier, ça n’est pas évident. C’est sûr que si on pouvait envoyer une petite vidéo avec son dossier où on jouerait les scènes, chanterait des chansons… d’ailleurs, de plus en plus de producteurs paient à leurs frais un pilote pour pouvoir convaincre.

Jean-André Yerlès: Les chaînes voudraient avoir le produit fini tout de suite, pour être certaines de ne pas prendre un risque industriel. Quand elles n’ont que le papier pour se représenter la série, on navigue dans le subjectif absolu et l’absence des comédiens à ce stade rend l’exercice encore plus compliqué. L’idéal serait évidemment de pouvoir financer et tourner un pilote –ça se fera de plus en plus– afin de ne plus avoir à expliquer pourquoi c’est drôle…

Alain Kappauf: C’est en partie vrai. Rien de plus difficile que d’évaluer au mieux un script de comédie, tant qu’on ne sait pas par qui seront interprétés les personnages. La comédie à ceci de particulier qu’elle est «révélée» par ceux qui l’interprètent, bien plus que dans les autres genres.

Charles Nemes: L’humour réclame de la confiance de la part des chaînes, un abandon de souveraineté, un risque aggravé. Un scénario n’est pas un contrat, personne n’est en mesure de garantir quoi que ce soit en matière d’humour. Ecoutez Jerry Seinfeld sur le sujet.

 

6. La comédie, ça marche mieux en format 30 minutes. Or, il n'y a pas de place pour ce format-là chez nous.

Charles Nemes: La place, ça se fait. Les directeurs de programmes ont tout pouvoir pour créer des espaces. Rien n’est figé, Plus belle la vie n’existait pas il y a seulement quelques années, un soap à 20h10… Pourquoi ne pas en faire autant avec la comédie?

Alain Kappauf: Une bonne comédie marche quel que soit le format. La durée influe seulement sur le «rythme» de narration. La plupart des chaînes ont des projets de 26 minutes aujourd’hui. Il est important d'occuper le terrain de la comédie sous toutes ses formes.

Le question est y aura-t-il des 26 minutes en prime time? Ce qui supposerait de créer une case hebdomadaire où se succéderaient plusieurs séries de 26 minutes. On verra qui tirera le premier…

Alexandre Astier: Ça vient. Canal+ en demande… ça va prendre sa place. Et c'est un format génial à travailler.

Brigitte Bémol: Il me semble qu’il y en a de plus en plus… mais sur des chaînes qui n’ont pas de sous!

Jean-André Yerlès: Il y a effectivement un problème de case. Mais quant à savoir si la comédie fonctionne mieux en 30 mn, je vous laisse seul responsable de cette affirmation.

 

7. La sitcom est un genre purement américain. En France, on ne sait pas faire.

H

Alexandre Astier: Non, on ne sait pas faire. Il faut d'abord commencer par admettre qu'on est mauvais et après, il faut travailler. Je ne vois que ça.

Jean-André Yerlès: La Sitcom (Unité de lieu, tournage en public, format 26’) est un genre très exigeant et très technique. Les scénaristes français n’y sont pas habitués, et il faut se former à ce genre d’écriture. Sauf que nous n’avons pas droit à la formation continue… Mettons en place des formations adaptées, finançons-les, et vous verrez surgir des projets de sitcom de qualité.

Alain Kappauf: La sitcom, c'est-à-dire stricto sensu la comédie de situation jouée devant un public, est un genre qui a depuis longtemps périclité aux USA. Depuis Friends ou Seinfeld, les grands hits du genre, il ne se passe pas grand-chose. A ne pas confondre avec les récentes séries de 26 minutes dont ils ont encore le secret. En France la demande des chaînes est inexistante et le savoir faire proche du néant. Ce qui évidemment ne poussent pas les producteurs à s’aventurer sur ce terrain.

Charles Nemes: Et H? (saillie narcissique). En France, hors des tentatives de Canal+, le seul destin promis aux sitcoms a été la programmation de journée, avec son financement médiocre et une exigence minorée. Aux États-Unis, la sitcom est un genre de prime time. Modifions la programmation et l’ambition fera naître le savoir-faire.

Brigitte Bémol: C’est vrai qu’ils sont très forts, mais ils ont aussi plein de sitcoms archi nulles! Je crois que c’est une histoire de moyens. La comédie, c’est dur à écrire. Pondre une sitcom, c’est à dire je ne sais combien d’épisodes en un temps relativement court, c’est plus facile à plusieurs car la charge de travail est énormissime. Donc dans l’idéal il faut un atelier. Mais cette organisation-là coûte cher.

La sitcom en France brille plus par son manque de moyen que par autre chose. Tout est une question d’exigences. Aux Etats-Unis, les créateurs d’une série ont un contrôle sur les épisodes de A à Z, qui visent à permettre à l’âme de la série d’exister pleinement. En France une fois que les auteurs ont pondu leur texte, on a qu’une hâte, c’est de s’en débarrasser. Je pense que les comédies vraiment réussies ont eu comme ingrédient commun de voir leurs auteurs être partie prenante dans la suite des opérations: Kaamelott, Hero Corp, Les Invincibles

 

8. Les seules séries vraiment drôles en France sont des programmes courts, des «shortcoms». C'est déjà ça.

Un gars une fille

Charles Nemes: C’est déjà ça, mais ça ne compense pas l’absence du reste. Toutes les envies de comédie se concentrent sur ce seul marché qui ne peut, par hypothèse, accueillir qu’un nombre restreint de séries qu’il espère faire durer le plus longtemps possible, en excluant de fait l’arrivée de nouveaux projets. Les jeunes auteurs ne pensent plus qu’en termes de shortcoms, oublient de rêver plus large; il y a encombrement, chez les producteurs comme dans la tête des créateurs. Chers diffuseurs, ouvrez-nous des espaces.

Alain Kappauf: Les programmes courts sont une spécificité française née des hasards de la programmation. Au départ «fictions bouche-trou», c’est aujourd’hui un genre singulier qui obéit a ses propres règles et à un rythme de narration très soutenu. Hasards de l’évolution, ils sont devenus également très opportuns en terme de consommation sur tous les nouveaux supports: internet, téléphone etc.

Brigitte Bémol: C’est aussi parce que suite au succès d’Un gars/Une Fille, il y a eu une grosse demande pour ce format là. On a donc fait confiance à des auteurs sur ce format. Remarquez que sur une série de 52 minutes, on ne peut pas avoir le même «rendement» de comédie que sur un programme court, car on est obligé de tirer d’autres fils narratifs. Il faut tenir le spectateur en haleine.

Jean-André Yerlès: Tout d’abord, je ne me risquerai pas ici à donner une définition du «vraiment drôle»… Chacun ses sales goûts. On pourrait aussi expliquer que les shortcoms ont l’avantage de la quotidienneté et du volume. Avoir une centaine d’épisodes par an permet de créer un rendez-vous avec le spectateur, ce qui donne aux auteurs et aux comédiens la possibilité de s’installer. Donner du temps à une série de 52 minutes, lui laisser la possibilité de créer un rendez-vous en diffusant un épisode par semaine, serait aussi un gage de réussite.

Alexandre Astier: La particularité de l'humour n'est pas de ne pouvoir s'inscrire que dans le format court, pourtant. On peut rire longtemps. Moi, ça m'est déjà arrivé, en tout cas.

 

9. Il nous manque une vraie identité humoristique, comme celle des Anglais.

The Office

Alexandre Astier: C'est vrai. C'est triste à pleurer mais c'est vrai. Nous n'avons pas d'humour à la française. Ça n'existe pas, à part le bébête show, un mélange de racisme admis, de poujadisme, de sexisme et d'homophobie satisfaits. La gerbe. Et pourtant, ce sont les mêmes outils discutables que les Anglais. Sauf que nous, le problème est bien plus grave: nous n'avons pas de classe. Nous ne sommes pas élégants. La seule chose à faire, c'est de se mettre devant Little Britain et de prendre conscience de tout le chemin qu'il nous reste à parcourir.

Mais une identité, non, nous n'en aurons pas. Pas tant que nous ne considèrerons pas la comédie comme un genre à part entière. La comédie, c'est un mode. Un mode qui se mélange très bien avec tous les autres genres… Une comédie/horror show? Shaun of the Dead. Une comédie policière? Hot Fuzz. Tiens, deux cartons pleins de l'équipe de Simon Pegg… Un jour, il faudra peut-être s'en servir pour constater que la comédie est un genre sérieux…

Alain Kappauf: On ne peut que le déplorer... mais c’est vrai. Les Français n’ont pas l’air d’avoir l’autodérision des Anglais, la folie poétique des Belges. Donc espérons que, comme en musique, nous inventerons une «french touch», en remixant toutes ces influences et en les faisant infuser dans le jus de notre diversité culturelle…

Charles Nemes: Ah bon, Toto est mort? Il n’y a pas moins d’humour français qu’il n’en existe de britannique. Quelle identité fédère les Monty Python, Bottom et l’œuvre de Ricky Gervais? La liberté de ton et de genre, surtout. Pour le reste, les séries anglaises sont marquées par la société où elles se situent, comme le sont les nôtres.

Brigitte Bémol: C’est juste qu’il y a trop peu de projets à forte identité qui voient le jour chez nous! Si on osait prendre des risques, on la découvrirait, notre identité humoristique. Tant que nos séries seront consensuelles et cheap, on aura l’air de Collargols!

Jean-André Yerlès: Les Anglais sont des marrants, je vous l’accorde. Jeanne d’Arc ne s’en remet toujours pas. Cela dit, je crois qu’il manque surtout à la France de parler anglais… Si l’humour british a une identité internationale forte, c’est aussi parce que leurs programmes s’exportent plus facilement.

 

10. De toute façon, la comédie, ça passe mieux au cinéma qu'à la télé.

Comme t'y es belle

Alexandre Astier: Mais non. La comédie ça passe partout. C'est ce dont l'homme a le plus besoin. Vite fait entre deux portes ou deux heures assis dans une salle obscure… la comédie est vitale. C'est bien pour ça que, au même titre que la bouffe, il ne faut pas manger n'importe quoi.

Brigitte Bémol: C’est juste que le cinéma aime la comédie: c’est donc une terre d’asile pour les auteurs. Il y a une vraie culture et un vrai amour de la comédie chez certains producteurs de cinéma, alors on se permet de faire les choses bien. Mais aussi, le cinéma n’est pas fou: la comédie fait recette! D’ailleurs ce n’est pas un hasard si beaucoup de nos comédies ciné ont été rachetées par les Américains. On rêverait de faire des séries de comédie avec la même exigence de qualité et de liberté.

Alain Kappauf: La comédie ça passe très bien partout, et c’est le seul genre où il n’existe aucune hiérarchie entre la télé et le cinéma pour les comédiens –qui viennent tous peu ou prou de la télé. Un producteur privilégiera cependant le cinéma pour un bon sujet de comédie. De toutes façons cette comédie se retrouvera en prime-time à la télévision, financée qu’elle est par les grandes chaînes de télé. De nos jours, la comédie sous toutes ses formes est le genre roi et on ne peut que s’en réjouir.

Charles Nemes: Sauf que la comédie de cinéma finit sa carrière à la télé.

Jean-André Yerlès: Qu’importe l’écran, pourvu que ce soit drôle. 

 

Pierre Langlais

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