Monde

Le pari de Warren Buffett pour le XXIe siècle: le train

Annie Lowrey, mis à jour le 08.03.2011 à 6 h 47

Sous-évalué, le secteur ferroviaire s'avère un investissement rentable et efficace. Loin d'être anachronique, les chemins de fer pourraient représenter un pari d'avenir...

Un train de la Burlington Northern Santa Fe dans l'Illinois - REUTERS/John Gress

Un train de la Burlington Northern Santa Fe dans l'Illinois - REUTERS/John Gress

En 2010, face à une économie encore morose et des consommateurs très prudents, les riches investisseurs américains se sont souvent tournés vers l’ouest: tous les gros rendements venant, selon eux, de Singapour, Hong Kong ou la Silicon Valley, ils ont choisi d’investir dans les médias sociaux et les économies émergentes. Pourtant, l’année dernière, le plus célèbre d’entre eux, Warren Buffett, a préféré rester au plus près de sa base américaine en misant sur une technologie du XIXe siècle ancrée au cœur même de son Nebraska natal: le train.

Un levier de croissance rentable

Dans sa lettre annuelle aux actionnaires, parue ce week-end, Buffett ne cache pas sa joie face au succès de son investissement dans la société ferroviaire Burlington Northern Santa Fe (BNSF). L’année dernière, sa holding Berkshire Hathaway a déboursé 26,5 milliards de dollars pour racheter les 77,4 % de BNSF qu’elle ne possédait pas encore. Née dans les années 1840, avant même que le Nebraska ne soit un État, la société est spécialisée dans le fret ferroviaire. Dans sa lettre, Buffett affirme que les résultats de cet achat dépassent ses espérances, allant jusqu’à le qualifier de «point fort» de l’année.

Cet achat est, à bien des égards, caractéristiques de Buffett: aussi peu «sexy» soit-elle, la BNSF est une société importante, bien gérée et rentable —typiquement le genre d’affaire sous-évaluée qu’affectionne le riche investisseur. Mais Buffett a-t-il vraiment raison? Le secteur ferroviaire est-il vraiment un bon pari pour l’avenir? À voir ses machines et ses infrastructures vieillissantes, on serait tenté de répondre par la négative. Pourtant, encore aujourd’hui —voire aujourd’hui tout particulièrement— les trains sont d’une efficacité remarquable en matière de croissance.

Dans l’ensemble, 2010 a été une bonne année pour le secteur ferroviaire, la reprise économique ayant entraîné une augmentation des transports de marchandises. Première société de chemins de fer du pays, Union Pacific a, par exemple, récemment annoncé un bon de 41 % dans ses revenus du quatrième trimestre et a dit qu’elle allait devoir embaucher plusieurs milliers de personnes pour répondre à la demande.

L’année dernière, la BNSF a pour sa part dégagé un joli bénéfice de 3,6 milliards de dollars, sur un chiffre d’affaires de 15 milliards, avec un bénéfice net pour Berkshire Hathaway de plus de 1 milliard de dollars rien que pour le dernier trimestre. Buffett affirme que cela augmentera la capacité de gains de sa holding de 30 %, après impôts. «D’un point de vue économique, cette transaction s’est avérée très intéressante» a-t-il fait remarquer (un éloge remarquable de la part de cet investisseur généralement très prudent dans ses propos).

Un pari d'avenir

Mais, selon Buffett, c’est surtout sur le long terme que les chemins de fer devraient révéler tout leur potentiel. «C’est un pari tout entier sur l’avenir économique des États-Unis» a-t-il déclaré lors de l’annonce de l’achat. «J’adore ce type de pari». En effet, les trains ont d’abord l’avantage de consommer peu de carburant.

L’année dernière, pour chaque litre de diesel, la BNSF a transporté une tonne de fret sur plus de 200 km —soit une efficacité environ trois fois supérieure à un transport par poids lourds. Avec l’augmentation du prix du pétrole —qui ne redescendra sans doute jamais à son niveau d’antan— cela donne un avantage certain au chemin de fer.

En outre, le secteur ferroviaire est désormais prêt à accueillir les investisseurs comme Berkshire Hathaway. Aujourd’hui, on compte aux États-Unis deux fois moins de voies ferroviaires utilisables qu’en 1970. Pourtant, les sociétés comme la BNSF transportent aujourd’hui beaucoup plus de fret qu’à l’époque et l’American Association of Railroads (Association américaine des Chemins de fer) estime que cela devrait encore presque doubler d’ici 2035. Impliquant une hausse de la demande, cet encombrement est une véritable opportunité: il va falloir améliorer les voies existantes et en ajouter de nouvelles pour doper les ventes.

«Avec le temps, les mouvements de biens aux États-Unis vont aller en augmentant et la BNSF devrait pleinement recevoir sa part des bénéfices», a expliqué Buffett. «Le secteur ferroviaire va devoir investir massivement pour entraîner cette croissance, mais personne n’est mieux placé que Berkshire pour apporter les fonds nécessaires. Peu importe la lenteur de l’économie ou le chaos régnant sur les marchés, nous ne serons pas perdants.»

Bien entendu, Buffett n’a pas été le seul grand investisseur à vouloir injecter des milliards de dollars dans les chemins de fer l’année dernière. La Maison blanche a tenté de stimuler le secteur par un financement de plus de 50 milliards de dollars (Elle a aussi placé le PDG de la BNSF au Job Council, équivalent américain de la Chambre des Métiers).

L’explication est simple: les chemins de fer coûtent cher, mais cela en vaut la peine. Le Millennium Institute, groupe de promotion du développement durable, a récemment exposé les avantages qu’il y aurait à dépenser de 250 à 500 milliards de dollars dans l’amélioration du système ferroviaire interurbain aux États-Unis: débarrasser les routes de la plupart des poids lourds, permettre à des millions d’Américains d’avoir accès à des trains à grande vitesse, réduire la consommation d’essence… et accroître le PIB.

Il est, pour le moins, improbable que autorités fédérales, étatiques ou locales réalisent ce type d’investissement. Mais là où les autorités publiques n’interviendront pas, les investisseurs privés comme Buffett pourraient bien le faire. Comme il l’a déclaré dans sa lettre: «Notre fusil à éléphants est rechargé et la gâchette me démange.»

Annie Lowrey
Traduit par Yann Champion

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