Economie

Les éditeurs du New York Times naissent-ils tous idiots ?

Jack Shafer, mis à jour le 08.04.2009 à 13 h 03

Les livres et autres articles publiés sur les membres de la famille propriétaire du quotidien new-yorkais depuis 1896 les présentent toujours comme des imbéciles.

Le siège du New York Times à New York   Gary Hershorn / Reuters

Le siège du New York Times à New York Gary Hershorn / Reuters

La manière la plus simple de rédiger le profil d'un journaliste consiste à le faire apparaître soit comme un géant, soit comme un nain. Dans un article du magazine Vanity Fair de mai, qui débine Arthur Ochs Sulzberger Jr. par le biais de sources anonymes ou non, Mark Bowden dépeint l'éditeur du New York Times comme un nain qui se tiendrait debout dans un fossé.

Le site de gossip new-yorkais Gawker reprend une variété d'insultes et de méchancetés qui le présentent sous les traits d'un homme lourd et pas très futé. Un ancien associé d'Arthur Jr., qui n'est pas nommé, rapporte à Bowden que le département commercial de l'entreprise le considérait avec mépris : «Ils le trouvaient léger, frivole, désinvolte, et moins soucieux de leur plaire que de plaire aux journalistes.» Diane Baker, ancienne responsable financière du New York Times, affirme qu'Arthur Jr. a la personnalité «d'un geek de vingt-quatre ans.»

Mark Bowden écrit que même «les talents moyens autour d'Arthur Jr. ne le considèrent pas comme un des leurs, encore moins comme un chef convenable.» Et ce qui a échappé à Gawker : «Il a tendance, à un degré qu'une partie des responsables de son équipe trouve déraisonnable, à promouvoir des gens non pas en se basant sur une estimation objective de leur talent, mais sur le degré de confort qu'il éprouve parmi eux-sur leur aptitude à le divertir.»

Bowden ne pense cependant pas qu'Arthur Jr. soit un parfait imbécile. Il écrit même qu'il est «clairement intelligent.» Mais c'est la façon dont Bowden finit la phrase -«Arthur n'est pas spécialement intellectuel»-qui précise sa pensée. Bowden poursuit : «On peut en déduire ce qu'on veut, mais c'est un fan de Star Trek. Son esprit vagabonde, particulièrement quand on lui demande instamment de se concentrer sur des affaires compliquées.» En d'autres termes, il est assez intelligent pour mettre un justaucorps et commander le Starship Enterprise depuis un pont imaginaire, mais pas assez pour éditer le New York Times.

Si Arthur Jr. est un nigaud, il entretient une tradition familiale qui remonte au patriarche fondateur du clan, Adolph S. Ochs. Ochs acheta des intérêts majoritaires dans le New York Times en 1896, et ses proches et ascendants gèrent le journal depuis cette époque.

Adolph S. Ochs était-il bête ? Garet Garrett, qui travaillait pour Ochs à l'éditorial du Times, considérait son patron comme un crétin. «Intellectuellement, il est inférieur à tous les hommes du conseil de rédaction,» griffonnait Garrett dans le journal intime qu'il tenait en 1915 et 1916. «Aucun d'entre nous n'éprouve une grande estime pour ses facultés intellectuelles.» Garrett reproche aussi à Ochs ses constructions grammaticales bancales, critique son vocabulaire et se gausse de la propension du propriétaire du Times à être «toujours impressionné par les gros chiffres de certaines fortunes ou revenus.» Idiot. Illettré. Superficiel. Ca vous rappelle quelqu'un ?

Si Ochs était porteur d'un gène de la bêtise, celui-ci n'affecta pas son seul enfant, sa fille Iphigene. A une époque plus éclairée, elle aurait pu, à la place de son mari tout aussi intelligent et bien de sa personne, Arthur Hays Sulzberger, hériter des rênes de l'entreprise paternelle. Sulzberger devint éditeur en 1936, à la mort de son beau-père.

Mais revenons à la lignée. Iphigene mit au monde le premier petit-fils d'Ochs en 1926. En allant le voir à la maternité, Ochs «jeta un œil à l'enfant ridé et le qualifia d'inacceptable» rapporte le livre de Susan E. Tifft et d'Alex S. Jones «The Trust: The Private and Powerful Family Behind the New York Times».

Ce bébé, Arthur Ochs Sulzberger, hérita du sobriquet Punch [l'équivalent de notre Polichinelle, ndt], or le personnage de Punch a toujours été considéré comme un nul. «Arthur Ochs Sulzberger, fils unique d'Arthur Hays Sulzberger, était un homme-enfant qui n'a jamais été pris au sérieux, pas même par sa propre famille, encore moins par les dirigeants et les rédacteurs en chef du Times,» écrit Joseph C. Goulden en 1988 dans «Fit To Print: A.M. Rosenthal and His Times». Plus loin dans le même livre, Goulden varie sur le thème «Punch est un crétin» en écrivant : «Un homme qui travaillait pour le Times en 1955 déclara que l'opinion partagée par les «vrais journalistes» était que «le vieux devrait mettre Punch dans un sac avec des pierres bien lourdes et le jeter à la rivière.»

Edwin Diamond fait écho à Goulden dans son livre publié en 1993 : «Behind the Times: Inside the New New York Times». Punch avait «des résultats scolaires médiocres dans son enfance» et «n'était pas jugé très intelligent par ses propres parents. Plus tard, il plaisantait pendant les interviews en évoquant les écoles qu'il avait quittées 'juste avant qu'elles ne me virent.»

La mauvaise réputation de Punch le poursuivit jusqu'au Times, rapporte Diamond : «Du jour où (Sulzberger) entra dans le bâtiment, il dut faire face au sentiment qu'il n'était qu'un poids plume au niveau intellectuel, et qu'il ne méritait pas son poste au journal. Ce jugement hâtif, basé autant sur des ouï-dire que sur des preuves directes, ne se dissipa jamais complètement.»

Notons que durant le temps où Punch occupa le poste d'éditeur (1963-92), le Times devint une institution journalistique de plus grande ampleur, et prit de l'importance. Ou peut-être devrait-on dire que malgré Punch, le Times devint une institution journalistique de plus grande ampleur et d'importance. Peut-être avait-il le même don que Forrest Gump !

Imbécile ou pas, Punch l'était assez pour traiter son propre fils, Arthur Jr., de façon stupide. En 1976, après lui avoir obtenu un poste de journaliste au bureau londonien de l'Associated Press pour le former à un futur emploi au Times, Punch trouva une place à sa belle-fille, Gail, au bureau londonien d'United Press International. On peut lire dans le livre de Tifft et Jones : «Le brouillon de la lettre recommandant Gail au patron de l'UPI trahissait ses doutes quant à la maturité et à l'intelligence de son fils. «Nous pensons qu'elle est plus futée que lui,» avait dicté Punch, mais quand Nancy Finn, sa secrétaire, voulut taper la lettre, elle blêmit. «Vous ne pouvez pas écrire ça !» s'exclama-t-elle. Calmé, Punch élimina la phrase incriminée. Pour Finn, l'incident était une réminiscence de ce que le père de Punch lui avait lui-même fait subir.»

A ma connaissance, personne, de la famille ou pas, n'a insulté l'intelligence du fils d'Arthur Jr., A.G. Sulzberger, qui travaille comme journaliste au Times et est considéré comme l'héritier du trône.
Mais il est encore tôt.

Jack Shafer
Traduit de l'anglais par Bérengère Viennot

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