Culture

«Very Bad Cops», crise de rire

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 08.03.2011 à 6 h 48

Le quatrième film du tandem Adam McKay/Will Ferrell, qui sort en DVD le 9 mars, est pour l'instant la meilleure fiction sur la crise financière.

Mark Wahlberg, Will Ferrell et Steve Coogan dans «Very Bad Cops» d'Adam McKay.

Mark Wahlberg, Will Ferrell et Steve Coogan dans «Very Bad Cops» d'Adam McKay (Sony Pictures Home Entertainment)

«Pardonnez-moi, mais je dois commencer par signaler que, trois ans après une horrible crise provoquée par la fraude financière, pas un seul dirigeant du secteur n’est allé en prison, et cela est mal». Dimanche 27 février, le réalisateur Charles Ferguson prononçait un discours offensif en recevant l’Oscar du meilleur documentaire pour son film Inside Job, plongée dans la crise des subprimes au travers de la voix off de Matt Damon et de témoignages de hauts dirigeants, dont Christine Lagarde et Dominique Strauss-Kahn.

Une récompense et un réquisitoire qui sacrent de facto «film officiel sur la crise» ce docu réussi, dans la grande tradition carrée et pédagogique à l’américaine. A l’autre bout du spectre, une réussite «officieuse» sur le même thème ressort en DVD: Very Bad Cops, le quatrième film d’Adam McKay (Présentateur vedette: la légende de Ron Burgundy, Ricky Bobby, roi du circuit, Frangins malgré eux). On dit «officieuse», pas parce que le film a eu peu de succès (plus de 500.000 spectateurs en France,  soit le meilleur score de Will Ferrell, et 120 millions de dollars de recettes aux Etats-Unis), mais parce que peu de gens le présenteront comme un film sur la crise financière. Et pourtant...

Un buddy movie financier

En surface, il appartient en effet au genre inusable du buddy movie policier, opposant le toujours génialement imprévisible Will Ferrell au nerveux et amer Mark Walhberg, flics new-yorkais ratés associés dans une enquête sur une escroquerie bancaire à grande échelle. Dans cette optique-là, on a déjà affaire à une réussite réjouissante, avec quelques scènes hilarantes (le numéro bad cop/bad cop de Ferrell et Wahlberg face à un suspect ou leurs relations avec leurs collègues de boulot) et des seconds rôles parfaits (Michael Keaton en commissaire qui arrondit ses fins de mois en bossant dans un magasin, Steve Coogan en financier anglais véreux).

Des qualités que la critique a d’ailleurs souligné à sa sortie, tiquant plutôt sur le générique de fin: plutôt que les traditionnels bloopers, celui-ci (qui, on le précise à l’intention de la police du spoiler, n’a pas de rapport direct avec l’intrigue) montre, à l’aide d’une série de graphiques colorés et animés, le fonctionnement d’une fraude à la Bernard Madoff, les écarts de rémunérations entre salariés et grands patrons ou la façon dont Wall Street a été sauvé de la faillite à l’automne 2008.

Une irruption du réel dans la farce qui a décontenancé de nombreux critiques, comme si deux films différents s’enchaînaient. Le site Obsessed with Film parle ainsi d’un message «déroutant» tandis que le Guardian estime que cette séquence ressemble «à une idée que Michael Moore aurait abandonné au tournage». Pourtant, bien avant cet épilogue, Very Bad Cops est déjà un film qui manifeste une vision de la crise financière, et pas seulement qui se servirait de vues de Wall Street (le Trump Building ou la statue de taureau du Financial District) comme toile de fond.

Enron, AIG, Madoff, Bear Stearns, Lehman Brothers

Qu’on songe, par exemple, à la scène où Ferrell et Wahlberg amènent un carton de preuves à la Securities and Exchange Commission (SEC), la très critiquée autorité américaine des marchés financiers, pour y tomber sur l’avocat d’un de leurs suspects —allusion claire à la porosité régnant entre Wall Street et les organismes financiers. Ferrell lâche alors, impavide: «On dit que vous êtes les meilleurs sur ce genre d’enquêtes, à part pour Enron. AIG. Bernie Madoff. WorldCom. Bear Stearns. Lehman Brothers»... c’est à dire tous les scandales financiers majeurs de la décennie passée. Plus loin, on le voit recevoir une enveloppe contenant sa prochaine enquête à traiter, l'ouvrir et lâcher: «Goldman Sachs... Cela va être une sale affaire» —le film a pourtant été tourné avant que n'éclate le principal scandale de fraude concernant cette banque, en avril 2010.

Very Bad Cops livre aussi une vision assez juste de la gestion judiciaire de la crise, puisque c’est le méchant sympathique, le lampiste, qui prend, et le méchant antipathique qui se sauve parce qu’il est considéré too big to fail («trop gros pour faire faillite»). Un constat qui rejoint celui que faisait récemment Rolling Stone dans une enquête titrée «Pourquoi Wall Street n’est-il pas en prison?».

Enfin, et c’est sans doute le plus important, le film adopte un autre point de vue que ses «concurrents» pour regarder la crise. La plupart, à l’exception du très beau documentaire Cleveland contre Wall Street (nominé malheureux aux récents Césars), la regardent du point de vue des traders ou des financiers, narrant leurs fautes ou leurs états d’âme. C’est le cas notamment du français Krach ou de la suite de Wall Street par Oliver Stone, et l’on peut imaginer que cela vaudra aussi pour Margin Call, présenté au dernier festival de Berlin, ou Le Loup de Wall Street, best-seller d’un ancien trader dont Martin Scorsese et Leonardo DiCaprio viennent de lancer l’adaptation. Capitalism: A Love Story de Michael Moore, auquel le générique de fin de Very Bad Cops a donc été comparé, n’adoptait lui le point de vue des victimes que pour servir le numéro habituel de justicier solitaire du cinéaste, à la recherche d’un ennemi célèbre à affronter plein cadre.

Monsieur-tout-le-monde sort une affaire

Comme ne l’indique pas son (mauvais et opportuniste) titre français, Very Bad Cops raconte lui la crise du point de vue des «autres types», The Other Guys, son génial titre original. Ecartant très vite deux personnages de flics flambeurs (Samuel L. Jackson et The Rock, dont les aventures rythment les dix premières minutes), il dresse un portrait finalement affectueux de deux Monsieur-tout-le-monde, avec Will Ferrell en héros anti-bling-bling: un flic gratte-papier moyennement acharné, raisonnablement (mais peu longtemps) corruptible, qui roule en Prius, écoute de la soupe sur son autoradio et est indifférent à la beauté de sa femme (Eva Mendes).

Ce personnage constitue un plaidoyer en faveur de héros apparemment sans pouvoir mais dont le travail peut «sortir» une affaire: Adam McKay dit avoir été inspiré par l’histoire de Harry Markopolos, un enquêteur qui a alerté en vain, dès le début des années 2000, la SEC des pratiques de Madoff. «Tout le monde l’ignorait, en gros, le traitait à la légère. L’idée, c’était qu’il y a de nouveaux types de héros: cela a nourri le film et le personnage de Will, ce gars qui aime être un gratte-papier», expliquait le réalisateur à la sortie du film.

Comme le notaient Les Inrockuptibles, Very Bad Cops est une fable de La Fontaine narrant la revanche du petit sur le gros, et qui pourrait s’appeler Le lion, le thon et le paon, autant d’animaux auxquels les personnages se comparent, comme dans une scène hilarante au début du film.

Loin d’être, comme l’ont cru certains critiques, une façon de «racheter» le film in extremis, de le rehausser d’une thématique prestigieuse, son fameux générique de fin est donc plutôt la morale de la fable, qui vient résumer de manière carrée ce qui était surtout métaphores. Comme Eastbound & Down, la série télé bourrine et discrètement mélancolique produite par McKay, Very Bad Cops cache derrière sa façade déconneuse quelque chose de plus: l’irrévérence narquoise, relevée d’une pointe de colère, du petit contre le gros. Une très bonne comédie populiste, dans le bon sens du terme.

Jean-Marie Pottier

Very Bad Cops, de Adam McKay, avec Will Ferrell, Mark Wahlberg, Eva Mendes, Samuel L. Jackson, Dwayne Johnson, Michael Keaton et Steve Coogan. 1h56 mn. Sortie en DVD/Blu-Ray le 9 mars (Sony Pictures Home Entertainment).

Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (944 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
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