Monde

Les révoltes du monde arabe sèment la panique à Caracas

Julie Pacorel et Jean-Baptiste Mouttet, mis à jour le 07.03.2011 à 14 h 56

L'opposition rêve de voir le Venezuela se soulever comme l'Égypte, tandis qu'Hugo Chávez tente de faire passer les affrontements libyens pour une conspiration américaine...

Hugo Chavez shows pendant une réunion avec des représentants de l'Alliance Bolivarienne pour les Amériques (ALBA) à Caracas, le 5 mars 2011. REUTERS

Hugo Chavez shows pendant une réunion avec des représentants de l'Alliance Bolivarienne pour les Amériques (ALBA) à Caracas, le 5 mars 2011. REUTERS

«Les Etats-Unis exagèrent et déforment la situation pour favoriser une invasion», assure le Président du Venezuela Hugo Chàvez. La diplomatie du pays socialiste fait pression pour «rassembler une commission de pays amis pour aider la Libye». L’opposition a formellement condamné cette posture «honteuse» du gouvernement et a demandé que soit immédiatement rendue au Venezuela la réplique de l’épée du Libérateur Simon Bolivar, une des plus hautes distinctions nationales, remise au dictateur libyen en 2009.

Hugo Chávez était pourtant resté plutôt discret lorsque la vague de protestations dans le monde arabe a débuté, au risque de susciter la raillerie de ses opposants, habitués à un président intarissable. «Pourquoi tu te tais?» titrait le 22 février en Une de son journal antichaviste TalCual, le célèbre éditorialiste Teodoro Petkoff, ex-guérillero et ex-ministre. Alors que le Commandante aurait pu s’approprier ces révolutions populaires sur le continent africain, à l’instar d’autres mouvements de gauche dans le monde, il a laissé son opposition s’en emparer.

Un scénario à l'égyptienne au Venezuela?

«Tous les pays d'Amérique du sud sont déstabilisés. Le pari du rapprochement avec les pays arabes est en suspend. Personne ne sait ce qu'il va se passer» explique Jean-Jacques Kourliansky, spécialiste des politiques extérieures de l'espace ibéro-américain à l'Institut des relations internationales et extérieures (IRIS).

Les partis et associations opposés au président bolivarien nourrissent l’espoir d’un scénario à l’égyptienne sur le sol vénézuélien. Le 21 février, un dirigeant de Primero Justicia, parti libéral, observe que «plusieurs peuples frères se sont levés contre des hommes qui voulaient rester au pouvoir à vie», signalant au passage que le cas du Venezuela était similaire, puisque le président Chávez, à la tête du pays depuis douze ans, a admis qu’il voulait gouverner au moins vingt ans…

Grâce au «tsunami arabe», les antichavistes ont tenté d’attirer l’attention de la communauté internationale sur les violations des Droits de l’Homme qu’ils dénoncent au pays de Bolivar. Des étudiants de Caracas, progressivement rejoints par près de soixante autres sympathisants dans tout le pays, se sont mis en grève de la faim pour exiger la libération de «prisonniers politiques» et réclamer la visite d’un représentant de l’Organisation des Etats américains (OEA). Largement médiatisés par la presse d’opposition, les grévistes ont vite pris le visage de martyres… à l’instar de leurs modèles égyptiens ou tunisiens. «Nous ne pouvons permettre, en tant que mères, que ces jeunes s’immolent sans que le gouvernement ne réponde à leurs demandes», s’est indignée la mère d’un des grévistes.

«Nous refusons que les Etats-Unis viennent s'immiscer dans nos affaires» a déclaré le ministre des Affaires étrangères, Nicolas Maduro. «Ils tentent de monter une fiction, quelque chose comme une Egypte virtuelle», a t-il ajouté. Le président Hugo Chávez a pris moins de précaution: «Je rigole quand des analystes sensés de l'opposition comparent mon gouvernement avec celui de l'ex-président Hosni Moubarak en Egypte. Ils sont fous!»

Les révolutions ne sont pas des «épidémies»

Pourtant dans les rues de Caracas les opposants au président ne parlent que de ça, en guise d'espoir: «Regardez ce qui se passe en Egypte. Tout est possible. Ici aussi!», veut croire cette retraitée de la grande entreprise d'aliments et de bières Polar. Ce désir fait fi des réalités les plus évidentes. Le chercheur Jean-Jacques Kourliandsky est dubitatif. «Ces révolutions ne sont pas des "épidémies" qui sautent d'un continent à un autre. Je comprends que certains l'utilisent à des fins politiques mais par exemple la Libye est un pays voisin à l'Egypte et la Tunisie, il y a des similarités culturelles, de nombreux émigrés égyptiens et tunisiens. Ces trois pays se comprennent».

Le Venezuela est une démocratie où le Président Hugo Chavez a été élu en décembre 1998 avec 56% des voix, puis en juillet 2000 avec 59,5% et enfin en décembre 2006, avec plus de 62% des voix. Le Président légifère par décret-lois depuis fin décembre alors que l'Egypte connaissait un Etat d'urgence depuis 30 ans. Les jeunes grévistes de la faim ont d’ailleurs été finalement entendus après, pour certains, être resté 23 jours sans manger. Les députés Biagio Pilieri et Freddy Curupe, poursuivis pour corruption ont finalement été relâchés et ont pu siéger à l'Assemblée nationale.

L'arrivée de la vague révolutionnaire en Libye a une nouvelle fois mis le Venezuela dans l'embarras. Une rumeur lancée par le Ministre britannique des Affaires étrangères William Hague répand l'idée le 21 février que le chef suprême Mouammar Kadhafi serait en route vers le Venezuela. Un communiqué ambigu du chancelier vénézuélien assure que le Président libyen n’a pas quitté Tripoli, tout en faisant part de l'«amitié» entre les deux pays. Les ministres libyens et vénézuéliens des Affaires étrangères se sont mis d'accord «pour maintenir le contact et échanger des informations de première main sur la situation».

La gênante amitié libyenne

Hugo Chavez réagit lui tardivement, le 25 février, via Twitter: «Vive la Libye et son indépendance! Kadhafi est confronté à une guerre civile», alors que les violences avait déjà fait entre 300 et un millier de morts. Les deux puissances pétrolières nourrissent en effet des relations étroites. Hugo Chavez a rendu visite six fois à Mouammar Kadhafi. En septembre 2009, c'est ce dernier, pourtant réticent à sortir de son pays, qui est venu au Venezuela.

Les deux pays ont conclu de nombreux accords dont beaucoup demeurent encore sous forme de projets. Les derniers ont été officialisés en décembre 2010, comme la création d’un fonds pour promouvoir la coopération entre les deux pays et la collaboration pour exploiter, partager les ressources en pétrole et en gaz.

Le chef de file de la gauche sud-américaine transforme une amitié gênante en une lutte contre l'impérialisme et l'«empire américain». Il se dresse contre le recours de la force armée par les Etats-Unis et demande à la communauté internationale «de chercher une solution pacifique au conflit». Le retour d'une guerre irakienne est agité en épouvantail. Pour Jean-Jacques Kourliandsky la proposition de la mission est une preuve des hésitations du régime vénézuélien:

«Tout le monde est à peu près d'accord pour s'opposer à une ingérence militaire et demander une mission conciliatrice ne constitue pas non plus une marque de soutien enthousiaste. Il y a un changement de ton depuis la semaine dernière.»

Dans certains médias vénézuéliens le ton est beaucoup plus dur. Sur la chaîne de télévision sud-américaine Telesur ce mercredi, un présentateur vedette expliquait à ses auditeurs que les Etats-Unis ont travaillé l'opinion par le biais des médias afin de justifier le vol du pétrole libyen. Le journal chaviste Diarìo VEA écrit belliqueusement dans son édito: «Nous sommes disposés à repousser les actions de l'empire et son intention de s'emparer aussi du pétrole vénézuélien».

Pourtant au sein même du parti socialiste d'Hugo Chavez des voix s'élèvent contre la politique étrangère du Commandante. La mouvance Marea socialista (Marée socialiste) s'est prononcée «catégoriquement en solidarité avec le peuple libyen et avec le peuple arabe en lutte pour conquérir la liberté et la démocratie».

Quant à la coalition parlementaire opposée au Président socialiste, elle rejette «l'honteuse posture de s'abriter derrière l'argument de la non intervention pour éviter de condamner les atrocités perpétrées par le colonel Kadhafi». Mais dans un pays farouchement anti-américain, Hugo Chavez peut encore renverser l'opinion en faveur du président libyen.

Julie Pacorel et Jean-Baptiste Mouttet

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