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La 3D fait mal

Les films stéréoscopiques donnaient, donnent et donneront toujours mal aux yeux.

Une semaine à peine après sa sortie dans les salles, le dessin animé «Monstres contre Aliens» était déjà un énorme carton en 3D. Lors de la première, le film a écrasé tous les records en rapportant 33 millions de dollars (plus de 24 millions d’euros) grâce aux écrans RealD et IMAX et 59 millions de dollars (près de 44 millions d’euros) au total. Avec si peu de concurrents au box-office, on a toutes les raisons de penser qu’il deviendra le film en 3D au plus gros bénéfice brut de l’histoire. Ce résultat arrive à point nommé pour les responsables du studio, qui comptent sortir 40 films supplémentaires au format 3D ces prochaines années. Lors d’une foire-exposition commerciale qui s’est tenue la semaine dernière à Las Vegas, le coprésident de Fox studio Jim Gianopulos décrivait la 3D comme «la technologie de projection la plus extraordinaire après l’invention des pellicules en celluloïd». Jeffrey Katzenberg, dont le studio DreamWorks Animation a produit «Monstres contre Aliens», estime que d’ici peu, tous les films seront en 3D et que les spectateurs apporteront leur propre paire de lunettes stéréoscopiques au cinéma.

Quid des essais ratés en matière de 3D dans les années 50 et 80? Selon Katzenberg et consorts, ces films ont souffert de problèmes techniques qui causaient chez les spectateurs fatigue oculaire, maux de têtes et nausées (une des devises de Katzenberg est la suivante: «rendre ses clients malades n’est pas une recette de succès»). Ils affirment que ce problème est réglé: les tous derniers effets de relief optique reposent sur une technologie numérique offrant des images extrêmement nettes, faciles et agréables à regarder. «Comparer la trois dimension d’avant à ça, c’est comme comparer une trottinette et une Ferrari», a métaphorisé Jeffrey Katzenberg devant les médias.

Jusqu’ici, les journalistes n’avaient pas de raison de remettre en doute sa parole – ces dernières années, d’innombrables reportages ont répété machinalement les affirmations de l’industrie de la 3D, à savoir que «les pires effets secondaires de la 3D» ont été éliminés. Ces messages qui révèlent la crédulité de certains se sont particulièrement multipliés récemment. En mars, par exemple, Josh Quittner a publié une opinion dans le Time où il suivait en partie cette ligne dans des termes on ne peut plus clairs: «Comme tout le monde sait, a-t-il consciencieusement expliqué, la 3D de la vieille école était à faire peur. Les couleurs avaient l’air délavées, certains spectateurs avaient mal à la tête, quelques-uns vomissaient (…)». Aujourd’hui, avec la 3D numérique, Hollywood a découvert «une technologie qui donne enfin une véritable troisième dimension au film. Sans vous donner des maux de tête».

Pendant que la bulle de la 3D continue de gonfler, voici mes expériences des films en trois dimensions. Katzenberg, Quittner et tous les autres ont tort. Si, si, si. J’ai vu presque toutes les fictions de la cuvée 3D, et chacun m’ont mis dans un état d’incommodité. J’ai ressenti des douleurs oculaires bénignes («Coraline»), mais j’ai aussi eu d’importantes nausées («Meurtres à la St-Valentin 3D»). Les effets secondaires les plus néfastes des images stéréoscopiques ont peut-être été réduits au cours de ces dernières décennies (et encore, peut-on seulement se rappeler si on s’est senti mal en 1983?), mais une chose est sûre: ils n’ont pas disparu. Ça me fait mal de dire ça – car j’adore la 3D, vraiment – mais ces films ne sont pas agréables à regarder.

En fait, c’est parce que la technologie numérique tant adulée n’est pas foncièrement différente des anciens procédés. Pour faire un film, aujourd’hui comme autrefois, on enregistre et on projette deux pistes d’images séparées pour chaque œil. Celles-ci sont légèrement disjointes en raison de ce qui s’appelle la disparation rétinienne et produisent une illusion de profondeur (c’est le même principe que dans les vieilles visionneuses 3D de type View-Master ou que dans les stéréoscopes encore plus anciens).

Fatigue, maux de tête et yeux bouffis

Ces cinquante dernières années au moins, dans diverses reprises, les réalisateurs de films en 3D ont utilisé cette technique pour séparer le couple d’images: on projette la séquence pour chaque œil grâce à des objectifs de différentes polarisations à un public portant des lunettes polarisantes munies de filtres (bien qu’on prétende régulièrement le contraire, les films en 3D d’antan étaient rarement projetés en anaglyphe que l’on regardait avec ces lunettes de pacotille rouge-cyan). Quelles que soient les avancées qu’il y ait eu en matière de technologie 3D, ce ne sont que de légers perfectionnements des mêmes procédés. Dans le fond, le système de projection ainsi que ses effets négatifs n’ont absolument pas changé. Depuis longtemps, les chercheurs spécialistes de la vision étudient les sensations de gêne associées aux films stéréoscopiques.

On trouve le même type de problèmes dans les simulateurs de vol, les systèmes de visualisation de réalité virtuelle qui se placent sur la tête et dans bien d’autres applications de la technologie 3D. Il existe même un outil scientifique standard pour mesurer la fatigue découlant de la 3D: le questionnaire d’affection liée aux simulateurs. Ce système permet d’évaluer les sujets sur 16 symptômes courants – notamment la fatigue générale, les maux de tête, la fatigue oculaire, la nausée, la vision floue, les sueurs et la salivation plus abondante (les scientifiques japonais utilisent un terme nippon, shoboshobo, pour décrire les «yeux bouffis» dont souffrent parfois ceux qui regardent des films en 3D). Malgré tous ces travaux, personne ne sait encore exactement ce qui provoque la fatigue visuelle (ou asthénopie).

En tout état de cause, il y a peu de raisons de croire qu’on pourra un jour l’éviter. Ces symptômes sont potentiellement dus à des mouvements oculaires inhabituels chez les spectateurs de films stéréoscopiques. En dehors des salles de cinéma 3D, nos yeux bougent de deux façons distinctes lorsqu’un objet s’approche de nous: d’abord, les globes oculaires effectuent un mouvement rotatif en direction du nez (plus la cible se rapproche, plus on louche); ensuite, la courbure du cristallin est soumise à une pression de sorte que sa forme s’adapte et qu’elle fait la mise au point sur la cible (comme avec un appareil photo). Ces deux mouvements de l’œil, dits respectivement «vergence» et «accommodation», vont de pair et se font naturellement au quotidien. Quand vous visionnez des images animées en 3D projetées sur une surface plane, il se produit un phénomène différent. Dans

«Monstres contre Aliens», au moment où un hélicoptère sort de l’écran, les globes oculaires décrivent un mouvement circulaire vers l’intérieur pour le suivre, comme ce serait le cas dans la réalité. Par réflexe, nos yeux veulent adapter leur forme en conséquence et changer de plan de mise au point. Cependant, si cela se produisait, nous fixerions un point situé devant l’écran, et le film lui-même (qui, malgré tout, est projeté sur l’écran) aurait l’air un peu flou. Du coup, on effectue un premier mouvement oculaire, mais pas le second. L’illusion force nos yeux à converger sans s’accommoder (en fait, nos mouvements oculaires semblent osciller entre leur tendance naturelle et l’état artificiel qu’exige le film). Ce «découplement» inévitable, étalé sur 90 minutes dans la salle de cinéma, est peut-être à l’origine de la fatigue oculaire liée à la 3D.

Cette théorie n’a rien de nouveau – un article publié dans le magazine The Atlantic en 1953 envisage le dysfonctionnement du ratio accommodation-convergence comme une «difficulté inhérente au support de projection [écran]». Et il n’y a pas de raison de s’attendre à ce que la technologie moderne RealD résolve ce problème de biomécanique de base. Par ailleurs, bien peu d’éléments indiquent que les nouvelles technologies pourront surmonter un autre problème fondamental au sujet du modèle commercial de la 3D: 5 % des gens sont insensibles à la stéréoscopie et ne parviennent pas à convertir la disparation rétinienne en informations en relief. Cela signifie qu’ils ne peuvent apprécier aucun des effets 3D d’un film RealD ou Imax. En outre, 20 à 30 % de la population souffre dans une moindre mesure de cette déficience. Pour cette catégorie de personnes, l’expérience de la 3D est d’une part potentiellement réduite et, d’autre part, susceptible de leur causer une certaine incommodité au visionnage.)

Le problème des mouvements oculaires pourrait même comporter d’autres risques, plus graves ceux-là. Une longue séance de visionnage d’une animation 3D tend à provoquer une réponse adaptative au niveau du système oculomoteur, altérant provisoirement le rapport entre l’accommodation et la convergence. Il se peut donc que certains spectateurs connaissent de légers troubles à court terme de la vision après avoir vu un film. Je ne vais pas prétendre qu’il existe des preuves scientifiques selon lesquelles ces effets transitoires risquent de se développer en troubles permanents. Mais si la 3D se généralise autant que certains professionnels du secteur le disent – tous les films finiraient par être en trois dimensions, ainsi que les émissions de télé, etc. – nous disposerons d’une multitude de données. Les très jeunes dont la vision est encore en cours de développement pourraient avaler cinq ou six heures de dessins animés en 3D par jour. Une étude de cas publiée à la fin des années 80 atteste qu’au Japon, un enfant de 5 ans a contracté un strabisme permanent après avoir regardé un film 3D en anaglyphe au cinéma.

Amnésie de la source

Toute une série d’autres problèmes liés à la 3D peuvent contribuer à des douleurs oculaires, des maux de têtes et des nausées. En règle générale, plus la disparité est grande entre les deux pistes d’image – autrement dit, plus les caméras sont éloignées durant le tournage – plus l’illusion de profondeur est importante sur le produit fini. C’est un avantage pour les réalisateurs, qui ont tendance à favoriser des effets spéciaux extrêmes, par exemple des pioches qui volent hors de l’écran, etc. Par ailleurs, plus cette disparité est marquée, plus le spectateur a du mal à fusionner les deux perspectives et à les transformer en une scène cohérente. Il peut alors voir double, être en proie à des oscillations de la vision inconfortables et, oui mesdames et messieurs, subir une certaine fatigue oculaire.

Alors, si les nouveaux films en 3D continuent à nous donner mal au crâne, pourquoi personne ne se donne la peine d’en parler? C’est peut-être que la fatigue visuelle, même si elle est bien réelle, est insuffisante pour prendre le dessus sur le modernisme de l’expérience 3D. On est tellement excité qu’on ne se rend pas vraiment compte qu’on a mal aux yeux. Même quand on a conscience de cet inconfort, il n’est pas évident qu’on sache en déterminer la cause: ai-je mal aux yeux parce que je suis allé voir «Monstres contre Aliens» hier soir ou parce que je suis resté devant mon ordinateur toute la journée ce jour-là? Est-ce la projection RealD qui m’a donné mal à la tête ou le scénario débile du film? En effet, plusieurs critiques de cinéma qui ont vu ce film semblent souffrir d’une forme d’amnésie de la source : A.O. Scott a qualifié «Monstres contre Aliens» de «film en 3D où on ne s’ennuie pas tant c’est soutenu et bruyant»; Anthony Lane explique que c’est un film épuisant qui met dans les vapes et même le critique du Time, Josh Quittner doit l’avouer: «Après avoir regardé tout ça en 3D, j’étais un peu lessivé».

Alors voici une théorie qui explique pourquoi, par le passé, les films en 3D n’ont pas pris. Ce n’est pas parce que les lunettes stéréoscopiques étaient ridicules ou à cause du caractère rudimentaire des systèmes de projection. Ce n’est pas non plus la faute aux films, qui n’étaient pas plus mal faits qu’aujourd’hui (on a réalisé des films en 3D saisissants, comme «Le Crime était presque parfait» de Hitchcock). Non, si la bulle de la 3D finit toujours par éclater, c’est parce que ce format nous donne mal aux yeux. On ne s’en aperçoit pas toujours au départ, car les trucages sont encore frais et captivants. Mais, peu à peu, inéluctablement, ces effets gênant percent l’écran et pénètrent dans notre cerveau. Cela s’est produit auparavant et cela se reproduira. Si bien que le cinéma 3D ne tardera pas à récupérer son statut bien mérité: un mélange du sublime et du grotesque qui fait mal aux yeux et au crâne.

Daniel Engber

Photo officielle du film «Meurtres à la Saint-Valentin 3D»

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