Pétrole contre liberté
Les révoltes arabes font monter le prix du baril. Les consommateurs occidentaux vont-ils se mettre à militer contre la démocratie?
- Photo: Oil Impacts PAL, May 19, 2010, lagohsep via Flickr CC License by
-NO BLOOD FOR OIL. «Pas de sang pour le pétrole.» Ces autocollants fleurissaient sur les pare-chocs américains au début de la guerre d’Irak. Cette fois, le sang n’est pas celui des soldats américains, mais des manifestants arabes qui exigent des réformes démocratiques.
Plutôt que de faire baisser le prix de l’essence à la pompe, l’agitation civile semble les faire grimper. Si le prix de l’essence devait continuer de monter, la répétition, par les arabes, du grand mouvement révolutionnaire européen de 1848 pourrait bien pousser certains consommateurs américains et du reste du monde industrialisé à coller, à l’arrière de leur véhicule, des autocollants LESS FREEDOM, MORE OIL: «Moins de liberté, plus d’essence.»
La production pétrolière de la Libye réduite de moitié
Au départ, le mouvement pro-démocratique qui agite le monde arabe n’a pas eu de conséquences significatives sur le marché du pétrole. La Tunisie, où le mouvement a débuté, ne dispose pas de réserves très importantes et l’Egypte est un pays importateur de pétrole. Mais les traders ont immédiatement commencé à spéculer sur le prix du baril, craignant (sic) que les protestations antigouvernementales ne s’étendent, comme elles ont fini par le faire en Libye.
La Libye est un important pays exportateur de pétrole en Europe et depuis que les manifestations ont commencé, sa production pétrolière a été réduite de moitié. Les Saoudiens ont réagi en augmentant leur production journalière d’un demi-million de barils par jour afin de stabiliser le marché, mais une bonne partie de ce pétrole, en raison de sa haute teneur en soufre, n’est qu’un «mauvais substitut» selon l’Agence Internationale de l’Energie.
Les troupes encore loyales à Mouammar Kadhafi continuent de massacrer les rebelles libyens, ce qui n’est pas sans inquiéter chacun sur le plan humanitaire. Mais tandis que les gouvernements américain et britannique considèrent la possibilité d’une intervention militaire pour faire chuter Kadhafi, ils ne peuvent pas ne pas prendre en compte le fait qu’une production pétrolière durablement perturbée constitue une menace pour l’économie mondiale.
Il n’y a jamais de moment idéal pour un choc pétrolier, mais l’économie américaine luttant encore pour se remettre de la récession de 2008, avec un taux de chômage à 9%, la perspective d’une nouvelle chute des prix de l’immobilier et des économies européennes tout aussi fragiles, le moment serait particulièrement mal choisi.
Alors: la liberté pour les arabes, d’accord, mais jusqu’où?
Le risque d'une récession mondiale
La question peut choquer, mais sa réponse est sans appel: un soulèvement populaire soudain en Arabie saoudite visant à renverser la dynastie saoudienne provoquerait à n’en pas douter une récession mondiale. Comme la conseillère aux Relations extérieures Rachel Bronson l’a récemment fait remarquer dans le Washington Post du 27 février:
«Washington ne souhaite pas voir tomber la monarchie saoudienne.»
Bronson met essentiellement en avant des raisons stratégiques (rempart contre le terrorisme, contrepoids à l’Iran), mais les Saoudiens sont surtout les plus gros exportateurs de pétrole au monde; ils sont assis sur un cinquième des réserves dites «prouvées» (c’est-à-dire raisonnablement certaines) de pétrole.
«Si l’Arabie saoudite commence à s’agiter», écrit Thorbjørn Bak Jensen de Global Risk Management (une agence spécialisée dans les marchés pétroliers), «le baril à 120 dollars sera bon marché.» (Il est à l’heure actuelle à 112 dollars.) Sinon, et si Kadhafi tombe et que «la paix et le calme reviennent dans les pays impliqués», 120 dollars «sera très cher.»
Si le roi Abdallah d’Arabie saoudite a institué quelques petites réformes durant les cinq dernières années, la culture politique du pays demeure très archaïque. Aucune critique du régime monarchique n’est permise, il n’y a pas de code pénal et les femmes n’ont pas le droit de conduire un véhicule.
Un système de mise sous coupe permanente des femmes par les hommes empêche ces dernières de voyager à l’étranger, de bénéficier de certaines interventions chirurgicales et de se présenter dans un bâtiment gouvernemental sans une autorisation expresse d’un membre masculin de leur famille. Les maîtres masculins ont parfaitement le droit de violer et de battre leurs épouses; la violence domestique n’est pas illégale. La liberté religieuse est quasi-inexistante.
L’ONG Freedom House évalue chaque année l’échelle des libertés d’une nation de 1 (Suède) à 7 (Corée du Nord). En 2010, L’Arabie saoudite a reçu la note de 6,5. La Libye était notée à 7, mais l’Egypte et la Tunisie à 5,5 et 6 respectivement –avant que leurs gouvernements ne soient renversés.
La journée de la colère
Le 11 mars, une «Journée de Colère» est programmée en Arabie saoudite. Il est plus que probable que les Saoudiens feront tout pour qu’elle soit fermement encadrée. S’ils ne le font pas, un tel mouvement pourrait entraîner la plus incroyable évolution vers la démocratie et la liberté au sein d’un pays du Proche-Orient.
Mais un soulèvement populaire et incontrôlé en Arabie saoudite pourrait être une véritable catastrophe économique pour le reste de la planète. Aussi, il n’est sans doute pas plus mal que nous soyons peu ou prou privés de moyen d’intervention dans un sens ou un autre…
Timothy Noah
Traduit par Antoine Bourguilleau
Photo: Oil Impacts PAL, May 19, 2010, lagohsep via Flickr CC License by
Mis à jour le 07/03/2011 à 13h36















































Dans un premier temps, la déformation de l'habitacle a amorti le choc, mais cela va bientôt commencer à faire vraiment mal...
Au moment où je vous écris ces lignes, on craint que les troupes fidèles à Kadhafi ne fassent des progrès et reprennent des villes... Que finalement le soulèvement soit un échec, et on est consterné par les tergiversations des occidentaux pour déclarer l'interdiction aérienne.... Votre titre fait évidemment penser au reproche de W.Churchill à Chamberlain en 1938 : "vous avez choisi le déshonneur et vous aurez la guerre"...
Vous déviez ensuite sur la condition féminine en Arabie Saoudite... Je ne souhaite pas raconter ici ma vie, mais je peux dire que je sais un petit peu de quoi je parle... Les Occidentaux ne comprennent vraiment rien à ce pays et ne font que répéter des clichés.... La société saoudienne, et musulmane en général, est une société Matriarcale , où l'homme se voit attribuer un rôle de macho de façade, mais où le pouvoir réel est détenu par la femme mariée et mère de famille. Les femmes ne conduisent pas de voiture en Arabie Saoudite, mais un voile léger à un ou deux centimètres des yeux ne gène absolument pas la vue ! Faites un essai ! Dans les rues de Riyadh ou Jeddah, les saoudiennes ne se cognent pas aux réverbères et j'ai vu des femmes médecins saoudiennes faire parfaitement des diagnostics de rougeole ou de varicelle malgré leur voile intégral ! L'avantage du voile, c'est que la femme peut tranquillement observer les hommes, et qu'elle n'est pas soumise à un jugement esthétique : il y a un siècle, un homme saoudien adulte ne voyait dans toute sa vie que le visage de sa mère et de sa (ses) femmes : aucun moyen de savoir si la femme du voisin était plus jolie.... Le voile est une réponse certes radicale mais très efficace, à un des sentiments humains les plus violents : la jalousie ! Ceux qui sont "frustrés" par le voile, ce ne sont absolument pas les femmes mariées, mais les hommes et quelques jeunes femmes célibataires qui aimeraient séduire....
Je m'arrêterai ici, quitte à reproduire ce texte et le prolonger dans un article portant spécifiquement sur le féminisme et non pas sur le pétrole....