Monde

Des libérations en trompe-l'œil en Chine

Reporters sans frontières, mis à jour le 10.03.2011 à 8 h 57

Depuis que des révoltes ont éclaté au Maghreb et au Moyen-Orient, le régime chinois a durci son appareil répressif. La censure ne touche plus seulement les dissidents mais s'étend désormais à leurs familles.

Un policier recueille des menottes lors d'une opération de réinstallation des détenus de Zhoukou - REUTERS/Carlf Zhang

Un policier recueille des menottes lors d'une opération de réinstallation des détenus de Zhoukou - REUTERS/Carlf Zhang

Si vous êtes défenseur des droits de l'homme en Chine, vous aurez très certainement à faire face à la police et à la prison. Sorti de cellule, rien ne vous garantit une liberté réelle. Les autorités ont les moyens de prolonger votre détention.

L’art de maintenir un dissident chinois enfermé dehors

Avocat renommé, Chen Guangcheng (陳光誠), a été condamné en août 2006 à quatre ans de prison, à la suite de ses enquêtes sur les avortements et les stérilisations forcées. Libéré officiellement le 8 septembre 2010, il reste en réalité assigné à résidence dans la province rurale du Shandong (Est). Depuis cinq mois, aucune nouvelle du dissident n’avait filtré jusqu’à la diffusion d’un témoignage vidéo par une organisation de défense des droits de l’homme, China Aid Association.

Chen Guangcheng y raconte sa «détention à domicile»: le militant et sa famille sont surveillés 24 heures sur 24 par une soixantaine de vigiles qui emploient des «méthodes de voyous» et scrutent leurs moindres faits et gestes. Sa femme, Yuan Weijing, lasse d’être épiée, explique la parade dérisoire qu'elle a trouvée pour soustraire sa famille aux regards de ses nouveaux geôliers:

«J’ai empilé des tiges de maïs devant la fenêtre, mais ils ont installé un escabeau et de là-haut ils nous observent.»

Le militant, nominé pour le prix Nobel de la Paix, résume:

«J’ai quitté une prison étroite pour une plus grande.»

Liu Xia, épouse du lauréat du prix Nobel de la paix Liu Xiaobo, subit également les arrêts domiciliaires depuis le 8 octobre 2010. Son calvaire a commencé le jour même de l’attribution du prix norvégien à son mari, qui purge une peine de onze ans de prison. Sous surveillance policière constante, elle est tenue dans une sorte d'isolement social et familial qui lui cause un inévitable effondrement psychologique. Parvenue à se connecter à Internet quelques minutes le 17 février, elle s’est confiée à un ami en disant qu’elle se sentait «misérable», que sa famille était prise en «otage» et que «personne ne pouvait l’aider».

Le mystère entoure toujours la libération du journaliste et militant des droits de l’homme mongole Hada, qui aurait dû être relâché le 10 décembre 2010, à l’issue d’une peine de quinze ans de prison. Les autorités chinoises sont restées longtemps muettes sur son sort et celui de sa famille. Après photos, témoignages contradictoires, déclarations évasives des autorités et apparentes manipulations de l'information, il serait actuellement soumis à ces mêmes mesures de confinement.

Ces exemples pourraient être multipliés à l’envi. Ils illustrent la politique de brimade systématique qu'impose la justice chinoise aux dissidents et aux défenseurs des droits de l'homme. Enfermer ne suffit pas. La disgrâce et la marginalisation prennent le relais. Cet isolement s’applique tant aux dissidents qu’à leur famille et leurs proches. Un opposant, même pacifique, au régime se voit privé de ses droits civils et politiques.

L'obsession de la stabilité

Depuis l'attribution du prix Nobel de la Paix à Liu Xiaobo, les autorités ont durci le ton envers tout discours démocratique, contre toute critique politique ou sociale. La répression s’est encore accentuée depuis que les révolutions ont éclaté au Maghreb et au Moyen-Orient.

Pékin n'est prêt à aucune concession sur le terrain des libertés fondamentales, comme l'a signifié le président Hu Jintao, en février dernier, lors de son discours sur les «huit axes» de la stratégie de contrôle social. L’un des points clés de ce chapelet traite de la censure sur Internet.

Hu Jintao a appelé les dirigeants provinciaux à «augmenter le niveau de contrôle de la société virtuelle et à perfectionner les mécanismes de canalisation de l’opinion publique en ligne». Cette stratégie vise à consolider «l’harmonisation» de la société, façon poétique de désigner le contrôle social et la censure.

N’espérez pas voir votre page Internet se charger si vous tapez les mots «Egypte», «Jasmin», «révolution tunisienne» sur un moteur de recherche en Chine. L'impressionnante démonstration de force de la police, le 27 février, dans le centre de Pékin, contre un appel en ligne à manifester, souligne la paranoïa du régime. Les journalistes étrangers, à l’affût d’un mouvement de foule qui n'aura pas lieu, ont été pris à parti et rappelé aux consignes, désormais plus strictes, sur le droit d'informer en Chine.

Le département de la Propagande redouble à présent d’énergie pour formater les journalistes chinois, leur apprendre à «sélectionner» l'information, à écarter les sujets qui fâchent et l’autocensure.

Nombre d’entre eux, issus des médias traditionnels ou actifs sur Internet, rongent leurs freins. S’ils n’espèrent pas forcément une «révolution», leurs tentatives d’échapper à la rhétorique officielle du régime se heurtent comme jamais à l’intransigeance de celui-ci. Une intransigeance à la mesure de la peur qui gagne la hiérarchie du Parti, bien obligée de sentir le vent de démocratie venu des rives de la Méditerranée.

Combien de temps les autorités pourront-elles tenir la posture du déni? Combien de temps le pacte souvent passé entre une société émergente et le pouvoir (le développement contre les libertés fondamentales) aura-t-il de valeur en Chine? Les autorités croient-elles réellement possible de décourager toute velléité de liberté et de justice? Plus tardive sera la réponse à ces questions et plus violente sera, le moment venu, l’exaspération populaire.

Gilles Lordet
Coordinateur de la Recherche
Reporters sans frontières

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