France

Peut-on croire l'Insee?

Gérard Horny, mis à jour le 08.03.2011 à 6 h 42

La récente erreur commise par l’Insee dans le calcul du coût du travail a été réparée, mais l’affaire a laissé des traces. Elle tombe d’autant plus mal que la confiance dans les statistiques n’est déjà pas très élevée en France.

Lumières permanentes, vu par la Nasa, en 2000. REUTERS/NASA/

Lumières permanentes, vu par la Nasa, en 2000. REUTERS/NASA/

Résumons rapidement les faits, survenus – fort heureusement pour l’Insee!— à un moment où les  Français avaient surtout les yeux tournés vers la Tunisie, l’Egypte et Michèle Alliot-Marie. Au début de janvier, l’enquête ECMOSS (enquête sur les coûts de la main-d’œuvre et la structure des salaires) publiée par Eurostat à partir des chiffres fournis par les instituts nationaux de statistiques fait apparaître un fait très désagréable pour la France: alors que le pays avait traditionnellement des coûts salariaux (salaires plus charges sociales patronales) inférieurs à ceux de l’Allemagne, elle arrivait en 2008 (il faut du temps pour faire ces calculs!) à un coût horaire dans l’industrie manufacturière supérieur de 4 € à celui de l’Allemagne.

Cela paraissait tellement énorme que l’institut COE-Rexecode, pourtant proche du patronat français et toujours prompt à dénoncer les méfaits des politiques sociales menées dans l’Hexagone, a pris ces chiffres avec des pincettes. Dans un rapport remis au ministre de l’Industrie le 20 janvier sur le thème «Mettre un terme à la divergence de compétitivité entre la France et l’Allemagne», il écrivait: «Un tel écart nous paraît suspect et nous ne le retenons pas, en attendant de mieux connaître ses causes».

Traduction: à COE-Rexecode, on n’était pas surpris par l’alourdissement du coût du travail entre 2000 et 2004, années marquées par la mise en place des 35 heures; en revanche, on ne comprenait pas pourquoi le renchérissement s’était poursuivi à un rythme accéléré sur la période 2004-2008.

Ces experts ont été bien inspirés de douter de chiffres qui venaient pourtant apporter à leur thèse des arguments d’un poids inespéré, car, fin février, l’Insee a signalé à Eurostat des corrections de grande ampleur. Il en ressort que, en 2008, le coût moyen de l’heure de travail dans l’industrie  manufacturière s’établissait en France à 33,16 euros, juste en dessous de celui de l’Allemagne, à 33,37 euros.

Cela ne change rien à la tendance, négative pour la compétitivité française (en 2000, les chiffres étaient respectivement de 24,01 € pour la France et de 28,48 € pour l’Allemagne, soit un avantage de plus de 4 € pour les industriels français), mais limite considérablement l’ampleur du mouvement et les conséquences que l’on pourrait être tenté d’en tirer en matière de politique économique.

Car c’est bien là que réside l’enjeu de la qualité et de la fiabilité des statistiques économiques: gouvernements, banquiers centraux et chefs d’entreprise s’appuient sur elles pour prendre leurs décisions. Et c’est bien pour cela que les Français ne croient pas à leur sincérité. D’une façon générale, ils ne croient pas aux indices de prix, partant du principe qu’ils se rendent bien compte de leur évolution réelle quand ils font leurs courses et que, manifestement, dans la «vraie vie», les choses ne se passent pas comme l’Insee le décrit.

De la même façon, dans les milieux proches du monde des affaires, parmi les cadres supérieurs et les professions libérales, on est souvent tenté de considérer avec méfiance les statistiques fiscales, comme si pouvoirs publics et hauts fonctionnaires étaient d’accord pour cacher la réalité des ponctions effectuées sur les hauts revenus. Exprimer sa confiance dans les statistiques conduit inévitablement à se faire accuser de naïveté ou de collusion avec le pouvoir économique, politique ou syndical… La théorie du complot ou de la réalité cachée a toujours beaucoup d’adeptes.

Certes, l’époque n’est plus à une inflation à deux chiffres et plus personne n’éprouve le besoin d’aller lire l’indice des prix calculé par la CGT, mais l’introduction de l’euro a été une nouvelle occasion de contester l’indice officiel. Ne dites surtout pas que vous êtes d’accord avec l’Insee pour estimer possible une hausse moyenne des prix de 1,7% par an depuis janvier 2000!

Une telle méfiance n’est ni étonnante ni condamnable: personne ne peut se reconnaître dans un indice de prix ou de salaires. D’ailleurs, sous la pression de l’opinion et des gouvernements successifs, l’Insee a été amené à affiner ses calculs et à en proposer des variantes. En plus de l’indice des prix habituel, on trouve maintenant des indices de prix des produits de grande consommation dans la grande distribution, censés refléter davantage le vécu des consommateurs.

Et, sur le site de l’Insee, on peut assez facilement calculer des indices de prix personnalisés plus adaptés à sa situation propre. Par exemple vous pouvez constater que dans l’indice de référence, le tabac compte pour 1,8% des dépenses de consommation (c’est un poste qui pèse lourd aujourd’hui pour les fumeurs!) alors que le loyer n’est compté que pour 6% (ce qui n’est pas absurde dans un pays où plus de la moitié des ménages sont propriétaires de leur habitation, mais est vraiment très éloigné de la réalité pour beaucoup de personnes); partant de là, vous pouvez composer votre propre indice de prix et vous vous rendez compte que ce n’est pas facile, car vous n’avez pas forcément une idée très précise de ce représentent l’habillement, les transports ou les biens durables de loisirs dans votre budget.

Cette difficulté de chacun de nous à se reconnaître dans les statistiques peut être en tout cas une bonne aubaine pour les lobbyistes. Rappelez-vous la campagne lancée au début de 2004 par Leclerc sur le thème: «l’Etat vous fait croire que votre pouvoir d’achat est en hausse de 1,2% alors qu’il est en baisse de 1,1%», tout cela pour obtenir un changement de la réglementation en matière de prix. C’est d’autant plus facile à organiser qu’il est toujours possible de trouver un chiffre venant à l’appui d’une démonstration, quelle qu’elle soit: tout calcul statistique en économie repose sur des conventions. Faites bouger un ou deux paramètres et vous obtenez des chiffres radicalement différents. 

L’emploi fournit de bons exemples des problèmes qui peuvent se poser: quand, au début de 2007, l’Insee a affirmé être dans l’incapacité de calculer le taux de chômage et a reporté la publication des résultats de l’enquête emploi de mars à novembre, son directeur général a payé ces errements de son poste. Et les chiffres du chômage, dont le mode de calcul est régulièrement modifié, sont tout aussi régulièrement contestés, même si, en fin de compte, ils ne trompent personne et permettent de suivre assez bien l’évolution de la situation…

Cette méfiance envers les statistiques ne pourra jamais être dissipée. Mais ceux qui ont une parcelle d’autorité, plutôt que de faire de la démagogie et de contribuer à discréditer l’Insee ou d’autres institutions similaires, feraient mieux de souligner deux points importants et largement méconnus: de plus en plus, que ce soit au sein de l’Union européenne avec Eurostat ou de l’OCDE, des travaux sont menés pour améliorer la qualité des statistiques et rendre possibles les comparaisons d’un pays à l’autre.

Enfin, les instituts statistiques ne sont pas des officines travaillant dans le secret sous le contrôle direct du pouvoir politique, du moins dans nos contrées: nous avons par exemple, en France, le Conseil national de l’information statistique, qui assure la concertation entre les producteurs et les utilisateurs des statistiques publiques. On peut contester certaines méthodes, on peut remarquer des erreurs de temps en temps, mais, globalement, on doit se féliciter de la qualité du travail fourni par nos institutions spécialisées. Evidemment, ce serait encore mieux si les politiques renonçaient définitivement à la tentation de diffuser en avant-première les chiffres quand ils sont bons et d’oublier de les commenter quand ils sont mauvais, mais il ne faut pas rêver!

Gérard Horny

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Journaliste
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