France

Jusqu'où Sarkozy peut-il faire monter Marine Le Pen?

Jean-Marie Colombani, mis à jour le 05.03.2011 à 17 h 32

En cherchant le vote populaire à coup de débat identitaires, Nicolas Sarkozy pourrait bien être en train de chercher un remake d'avril 2002, avec un face à face entre lui et Marine Le Pen au 2e tour. Au risque de perdre en route une partie de la droite.

Base de Saint-Dizier, janvier 2011, Nicolas Sarkozy. REUTERS/Eric Feferberg/Pool

Base de Saint-Dizier, janvier 2011, Nicolas Sarkozy. REUTERS/Eric Feferberg/Pool

Selon un sondage réalisé par l'institut Harris Interactive pour le Parisien-Aujourd'hui en France, Marine Le Pen arrive en tête des intentions de vote au premier tour de la présidentielle. Avec 23%, elle devance Nicolas Sarkozy et Martine Aubry (21% tous les deux).

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Y a-t-il le feu au lac? C’est la question que, dans le camp Sarkozy, on serait en droit de se poser. A la lecture notamment de deux indications.

D’abord, le sondage de la Sofres pour le Figaro Magazine qui mesure la cote de confiance  du chef de l’Etat et de son premier ministre. Elle est à 22%! C’est-à-dire que près de 8 Français sur 10 ne font plus confiance au président. Or il s’agit ici d’un baromètre fiable qui existe depuis plus de 30 ans. Et qui nous rappelle, par exemple, qu’au plus fort de la défiance qui existait entre les Français et la gauche l’année 1993, qui est à ce jour celle de la plus lourde défaite historique de la gauche à des élections législatives, la cote de confiance de François Mitterrand était tout de même de 30%.

La deuxième indication nous vient de l’interview accordée par François Fillon au Figaro. Et le premier ministre de clamer haut et fort que Nicolas Sarkozy doit être le seul candidat de la droite à l’élection présidentielle et que tout autre schéma selon lui «ouvrirait un boulevard à la gauche». Cette proclamation, qui suit de peu les propos analogues tenus par Alain Juppé à l’occasion de sa promotion au sein du gouvernement, montre paradoxalement que la question existe.

L'importance des cantonales

Elle n’est peut-être pas encore posée brutalement. Mais on voit, ici et là, affleurer la tentation d’une partie de la droite de se trouver un autre général en chef. Et qui d’autre que François Fillon ou Alain Juppé pour prendre éventuellement le relais d’un Nicolas Sarkozy qui serait récusé par ses troupes? Nous n’en sommes pas tout à fait là. Mais, plus simplement, au stade d’une inquiétude montante. Et, de ce point de vue, la prochaine étape sera celle du scrutin cantonal.

Pour le moment, cette échéance passe quasiment inaperçue, mais elle est en fait importante, à un an exactement de la présidentielle. D’une part parce que le vote au niveau des cantons reproduit les mécanismes électoraux qui sont à l’œuvre lors des élections législatives. Tout le monde va donc scruter les résultats en les rapportant au nouveau découpage des circonscriptions législatives, lesquelles suivent immédiatement le scrutin présidentiel. D’autre part, parce que si la droite subit une déroute, alors Nicolas Sarkozy peut redouter la levée en masse des députés qui, craignant pour leur réélection, demanderont qu’un autre chef les conduise à la bataille.

Un président qui favorise la dynamique du FN

Cet état d’esprit se nourrit, en outre, d’un débat qui existe autour du président de la République et qui touche à l’actuelle ligne politique de ce dernier, dont on peut penser, notamment à travers le débat sur l’islam, qu’elle est de nature à favoriser, et non pas à contenir, la dynamique qui semble exister autour de Marine Le Pen et du Front national.

Le schéma qui est aujourd’hui à l’œuvre est clair. Il consiste à placer le débat sur le terrain de l’identité des valeurs pour éviter celui, pourtant inévitable, sur les résultats de la politique économique et sociale du président. C’est une manœuvre classique. Si l’on reste sur le terrain qui est la préoccupation première des Français de la lutte contre le chômage ou des salaires et du pouvoir d’achat (le fameux: «travailler plus…»), l’avantage va immanquablement à la gauche. Ne serait-ce que parce que le président, sur ce terrain, est réputé avoir échoué, crise ou pas crise.

Déplacer la querelle sur les questions de l’immigration et de la place de l’islam, sorte de resucée du débat avorté sur l’identité nationale, c’est donc éviter de se confronter à la gauche, là où le président se trouve en difficulté, et porter le fer, du moins le croit-il, là où la gauche est incertaine, voire mal à l’aise. A l’intérieur de ce schéma, la droite peut globalement se reconnaître, à la condition de ne pas déraper et de ne pas franchir certaines limites.

Encourager un remake de 2002, une démarche suicidaire

Et c’est là qu’intervient un autre débat au sein de la droite elle-même. Tout se passe en effet comme si le président avait décidé de suivre une ligne inspirée par l’un de ses conseillers politiques, Patrick Buisson. Ce dernier, d’origine d’extrême droite et d’inspiration villieriste, professe que le vote populaire est directement lié aux questions identitaires. D’où le débat sur l’islam.

Mais on peut penser qu’il s’inscrit dans un schéma où, loin de vouloir contenir Marine Le Pen, il pourrait être question de rechercher un remake d’avril-mai 2002. Dans ce schéma, il ne s’agit plus de craindre la montée de Marine Le Pen, mais de l’encourager pour susciter un face à face entre Nicolas Sarkozy et le FN au second tour.

C’est une démarche en fait suicidaire. Pour une raison simple, le fameux vote populaire avait été acquis à Nicolas Sarkozy, moins par l’amalgame qui avait été fait entre immigration et identité nationale, à travers  l’intitulé du ministère confié à Eric Besson, que par le discours et les promesses de Nicolas Sarkozy sur le travail, sa réhabilitation, ainsi que la place dans la société que l’on pouvait en attendre. Or, sur la valeur travail comme sur les salaires, ledit vote populaire s’est lassé d’attendre et s’est en effet détourné de Nicolas Sarkozy.

Le risque de division à droite

En revanche, sur la question des valeurs de l’attitude à l’égard des Français de confession musulmane, plus encore à l’occasion du tristement célèbre discours de Grenoble, qui stigmatisait les Roms et les gens du voyage, une partie de la droite a dit: halte là! Et notamment, une part de cet électorat catholique que Nicolas Sarkozy cherche à reconquérir en multipliant les génuflexions à l’occasion d’un tour de France des lieux symboliques de la religion catholique, comme ces jours derniers au Puy en Velay. Il peut d’ailleurs dater du discours de Grenoble le regain d’intérêt, favorisé bien sûr par l’élection de Marine Le Pen à la tête du FN, pour les idées d’extrême droite.

Le problème étant que Nicolas Sarkozy a fini par faire tomber les barrières qui existaient entre l’UMP et le FN. Cette porosité inquiète à juste titre une partie de la droite et devrait la conduire à chercher à faire reculer l’influence dudit Patrick Buisson. C’est ainsi que l’on peut interpréter les propos de François Fillon au Figaro, qui dit fermement qu’il ne se prêtera à aucune manœuvre ou attitude de manière à faire monter le FN. Mise en garde qui rejoint celle qu’avait déjà exprimée Alain Juppé, notamment lorsqu’il avait été question d’un débat sur l’islam, promptement transformé en discussions sur la laïcité.

Ces derniers comptent sur la plasticité du chef de l’Etat pour le faire revenir à un discours plus raisonnable. Après tout, n’avait-il pas plaidé un temps pour la discrimination positive ? N’était-ce pas lui qui mettait en avant une conception de la société plus accueillante à la diversité qu’elle ne semble l’être devenue ? En tous cas, le fait que Nicolas Sarkozy, président théoriquement de tous les Français, ait choisi pour le moment de ne s’adresser qu’à une partie de la droite n’est pas une position tenable longtemps.

Jean-Marie Colombani

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