France

Pourquoi Sarkozy veut un débat sur l'islam

Dominique Albertini, mis à jour le 07.03.2011 à 17 h 05

Et si son entêtement finissait par payer?

Nicolas Sarkozy renifle du foin dans une ferme alsacienne, le 18 janvier 2011. REUTERS/Lionel Bonaventure/Pool

Nicolas Sarkozy renifle du foin dans une ferme alsacienne, le 18 janvier 2011. REUTERS/Lionel Bonaventure/Pool

Critiqué, plombé, recadré avant même que d'avoir commencé: le moins qu'on puisse dire du futur débat sur l'islam –pardon, sur la laïcité– voulu par Nicolas Sarkozy est qu'il connaît un mauvais départ. En fait, du débat sur l'identité nationale au discours de Grenoble en passant par l'expulsion des Roms, c'est tout le triptyque immigration-sécurité-identité qui ne réussit plus au président de la République.

Au moins si l’on mesure la période à l’aune des sondages au plus bas, de la rouste électorale aux dernières régionales, de la défaite annoncée aux prochaines cantonales, des divisions dans la majorité...

Dans le même temps, Marine Le Pen, censée pâtir de ces différentes initiatives, ne cesse d'améliorer ses records de popularité. Jusqu'à, selon un sondage controversé, virer en tête des intentions de vote pour 2012. Et pourtant, Nicolas Sarkozy s'entête, remettant sur la table un nouveau débat explosif.

Un président en perte de contrôle?

Pourquoi? La rationalité, ce député UMP –qui tient à rester anonyme– ne la voit pas:

«On est dans la réponse conjoncturelle à des évènements particuliers, pas dans la stratégie de long terme.»

«Le FN est parvenu à dicter l'ordre du jour politique et médiatique», s'alarme de son côté le commissaire à la diversité et à l'égalité des chances, Yazid Sabeg.

Nicolas Sarkozy aurait-il perdu les commandes? C'est la thèse de la «surenchère». Celle d'un président contraint de réagir du tac au tac aux sorties de Marine Le Pen, après avoir lui-même légitimé certaines des thèses frontistes.  

De fait, le chef de l'Etat est sous pression. Ce n'est pas seulement son sort qui se joue en 2012, mais aussi celui de nombreux députés menacés de triangulaires dans leur circonscription.

Du coup, «certains de mes collègues poussent à ce genre de débat», admet un autre parlementaire de la majorité. Une inquiétude relayée notamment par le collectif La Droite Populaire, qui réclame de nouveaux efforts sur le terrain de la sécurité et de l'immigration.

«On a la chance d'avoir un président très réceptif à ce qu'on lui dit», se réjouit Lionnel Luca, l'une des têtes de proue du groupe. Une petite musique qui se fait aussi entendre à la tête du parti : en décembre dernier, Jean-François Copé annonçait son intention de combattre le FN pied à pied sur le terrain des «valeurs».

Rejouer la stratégie de 2007 

Nicolas Sarkozy a-t-il perdu le contrôle? Non. Plus vraisemblablement, il prête une oreille favorable à une partie de son entourage. Celle qui l'assure que les élections de 2012 se joueront à droite, et en grande partie sur les questions d'identité et d'immigration.

En termes de rapport de forces intra-élyséen, cela pointe vers une influence croissante du conseiller Patrick Buisson, au détriment, par exemple, du très républicain Henri Guaino.

Expert ès opinion issu de l'extrême droite, Patrick Buisson est désigné par un ministre au Post.fr comme «le principal inspirateur de ce débat sur l'islam».

Selon ce discret conseiller, les questions identitaires sont aujourd'hui déterminantes dans le vote des catégories populaires. Voilà pourquoi il aurait également suggéré, selon le Figaro, l'idée d'une tournée présidentielle des lieux de mémoires.

Et après tout, pourquoi pas? En 2007, un discours similaire avait permis à Nicolas Sarkozy de renvoyer le FN sous la barre des 10%.

«Son discours avait séduit un électorat indispensable à Sarkozy, majoritairement périurbain, âgé de 50 et plus, explique le politologue Erwan Lecoeur, spécialiste de l'extrême droite. Et d'après les enquêtes dont je dispose, il l'a conservé jusqu'à présent.»

Le débat sur la laïcité, mais aussi le chantier de la dépendance des personnes âgées, tombe à point nommé pour s'assurer cet électorat stratégique.

Les bénéfices des dernières initiatives sur ces questions se font attendre, certes. Mais ne serait-il pas plus dangereux encore de les abandonner au Front national après les avoir portées au pinacle? «Réalise-t-on que Marine Le Pen serait à 30% si Nicolas Sarkozy ne parlait pas d'identité française?», glisse un député repris par Atlantico.   

Pour le président, le débat sur la laïcité vise précisément à «terminer le travail». Il doit déboucher sur ce qui avait manqué au débat sur l'identité: des propositions concrètes –promises par Jean-François Copé.

«Étiquetage obligatoire de la viande halal, règles claires dans les cantines, pourquoi pas la création d'un délit d'outrage à la nation...», énumère Lionnel Luca.

Pour ce député, ce ne sont pas les débats présidentiels eux-mêmes que condamnent les électeurs, mais au contraire leur absence de suite concrète.

Faisant fi des «critiques médiatiques», Nicolas Sarkozy est convaincu, à travers ces débats, de répondre à la demande du «pays réel» –là où, par exemple, les révolutions arabes provoquent plus d'inquiétude que d'enthousiasme.

«Les Français attendent des actes, acquiesce Lionnel Luca. La montée du FN peut être attribuée à ces attentes qui tardent à être comblées. Mais cela viendra, comme, dès le 11 avril, l'application de la loi sur la burqa.» Autant de résultats qui pourront, veut-on croire, être opposés à Marine Le Pen d'ici à la présidentielle. 

Gêner la gauche... mais gare à la droite

Et pas qu'à elle. Car la majorité attend aussi de cette stratégie qu'elle embarrasse le Parti socialiste.

«Dans un an, quand on reviendra sur les sujets économiques et sociaux, le chômage aura sûrement baissé, Sarkozy pourra dire qu'il a sauvé l'euro et le système social de la crise», explique Frédéric de Saint-Sernin, ancien conseiller de Jacques Chirac sur les questions d'opinion. «Déplacer dès maintenant le curseur sur l'identité et l'immigration pose un problème à la gauche: se positionner sur un troisième axe entre la dureté raisonnable du président et la position extrême du FN. Alors qu'elle n'est traditionnellement pas à l'aise avec ces sujets.»

Dans le même temps, Nicolas Sarkozy reste, à droite, le meilleur candidat face à Marine Le Pen. Faut-il en déduire que le président joue délibérément la montée du FN?

Non seulement pour demeurer le seul recours de la droite, mais aussi pour provoquer un nouveau «21 avril» dont, comme Jacques Chirac en 2002, il pourrait sortir largement vainqueur? Le député PS Laurent Fabius n'a pas hésité à soutenir cette hypothèse sur France Inter le 1er mars:

«Je pense que M. Sarkozy se dit: si j'ai en face de moi un candidat socialiste, je vais être battu, donc je vais faire le maximum pour avoir en face de moi Mme Le Pen.»

Aux abois, Nicolas Sarkozy? Pas encore, donc. Reste un problème de taille: certains membres de la majorité, et pas des moindres, renâclent de plus en plus bruyamment à suivre cette ligne dure.

En toile de fond, l'idée que les débats –et la personnalité?– fracassants du chef de l'Etat commencent à passer de mode, alors que les figures plus austères, mais rassurantes, d'un Fillon ou d'un Juppé prennent un poids croissant. Pour Nicolas Sarkozy, les coups pourraient venir d'où il ne les attend pas.

Dominique Albertini

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