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La fin de l'antijudaïsme chrétien

Henri Tincq, mis à jour le 08.03.2011 à 15 h 14

Le pape lave les juifs de la vieille accusation de «peuple déicide». Cette infamie a été au centre de près de vingt siècles de persécutions antijuives.

Benoît XVI à la grande synagogue de Rome.  REUTERS/ Max Rossi

Benoît XVI à la grande synagogue de Rome. REUTERS/ Max Rossi

 Le pape Benoît XVI publie, mercredi 9 mars, le deuxième tome de son livre Jésus de Nazareth dans lequel il traite en particulier de la Passion et de la mort de Jésus-Christ. Non seulement il reprend le récit évangélique de cet événement central de la foi chrétienne, mais il en propose une relecture qui exonère explicitement les juifs de toute responsabilité dans la mort de Jésus. L’expression «les juifs», associée dans les Evangiles et les écrits des Pères de l’Eglise à la Passion du Christ, «n’indique en aucune manière le peuple d’Israël comme tel et elle a encore moins un caractère raciste», écrit le pape. Elle désigne certains «aristocrates du peuple», mais certainement pas l’ensemble des juifs. Salué chaleureusement par les organisations juives, ce texte de Benoît XVI s’inscrit dans la tradition réformatrice du concile Vatican II (1962-1965) qui avait solennellement rompu déjà avec la notion de «peuple déicide» appliquée pour désigner les juifs et avec l’antijudaïsme séculaire de l’Eglise.

Que de crimes commis dans l’histoire au nom de cet antisémitisme d’origine chrétienne avec lequel le pape veut en finir définitivement! «Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants!»: rapporté par l’évangéliste Matthieu (27, 21-25), ce cri des témoins de la mort de Jésus-Christ sur la croix a longtemps servi d’exutoire au ressentiment antijuif des premiers convertis à la nouvelle religion chrétienne. On en parlera comme d’un «serment du sang» nourrissant une vulgate aux conséquences tragiques. Dans sa première épître aux chrétiens de Thessalonique, l’apôtre Paul ajoute à propos du rôle de la populace juive de Jérusalem dans la mort de Jésus:

«Eux qui ont tué Jésus et les prophètes, ils ne plaisent pas à Dieu et ils sont ennemis de tous les hommes» (Thessaloniciens I- 2-15).

Ce sont ces textes, écrits bien après la mort du Christ, qui ont le plus directement inspiré l’antijudaïsme chrétien des origines. Ils s’inscrivent dans un contexte de violences et de stigmatisation né entre les juifs restés juifs et les premières communautés de disciples convertis à la nouvelle foi de Jésus, accusés d’avoir rompu avec la Loi juive, de vouloir se séparer, de s’ouvrir au monde païen, de chercher à le convertir. Ils ont donné naissance à toute une littérature dont les termes polémiques apparaissent aujourd’hui insoutenables, donnant du peuple d‘Israël une image tronquée, dégradante, haineuse. «L’enseignement du mépris» des juifs, que l’historien français Jules Isaac ira dénoncer, en 1961 à Rome, devant le pape Jean XXIII, repose sur deux piliers principaux: le peuple juif est «déicide», puisqu’il est collectivement responsable de la mort de Jésus. Et sa dispersion à travers le monde représente le châtiment perpétuel de ce crime.

Cet enseignement se confirme dans les écrits des premiers évêques et théologiens qu’on appelle aussi «Pères de l’Eglise». Un Grégoire de Nysse (vers 331-394) dénonce «les tueurs du Seigneur». Un Jérôme (vers 347-419) stigmatise «les serpents dont l’image est Judas et la prière un braiement d’âne». Un Jean Chrysostome (350-407) traite les synagogues de «lupanars» et n’a pas de mots assez crus pour vilipender «ces bandits perfides, destructeurs, débauchés, semblables au cochon, surpassant les bêtes sauvages en férocité, qui immolent leurs enfants au diable». Ces vénérés Pères de l’Eglise avaient la métaphore animale et la verve facile.

Cette violence verbale s’explique et n’est pas à sens unique. On est au IVe siècle et, depuis l’édit de Milan signé par l’empereur Constantin en 313, la liberté religieuse est tolérée dans tout l’Empire romain. Le christianisme est devenu la religion de l’empereur. Mais le judaïsme a survécu à la destruction du Temple de Jérusalem en l’an 70 après Jésus-Christ. Il s’est étendu loin de Jérusalem, continue de se répandre, et la controverse judéo-chrétienne prend un tour d’autant plus aigre que les rédacteurs du Talmud entretiennent aussi à leur façon la polémique avec les chrétiens.

Dès lors, l’antijudaïsme va se transmettre à travers les siècles, de génération en génération, avec les phases aigües des Croisades et de l'Inquisition. Avec la première croisade, à la fin du XIe siècle, un pas décisif est fait dans l’antijudaïsme actif: les juifs sont mis hors la loi de la société chrétienne. Ils vont avoir un quartier réservé: le ghetto. Ils seront marqués par le signe distinctif de la rouelle et du chapeau pointu, exclus des activités économiques normales et confinés dans le négoce. Cette ségrégation sociale se double d’une ségrégation psychologique qui prend la forme d’une présomption de culpabilité en cas de malheurs publics: guerres, épidémies, crises économiques. Les juifs sont crédités de «crimes» spécifiques: profanations d’hosties, meurtres rituels, empoisonnement des puits. «Ils ont tué Jésus», alors ils peuvent bien égorger les enfants ou répandre la peste noire!

Ils sont victimes de massacres, comme ceux qui ensanglantèrent l’Allemagne aux XIe et XIIe siècle, et de décrets d’expulsion: en Angleterre en 1290, dans la France de Philippe le Bel en 1306, dans l’Espagne des Rois catholiques en 1492. Le concile de Latran en 1215 adopte des mesures gravement ségrégationnistes et, tout naturellement, le juif est une victime privilégiée pour l’Inquisition. Les persécutions, les vexations, les exactions se poursuivront longtemps. Jusqu’en 1959, une prière pour les «juifs perfides» (du latin perfidis qui veut dire infidèle), supprimée par le pape Jean XXIII, fait partie de la liturgie catholique du vendredi saint qui commémore la Passion et la mort du Christ.

Il faudra près de vingt siècles, en effet, et combien de souffrances, pour que la distance se résorbe et que les deux voies, chrétienne et juive, se rapprochent. Depuis la Deuxième Guerre mondiale et la Shoah, les Eglises ont accepté de relire les fondements juifs de leur foi. A l’«enseignement du mépris» des juifs s’est substitué un «enseignement de l’estime». Dans la déclaration Nostra aetate (à notre époque), fondatrice du dialogue avec les religions non-chrétiennes, adoptée en 1965 à la fin du concile Vatican II, l’Eglise catholique condamne les stéréotypes antisémites, lave le peuple juif de la vieille accusation de «déicide», affirme que le peuple élu ne fut ni réprouvé, ni dépossédé de son alliance première avec Dieu.

Le 13 avril 1986 à Rome, un pape se rend pour la première fois dans la synagogue de la ville. Jean-Paul II y rappelle avec force que les juifs sont les «frères préférés et, en un sens, les frères aînés» des chrétiens. L’expression a fait fortune. Le 23 mars 2000, le même pape est à Jérusalem. Il visite les lieux de la mémoire juive et glisse, entre les fissures du Mur des lamentations, sous les caméras du monde entier, une émouvante supplication. Il fait acte de «repentance», demande le pardon du peuple d’Israël pour les siècles de persécutions menées par l’Eglise. C’est dans cet esprit de réconciliation et dans la conscience partagée que juifs et chrétiens ont beaucoup à apporter au monde aujourd’hui que le pape Benoît XVI vient à nouveau de rappeler que le peuple juif n’est pas ce «peuple déicide», comme le voulait l’infamante accusation dont il a été la victime dans un discours chrétien haineux et dépassé.

Henri Tincq

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Journaliste
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