Facebook, la crêpe Nutella et autres plaisirs minuscules

Le succès des pages Facebook au contenu dérisoire rappelle celui de la Première gorgée de bière de Philippe Delerm.

Nutella and berry crepe, Flickr, gsz, CC licence by

- Nutella and berry crepe / gsz via Flickr CC licence by -

Autant démoraliser tout de suite les community managers, ce nouveau métier dédié à l'animation des communautés en ligne des entreprises, notamment sur Facebook: vous n'êtes que peu de chose. Malgré la professionnalisation croissante des fan pages au nom d'intérêts commerciaux, Facebook reste le royaume des amateurs.

Les fan pages ont été lancé en 2009 pour que les marques et les personnalités publiques puissent dépasser les 5.000 amis, limite imposée sur les profils classiques. Mais comme souvent sur Internet, l'usage a été détourné par les utilisateurs qui ont créé des pages sur tout et n'importe quoi, submergeant les contenus professionnels.

Pour s'en convaincre, j'ai essayé de faire un classement des pages francophones comptant le plus d'abonnés (ce qui exclut les pages internationales, type David Guetta). Un classement qui ne peut prétendre à une parfaite exhaustivité, vu la taille délirante du corpus. Si vous voyez une page oubliée, n'hésitez pas à la signaler en commentaire.

Dans ce top 20, seules 5 pages sont tenues par des professionnels: Rémi Gaillard, Omar et Fred, Sexion d'Assaut, Secret Story et Oasis.

Le succès des pages amateures n'est pas anodin: chaque statut posté sur ces pages apparaît dans le fil d'actualités Facebook de ses abonnés, permettant de toucher un public très large au coeur de son activité de sociabilité. Une audience dont pourrait rêver Nicolas Sarkozy ou TF1 qui font un peu ridicule avec leurs 403.000 et 187.000 fans.

Des espaces rêvés pour la pub

Ces pages suscitent l'intérêt de professionnels qui tentent de les racheter pour faire leur pub. «On m'a déjà proposé de racheter ma page, à 3 reprises mais j'ai refusé car ça n'avait aucun rapport avec ma page», raconte Mélody Boucly, 18 ans, créatrice de la page On a tous des SMS qu'on ne veut pas effacer, et qu'on aime relire <3. (606.000 fans). Des spammeurs possèdent maintenant un vrai bouquet de fan pages: Continuer à dormir plus de 5 minutes après que le reveil ait sonné !Enfant, je détestais aller me coucher. Aujourd'hui, j'adore dormir et - Prenez vos agenda...je serais absent(e) le...- YEEEEEEEEEEEEEESSS!!! publient ainsi les mêmes pubs pour des services de SMS surtaxés. D'autres élèvent des pages en batterie, constituant des fermes de like.

Comment expliquer le succès de ces pages aux intitulés dérisoires? On pourrait y voir une façon —pour les ados notamment— de composer son identité à partir de petits fragments de sa vie, comme on remplit les cases «musiques» ou «films» préférés. Mais sachant qu'il est fréquent de voir des profils à près de 1.000 inscriptions (cliquez sur + et préparez-vous à scroller sévèrement), la quête d'identité en devient un peu confuse. 

Facebook a d'ailleurs marginalisé les pages amateures dans les nouvelles pages de profil, les réléguant dans la case «autres pages» comme si elles n'étaient pas dignes de constituer l'identité de la personne, contrairement aux goûts culturels. Si affichage identitaire il y a, il ne dure que le temps du like où la notification apparaît sur le fil d'actualités des amis. Ensuite la page disparaît dans les limbes de Facebook. 

La démarche d'inscription à une page ressemble en fait à une simple approbation de l'intitulé de celle-ci. Quand un utilisateur like une page, ses amis en sont informés et sont soumis à cette question: est-ce que moi aussi j'aime? D'où le succès des formulations «Si toi aussi...» et «Pour tous ceux...»: si toi aussi t'as jamais fini une gomme de ta viePOUR TOUT CEUX QUI NE SUPORTE PAS LES LARMES DE LEUR MERE...

Révéler l'infra-sensible

Les pages à succès touchent le plus souvent à une vérité quasi anthropologique. Qui n'aime pas son lit? Qui n'aime pas les week-ends? Qui n'aime pas les bisous dans le cou? En ce sens, les pages Facebook sont à rapprocher du succès de La première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules, le best-seller de Philippe Delerm vendu à plus d'un million d'exemplaires. L'écrivain y racontait en des très cours récits ses plaisirs quotidiens dans lequel tout le monde pouvait se reconnaître: «l'odeur des pommes», «l'autoroute la nuit»«un banana-split», «lire sur la plage»«le dimanche soir»... Autant de potentielles pages Facebook.

Sur Amazon, un internaute critique le livre de Delerm en ces mots: «De petites banalités et pourtant on oublie trop souvent ces petites choses si importantes.» C'est sans doute le secret des pages Facebook qui donnent une visibilité à la peu médiatique crêpe Nutella et pas aux grands classiques comme le steak frites qui ne réunit que 522 fans. Le like se nourrit de l'infra-sensible, du plaisir minuscule enchâssé dans la vie quotidienne, comme le bout en chocolat a la fin d'une glace en cornet dont on ne parle pas assez et qui récolte du coup 116.000 inscriptions.

Une bonne page doit dévoiler un coin de réel, verbaliser la phrase que l'internaute a sur le bout des lèvres et qu'il se dise «mais oui, bien sûr, c'est tellement vrai». C'est ainsi le royaume des traits d'esprit faciles: Manger une salade à Mc do, c'est comme demander un calin à une prostituée (162.000 fans), Si toi aussi tes chaussettes paLssent de "en couple" à "célibataire" (472.000 fans).

Si toi aussi t'en as marre des top tweets

On retrouve le même phénomène sur Twitter où les utilisateurs ne cessent de s'affliger du niveau des «top tweets», les contenus les plus «retweetés» qui s'affichent sur la page d'accueil du site.

Les ados trustent les «top tweets» avec des aphorismes qui se ressemblent souvent beaucoup.

 

Le succès de ces contenus dérisoires est à méditer par les médias. Le partage des articles sur Facebook apporte une audience croissante aux sites d'information et titrer un article comme une page Facebook pourrait permettre de générer un trafic inespéré. Exemple: sur Slate, Une bière par jour, c'est bon pour la santé -> 23.000 likes, L'alcool a des effets différents selon le sexe -> 3 likes. Faut-il embaucher Philippe Delerm en éditeur?

Vincent Glad

Remerciements à Joëlle Menrath, sociologue, directrice du cabinet Discours & Pratiques.

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L'AUTEUR
Journaliste à Slate.fr, Les Inrockuptibles et GQ, ancien chroniqueur au Grand Journal de Canal+. Ses articles
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Publié le 14/03/2011
Mis à jour le 15/03/2011 à 5h47
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