Monde

Pétrole contre liberté

Timothy Noah, mis à jour le 07.03.2011 à 13 h 36

Les révoltes arabes font monter le prix du baril. Les consommateurs occidentaux vont-ils se mettre à militer contre la démocratie?

Photo: Oil Impacts PAL, May 19, 2010, lagohsep via Flickr CC License by

Photo: Oil Impacts PAL, May 19, 2010, lagohsep via Flickr CC License by

NO BLOOD FOR OIL. «Pas de sang pour le pétrole.» Ces autocollants fleurissaient sur les pare-chocs américains au début de la guerre d’Irak. Cette fois, le sang n’est pas celui des soldats américains, mais des manifestants arabes qui exigent des réformes démocratiques.

Plutôt que de faire baisser le prix de l’essence à la pompe, l’agitation civile semble les faire grimper. Si le prix de l’essence devait continuer de monter, la répétition, par les arabes, du grand mouvement révolutionnaire européen de 1848 pourrait bien pousser certains consommateurs américains et du reste du monde industrialisé à coller, à l’arrière de leur véhicule, des autocollants LESS FREEDOM, MORE OIL: «Moins de liberté, plus d’essence.»

La production pétrolière de la Libye réduite de moitié

Au départ, le mouvement pro-démocratique qui agite le monde arabe n’a pas eu de conséquences significatives sur le marché du pétrole. La Tunisie, où le mouvement a débuté, ne dispose pas de réserves très importantes et l’Egypte est un pays importateur de pétrole. Mais les traders ont immédiatement commencé à spéculer sur le prix du baril, craignant (sic) que les protestations antigouvernementales ne s’étendent, comme elles ont fini par le faire en Libye.

La Libye est un important pays exportateur de pétrole en Europe et depuis que les manifestations ont commencé, sa production pétrolière a été réduite de moitié. Les Saoudiens ont réagi en augmentant leur production journalière d’un demi-million de barils par jour afin de stabiliser le marché, mais une bonne partie de ce pétrole, en raison de sa haute teneur en soufre, n’est qu’un «mauvais substitut» selon l’Agence Internationale de l’Energie.

Les troupes encore loyales à Mouammar Kadhafi continuent de massacrer les rebelles libyens, ce qui n’est pas sans inquiéter chacun sur le plan humanitaire. Mais tandis que les gouvernements américain et britannique considèrent la possibilité d’une intervention militaire pour faire chuter Kadhafi, ils ne peuvent pas ne pas prendre en compte le fait qu’une production pétrolière durablement perturbée constitue une menace pour l’économie mondiale.

Il n’y a jamais de moment idéal pour un choc pétrolier, mais l’économie américaine luttant encore pour se remettre de la récession de 2008, avec un taux de chômage à 9%, la perspective d’une nouvelle chute des prix de l’immobilier et des économies européennes tout aussi fragiles, le moment serait particulièrement mal choisi.

Alors: la liberté pour les arabes, d’accord, mais jusqu’où?

Le risque d'une récession mondiale

La question peut choquer, mais sa réponse est sans appel: un soulèvement populaire soudain en Arabie saoudite visant à renverser la dynastie saoudienne provoquerait à n’en pas douter une récession mondiale. Comme la conseillère aux Relations extérieures Rachel Bronson l’a récemment fait remarquer dans le Washington Post du 27 février:

«Washington ne souhaite pas voir tomber la monarchie saoudienne.»

Bronson met essentiellement en avant des raisons stratégiques (rempart contre le terrorisme, contrepoids à l’Iran), mais les Saoudiens sont surtout les plus gros exportateurs de pétrole au monde; ils sont assis sur un cinquième des réserves dites «prouvées» (c’est-à-dire raisonnablement certaines) de pétrole.

«Si l’Arabie saoudite commence à s’agiter», écrit Thorbjørn Bak Jensen de Global Risk Management (une agence spécialisée dans les marchés pétroliers), «le baril à 120 dollars sera bon marché.» (Il est à l’heure actuelle à 112 dollars.) Sinon, et si Kadhafi tombe et que «la paix et le calme reviennent dans les pays impliqués», 120 dollars «sera très cher.»

Si le roi Abdallah d’Arabie saoudite a institué quelques petites réformes durant les cinq dernières années, la culture politique du pays demeure très archaïque. Aucune critique du régime monarchique n’est permise, il n’y a pas de code pénal et les femmes n’ont pas le droit de conduire un véhicule.

Un système de mise sous coupe permanente des femmes par les hommes empêche ces dernières de voyager à l’étranger, de bénéficier de certaines interventions chirurgicales et de se présenter dans un bâtiment gouvernemental sans une autorisation expresse d’un membre masculin de leur famille. Les maîtres masculins ont parfaitement le droit de violer et de battre leurs épouses; la violence domestique n’est pas illégale. La liberté religieuse est quasi-inexistante.

L’ONG Freedom House évalue chaque année l’échelle des libertés d’une nation de 1 (Suède) à 7 (Corée du Nord). En 2010, L’Arabie saoudite a reçu la note de 6,5. La Libye était notée à 7, mais l’Egypte et la Tunisie à 5,5 et 6 respectivement –avant que leurs gouvernements ne soient renversés.

La journée de la colère

Le 11 mars, une «Journée de Colère» est programmée en Arabie saoudite. Il est plus que probable que les Saoudiens feront tout pour qu’elle soit fermement encadrée. S’ils ne le font pas, un tel mouvement pourrait entraîner la plus incroyable évolution vers la démocratie et la liberté au sein d’un pays du Proche-Orient.

Mais un soulèvement populaire et incontrôlé en Arabie saoudite pourrait être une véritable catastrophe économique pour le reste de la planète. Aussi, il n’est sans doute pas plus mal que nous soyons peu ou prou privés de moyen d’intervention dans un sens ou un autre…

Timothy Noah

Traduit par Antoine Bourguilleau

Photo: Oil Impacts PAL, May 19, 2010, lagohsep via Flickr CC License by

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