France

Quelles erreurs, mon cher Galliano!

Laurent Sagalovitsch, mis à jour le 09.03.2011 à 14 h 28

Avec la mise à l'écart de John Galliano, c'est tout un pan de notre culture qui d’un seul coup d’un seul disparaît, quand même!

John Galliano en 2010. REUTERS/Benoit Tessier

John Galliano en 2010. REUTERS/Benoit Tessier

Bon d’accord John Galliano a un peu exagéré. Juste une erreur de casting dans son crachat d’insulte. Eut-il annoné de sa voix lourdement pâteuse à la place d’un Adolf Hitler toujours délicat à manier un Ben Ali, un Mahmoud Ahmadinejad, mieux encore un Mouammar Kadhafi, et personne n’aurait moufté.

Tout juste si on ne l’aurait pas applaudi des deux pieds en déroulant un tapis rouge qui l’aurait amené tout droit au firmament des étoiles qui scintillent dans la nuit immémoriale de nos idoles à jamais éternelles.

Là, inutile de le nier, notre fashion victime préférée a quand même sorti l’artillerie lourde en ressuscitant à sa table de bistrot chancelante sa version toute personnelle et toujours équivoque des splendeurs des courtisanes à l’époque bénie de la chambre à gaz.

Le tout à Paris, à Paris mon cher John, pas à Berlin ou à Varsovie, la capitale d’un pays qui, dans sa longue panoplie de collection de trophée remporté tout au long de sa longue, très très longue carrière, compte tout de même celui, non négligeable, d’avoir offert de son propre chef des billets gratuits à toute une flopée d’enfants pour un voyage clé en main en wagon plombé afin de visiter en toute quiétude les jardins d’acclimatation polonais très courus surtout par temps de guerre.

Quelle erreur impardonnable, mon cher John. Qui plus est devant une insupportable enquiquineuse qui, sûrement pleine de perfidie et de morgue toute enjuivée, jouât précisément ce soir-là de son iPhone flambant neuf comme d’une caméra super huit pour filmer vos sottes éructations.

Le genre de prestation à éviter quand un galion d’alcool de contrebande associé à d’une flopée d’antidépresseurs cocaïnés flotte dans les marécages nauséeux d’un sang mauvais rongé jusqu’aux veines par les tracas de la vie pas toujours facile de superstar.

D’ailleurs n’est-ce pas là le côté le plus désolant de toute cette sordide affaire de voir ainsi un Britannique, un impeccable sujet de sa très noble majesté ne pas être capable de tenir l’alcool au point de débiter comme un paysan bourguignon au temps des vendanges ânerie sur ânerie et ce après avoir ingurgité tout juste une misérable coupe de champagne orpheline et un pauvre mojito solitaire? Navrant.

Parce que, attention, John Galliano ce n’est tout de même pas n’importe qui. C’est quand même un bonhomme qui l’air de rien doit promener dans le répertoire de son iPhone le numéro de portable du pédiatre des enfants de Madonna, de la baby sitter des rejetons de Brad Pitt et d’Angelina Jolie et du chauffeur des marmots de David Beckham.

Un de nos derniers géants. A mi-chemin entre Beckett et Jean Vilar. Un ensorceleur de créateur dont le sacerdoce féroce est d’habiller de pied en cape les plus grandes célébrités que notre planète compte et encense à longueur de temps.

De ces femmes belles et envoûtantes comme des papillons nocturnes et connes et inutiles comme une lune un soir d’éclipse qui nous donnent pourtant comme une envie folle et irrépressible de s’en aller les révérer et d’aller chuchoter sous leurs fenêtres au petit matin survenu un enflammé et suave «femmes je vous aime».

Un de ces surhommes, réincarnation toute baudelairienne, hantés continuellement par un idéal de beauté et de transcendance qui passent leurs nuits sombres comme la mort à se crever les yeux pour que d’un misérable morceau de taffetas tout juste bon à servir comme paillasson de fortune à une colonie de chats désœuvrés en tire des parchemins d’étoffe qui, une fois assemblées sur des créatures sorties toutes droites des narines de l’Eternel vous étourdissent, et vous laissent ébaudis devant une telle audace, un tel sens de la créativité, et disons le mot tout net un tel génie.

Un type quand même capable de convoquer dans une salle à peine chauffée tout un parterre de bourgeoises ahuries et de comédiennes vaguement demeurées assises là sur des chaises inconfortables venues mater de leurs grands yeux gourmands et voraces des tenues affolantes de fantaisie qu’elles revêtiront pour être la plus belle à aller danser à la foire des vanités le soir du gala de charité organisé pour venir au secours des bébés phoques martyrisés.

La crème de la crème, le top du top, la quintessence même de l’Esprit Occidental en pleine crise de pamoison qui sortent de là, les guiboles tremblantes d’émotion, les larmes aux yeux, la carte de crédit dévalisée, à peine capable de reconnaître dans la foule chavirée du tout Paris le grand gandin qui leur sert tout à la fois de chauffeur et d’amant.

Un drôle de monde, la mode, tout de même. L’activité par excellence dont tout le monde, absolument tout le monde se fout, dont personne, absolument personne, ne portera jamais le début de la moitié d’une parcelle d’étoffe, et qui pourtant inlassablement comme un boomerang intemporel nous revient chaque saison en plein tronche et colonise des légions de temps d’antenne à l’arrière-cour de nos journaux télévisés et envahit sans scrupule des quartiers entiers de nos journaux favoris, enfin du moins de ceux qui viennent nous distraire quand on a décidé de s’embarquer pour un voyage au long cours vers une destination exotique ou encore ceux qui nous sont bien utiles quand arrive l’heure fatale où il nous faut poireauter, transi d’angoisse, dans la salle d’attente de notre dentiste préféré.

Avec la mise au rencart de John Galliano, ne nous voilons pas la face, c’est tout un pan de notre culture qui d’un seul coup d’un seul disparaît. Ce soir, chers amis de la poésie, nous avons la gueule de bois mais demain, oui peut-être que demain, Madeleine sera là et alors on reprendra le tram trente-trois pour aller manger des frites chez Eugene et tout recommencera comme avant.

Laurent Sagalovitsch


NDLE: De nombreux commentateurs s'émouvant de cet article, la rédaction de Slate tient à confirmer que Laurent Sagalovitch manie bien évidemment le second degré dans cette tribune.

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