Culture

Devenir Mozart au XXIe siècle

Jean-Marc Proust, mis à jour le 08.03.2011 à 14 h 14

Pour devenir compositeur au XXIe siècle, le solfège ne suffit plus. Il faut aussi manier des outils informatiques haut de gamme. Aujourd’hui, la composition assistée par ordinateur est un élément clef du parcours initiatique d'un futur Mozart.

Tom Hulce dans le rôle de Mozart, dans Amadeus, de Milos Forman.

Tom Hulce dans le rôle de Mozart, dans Amadeus, de Milos Forman.

Selon la légende, Mozart, à 3 ans, cherchait sur son clavier «les notes qui s'aiment» et aurait ainsi commencé son apprentissage de compositeur, sous la férule exigeante de papa Léopold. En 2011, il aurait peut-être simplement changé de clavier et tâté de l'ordinateur. Mais si l’apprentissage a évolué, un fait demeure: gagner sa vie en composant reste un privilège rare.

Intégrer une école de composition

En musique, les autodidactes sont rares et la sélection est toujours sévère. C’est munis d’un solide bagage musical que les compositeurs de demain tentent les concours les plus prestigieux: Conservatoire national supérieure de musique de Paris (CNSMP), Haute école de musique de Genève (HEM), Hochschule allemande… 

La sélection est rude. Exemple à Paris où le jury du CNSMP auditionne à peine une dizaine de candidats (sur plusieurs centaines de dossiers reçus).

«S’ils sont bons, on prend les dix, sinon, on en retient deux, trois, quatre…», observe le compositeur Gérard Pesson, qui y enseigne en classe de composition.

Suivront cinq ans d’études (licence, master), «où l’on travaille beaucoup», dédiés à la composition, aux nouvelles technologies, l’analyse musicale, l’orchestration, l’acoustique, les langues…

A l’issue de chaque année, il faut présenter une œuvre, d’une complexité croissante. «A la sortie, l’œuvre est un peu plus longue, pour 21 instruments, soit un orchestre de chambre déjà assez fourni.» Le Conservatoire, est-ce la voie royale? Pour Gérard Pesson, il n’y a «pas de filière absolue». Mais cela permet d'être «en contact avec d'autres compositeurs, de rencontrer des instrumentistes de très haut niveau, de se constituer un réseau».

Outre les conservatoires, il est utile de participer à des académies ou cours d’été, de 2 ou 3 semaines, pour se frotter à des compositeurs chevronnés: Acanthes à Metz, sessions voix nouvelles de Royaumont, académies de l’Ensemble Modern de Francfort… Dans ces universités d'été, «il n’y pas de diplôme mais on a à cœur de l’avoir sur son CV», poursuit  Gérard Pesson.  

Tous les apprentis-compositeurs auront découvert ou approfondi  l'informatique musicale. Elle représente «8 à 12 heures de cours par semaine, précise Nicolas Rouvière, chargé de scolarité au département composition du CNSMP. C'est un enseignement en augmentation constante depuis au moins 20 ans...» A l'origine de cette irruption des bits dans la clé de sol, Pierre Schaeffer, père de la musique électro-acoustique et de la musique concrète.

Si bémol et signal anéchoïque

Si toutes les écoles intègrent aujourd'hui l'informatique musicale dans leur cursus, le nec plus ultra, c'est l'Institut de recherche et coordination acoustique/musique (Ircam). Dans ce bâtiment qui se dresse à quelques mètres du centre Georges Pompidou, tout est dédié à la recherche et à la création musicale contemporaine.

C’est ici qu’a été inventée la voix de Farinelli pour le film de Gérard Corbiau. C'est ici également qu'on travaille le design sonore, auquel s'intéressent de plus en plus les industriels. Et, pour une petite vingtaine d’étudiants triés sur le volet, c’est La Mecque électroacoustique.

Un matin de janvier, nous voici dans un cours de «spatialisation sonore». Dans une petite salle, une quinzaine d'étudiants studieux, entre 25 et 35 ans, plantés devant de vastes écrans Apple, écoutent attentivement Olivier Warusfel, responsable de l'équipe acoustique.

Pour un néophyte, le discours est quasiment incompréhensible. Il y est question de «ségrégation de flux», de «mesures binaurales» ou de «signal anéchoïque». On donne en exemple «la directivité mesurée à 1.600 hertz pour trois doigtés de hautbois».

Tout au plus saisit-on parfois une phrase plus accessible («comme le temps passe, je voudrais maintenant vous montrer quelques réalisations.. » ou «attendez, là, ce ne marche pas»). Ici, exemples visuels ou sonores à l'appui, les étudiants apprennent à répartir des sons dans une salle, à produire des effets sonores pour l'auditeur.  

Rien compris? Une vidéo vous explique tout.

 


Les Instantanés de l'Ircam : la spatialisation du son
envoyé par Ircam-CGP. - Découvrez plus de vidéos créatives.

De ce cours, l’on sort avec une certitude: l’informatique joue un rôle clé dans la musique contemporaine.

«Les aspects électroniques font partie de la formation de base du compositeur aujourd’hui, estime Cyrille Beros, directeur de la Pédagogie et de l’action culturelle à l'Ircam. On fait le pari de l’autonomie complète du compositeur par rapport au maniement des technologies et de l’informatique.»

Même constat pour Eric Daubresse, professeur à la Haute école de musique de Genève (HEM): les outils informatiques «sont incontournables». Outre les outils purement fonctionnels (édition…), il y a ceux qui aident à «formaliser la pensée musicale, qui permettent d’être maître d’œuvre de sa propre matière sonore». A Genève, durant les 3 premières années (Bachelor), l’informatique musicale est obligatoire.

A l'Ircam, outre la composition assistée par ordinateur (CAO), les étudiants vont pouvoir repousser les limites de l'inouï, au sens littéral du terme, avec la synthèse sonore... 

Ainsi de la synthèse modale: à l'image des crash-tests pour voitures, où l'on déforme la voiture pour mesurer les effets d'un choc, on «déforme» des instruments pour créer de nouveaux sons à partir de leurs propriétés physiques initiales.

Qu'entend-on avec une flûte de plusieurs mètres? Quel son obtient-on avec des instruments hybrides, tel l'archet d'un violon sur les touches d'un piano? Les étudiants peuvent aussi s'essayer à la «synthèse granulaire»: de vrais sons mais découpés en petits bouts et reconstruits pour obtenir de nouveaux timbres, de la brillance...

Rune Glerup a 29 ans, il vient du Danemark. Clara Iannota est italienne et a 27 ans. Tous deux sont étudiants à l'Ircam, en première année (cursus 1). Pour Slate.fr, ils évoquent leur parcours, leurs études, leur avenir...

Avec quelques appréhensions pour Clara Iannota: «On n'a plus vraiment un rôle dans la société, ça se sent. Personne ne sait vraiment ce qu'est la musique contemporaine.»

L’ordinateur enseigné comme un instrument

«Le poste de travail d’un compositeur aujourd’hui, c’est un studio», constate Cyrille Beros.  Il y fait du mixage, de l’enregistrement, du montage... On est bien loin de Ludwig Beethoven écrivant la pastorale au bord d'un ruisseau.

La présence de RIM (réalisateurs en informatique musicale) montre que le papier à musique appartient en partie au passé. Qu'on se rassure cependant. A l'Ircam, comme au Conservatoire ou à Genève, il y a aussi des cours de composition, assurés par des compositeurs invités ou permanents.

«Pour les étudiants, qui sont plus à l’aise avec un ordinateur que les générations précédentes», ces outils ne posent pas de difficultés particulières, souligne Eric Daubresse. D’autant plus qu’on «ne donne pas des cours d’informatique. Il y a toujours un lien étroit avec la musique. En fait, l’ordinateur est un peu enseigné comme un instrument». Et certains utiliseront l’outil informatique pour faire de… la musique instrumentale.

A Genève, il n’y a d’ailleurs pas que les compositeurs qui tâtent de la souris.  

«L’informatique deviendra quelque chose d’essentiel pour les instrumentistes de demain, pronostique-t-il. Avec un répertoire qui comprend beaucoup d’œuvres mixtes, ils ont besoin de comprendre comment ça fonctionne et de s’adapter à ces nouveaux outils pour pouvoir interpréter avec ce nouveau média qu’est l’électroacoustique.»

Si la HEM ne dispense pas de cursus spécifique, elle assure en revanche des formations ponctuelles, accompagnant notamment des interprètes de haut niveau qui souhaitent jouer une œuvre avec un dispositif électroacoustique.

Appuyé par les enseignants, un trio pourra ainsi interpréter sur scène une pièce musicale, avec «des sons qui viennent d’ailleurs, disséminés dans la salle, et que les instrumentistes actionnent eux-mêmes». La demande d’un tel enseignement «s’accroît d’année en année».

Devenir compositeur

Diplôme en poche, le plus difficile commence. Les études ne suffisent pas.  

«Après, c’est la vie, le réseau, le courage…, constate Gérard Pesson. Comme dans toutes les filières artistiques, certains réussissent mieux que d’autres. Et certains feront même tout autre chose…»

La notion de réseau revient comme un leitmotiv.  

«Au CNSM, et c’est très important, les étudiants rencontrent d’autres futurs compositeurs mais aussi de futurs chefs d’orchestre, des instrumentistes…, tous de très haut niveau.»

Autant de contacts qui alimenteront la future vie professionnelle.  

«Après l'Ircam, j'ai basculé dans la vie professionnelle, explique Pierre Jodlowski (40 ans). Cette année m'a permis de nouer beaucoup de contacts. C'est un lieu de croisement international...»

Le compositeur toulousain se félicite d'y avoir été admis alors qu'il pensait «que ce n'était pas du tout à (sa) portée... D'abord parce que je n'avais pas étudié le contrepoint ni l'harmonie, ensuite parce que c'est un concours très difficile... En fait, mon appétit pour la création a été déterminant».

Etre compositeur reste aujourd'hui un métier difficile. Rares sont ceux qui vivent exclusivement de leur musique (Pascal Dusapin, Henri Dutilleux, Bruno Mantovani...).

Une pièce musicale pour 15 instruments requiert quelque 7 ou 8 mois de travail. Selon la notoriété du compositeur, elle sera payée 5.000 à 10.000 euros... Pour être jouée 5 ou 6 fois...

Aussi la plupart exercent-ils une activité parallèle, le plus souvent l'enseignement. Certains font une carrière d'instrumentistes, dirigent des orchestres ou sont copistes. D'autres, sous pseudonyme, écrivent de la musique de films...

«C'est un métier très solitaire. Il faut avoir pas mal de courage mais surtout un engagement personnel très fort. Si on se lève tous les matins en ayant envie d'écrire de la musique, alors on est fait pour être compositeur. Car gagner sa vie, ça prend du temps. Ça m'a pris une dizaine d'années», indique Pierre Jodlowski, qui anime parfois des masterclasses, après avoir enseigné à l'université de Toulouse.

«Progressivement, les commandes ont pris le dessus.» Surtout, il a choisi «d'aller vers le public» en créant de la musique pour des spectacles, comme Narcisses-O, de Caroline Lamaison, donné au festival d'Avignon.  

«Au théâtre ou dans la danse, un spectacle est joué au minimum 5 ou 6 fois. Pour la musique contemporaine, c'est vraiment un maximum...»

Exemple avec la création à l'opéra de Toulouse de L'Aire du dire, le 5 février 2011: deux représentations au total, en une même journée.  

Il y a aussi des parcours inhabituels. Depuis quelques années, la musique contemporaine s'imprègne d'autres cultures: jazz, électro, rock...

Les compositeurs d'aujourd'hui «ont envie d'être écoutés, de toucher un public large. Le ghetto de la musique contemporaine, c'est fini!», lâche Cyril Beros.

De fait, le mélange des genres s'entend de plus en plus souvent. Le groupe suédois d'électro pop The Knife (Katrin Dreijer Anderson and Olof Dreijer) a créé en 2010, Tomorrow in a year, une oeuvre hybride consacrée à Darwin, qu'on a pu récemment entendre à l'Opéra de Nancy. Dans le Concile d'amour de Michel Musseau (créé à Nantes en 2009), la guitare électrique tient une place prédominante.

Extrait de Tomorrow, in a year.

Comment écrire un opéra avec deux mails

«Comment on devient compositeur? C’est une question que je me pose tous les jours…», sourit Valentin Villenave. Lui n’est passé ni par un conservatoire prestigieux ni par l’Ircam, se contentant d’une formation de pianiste classique au conservatoire de Saint-Maur et d’une licence de lettres classiques. «Totalement autodidacte en ce qui concerne l’écriture», il obtient sa première commande en deux clics…

Fan des bandes dessinées de Lewis Trondheim, il lui envoie un mail lui proposant une collaboration. Un coup de bluff:

«Je lui a écrit: "J’ai 20 ans et je n’ai jamais rien fait de ma vie. Voulez-vous faire un opéra avec moi?" Il m’a dit oui…»

Peu après, Lewis Trondheim reçoit le grand prix de la BD du Festival d’Angoulême. Banco. Valentin Villenave envoie un mail à l’Opéra de Montpellier. Deux heures plus tard, il reçoit un mail de René Koering, surintendant de la musique: «On fait.» L’opéra, Affaire étrangère, est créé en février 2009.  Inespéré pour un jeune musicien de 21 ans dont aucune œuvre n’a encore été jouée en public.

Extrait d'Affaire étrangère:

Même s’il revendique des influences plus traditionnelles (Mozart, Weill, Britten…), la culture «geek» n’est pas étrangère à Valentin Villenave, mais sous sa version open source.

«J’aurais pu choisir de rentrer dans le rang, de signer un contrat avec un éditeur… J’ai choisi de contourner cela et de faire un précédent en éditant entièrement ma partition avec des logiciels libres (NDLR: avec le logiciel LilyPond).»

Se revendiquant d’une génération où «le plus grand nombre a accès aux moyens techniques et à la culture», il contourne ainsi l’édition, mais aussi la SACD et la Sacem, «en s’auto-diffusant, sans intermédiaire».

Ainsi, Affaire étrangère est en accès libre sur le web. L'auteur permet aux musiciens de garder la partition, de l’annoter…, voire de faire des œuvres dérivées –à condition de citer la source et de ne pas en faire un usage marchand.

«Certains m’envoient un mail après avoir téléchargé ma partition. J’en suis heureux. Moi, j’aurais été ravi de pouvoir écrire à Beethoven!»

Jean-Marc Proust

Remerciements (vidéo): Sandrine Goldsmith, Anne-Isabelle Guilloux

Logiciels CAO comme OpenMusic, PWGL, Common music… Ou des logiciels de création de sons tels Modalys.

 

 

Jean-Marc Proust
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Journaliste
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