Culture

Les cruelles fautes de «goût» de la mode

Suzanne Merkelson, mis à jour le 04.03.2011 à 12 h 12

Galliano, Kenneth Cole... Les «gaffes» du monde de la mode seraient presque drôles, si elles n’étaient pas si terriblement déplacées.

John Galliano en 2003. REUTERS/Jacky Naegelen

John Galliano en 2003. REUTERS/Jacky Naegelen

Sujet: John Galliano 

Objet: la tirade sur Hitler

John Galliano, l’ex-directeur artistique de Dior, était déjà bien connu en dehors des cercles d’initiés de la haute couture: dans Zoolander (comédie parodiant l’univers de la mode), le diabolique styliste Mugatu s’inspire directement d’une collection de printemps du créateur britannique (des robes réalisées à partir de feuilles de journaux, censées faire référence aux sans-abri de Paris). Galliano est à nouveau sur le devant de la scène cette semaine –et cette fois-ci, il n’y a pas de quoi rire. Sur un enregistrement vidéo, on peut le voir accoster un couple à la terrasse d’un restaurant et leur tenir ce type de propos: «J’adore Hitler»; «Les gens comme vous seraient morts. Vos mères, vos ancêtres, seraient tous passés par une putain de chambre à gaz.» La soirée bien arrosée s’est soldée par son arrestation et par son renvoi de la maison Dior, juste avant l’ouverture de la Fashion Week parisienne.

Sujet: Kenneth Cole

Objet: tweet #Cairo

Quand le créateur de mode Kenneth Cole a décidé de profiter des débuts de la révolution égyptienne pour se faire un peu d’autopromotion sauvage sur Twitter («Millions are in uproar in #Cairo. Rumor is they heard our new spring collection is now available online» [Des millions de personnes sont dans la rue au Caire. Si l’on en croit les rumeurs, c’est parce qu’ils ont entendu dire que notre nouvelle collection de printemps était disponible en ligne»]), les médias sociaux ont immédiatement crié au scandale. Cole a vite effacé son tweet malavisé, et il a présenté ses excuses –mais l’incident lui a tout de même valu la création d’un faux compte Twitter; dans ses messages, l’imposteur (@KennethColePR) parodie allègrement l’icône de la mode.

Kenneth Cole est souvent présenté comme étant l’un des créateurs de mode les plus préoccupés par l’actualité internationale, mais sa propension à la gaffe lui a valu quelques ennuis par le passé. Après les attentats du 11-Septembre, il avait tenu ces propos dans les colonnes du New York Daily News: «Les évènements importants comme celui-là, nous permettent de réfléchir… nous rappellent que parfois, il ne suffit pas de porter de beaux vêtements; il faut aussi porter de l’intérêt au monde qui nous entoure.»

Sujet: Vogue magazine

Objets: portrait flagorneur d’une femme de dictateur; mannequin blanche maquillée en noire; gaffe sur la marée noire

Si vous pensez que les faux-pas géopolitiques et humanitaires du monde de la haute couture sont l’apanage des créateurs de mode, vous n’avez de toute évidence par lu le dernier numéro de Vogue. Le magazine a soulevé un vif émoi la semaine dernière, en publiant un portrait flagorneur de la première dame de Syrie, signé de l’ancienne rédactrice en chef de Vogue France (les photographies sont de James Nachtwey, illustre photographe de guerre, ce qui est pour le moins étrange: l’artiste porte une attention toute particulière à la souffrance humaine, qualité ayant fait l’objet d’un documentaire et d’un épais livre d’art).

Dans l’article, on apprend qu’Asma Assad, «rose du désert», vit dans «le pays le plus sûr du Moyen-Orient» – ce qui est vrai, si l’on met de côté le fait que la Syrie arme le Hezbollah, qu’elle ne respecte pas les droits de l’homme et qu’elle a joué un rôle dans l’assassinat du Premier ministre du Liban.

Pour couronner le tout, l’article a paru au moment même où des soulèvements populaires pro-démocratie ébranlaient les régimes autocratiques et oppressifs du monde arabe; la Syrie a elle-même été touchée par plusieurs manifestations.

Mais la gaffe du magazine de mode n’est pas vraiment surprenante; chez Vogue, le scandale accidentel est une seconde nature. En 2009, l’édition française du magazine avait eu la bonne idée de publier des photos d’un mannequin maquillée en noir de la tête aux pieds.

Et l’été dernier, lorsque la marée noire provoquée par Deepwater Horizon a asphyxié le golfe du Mexique, l’édition italienne a rendu hommage à British Petroleum en publiant une photographie en double page intitulée «Water and Oil»; un mannequin squelettique y pose en créature torturée, couverte de pétrole, à la manière d’un pélican victime de la marée noire.

Franca Sozzani, rédactrice en chef de Vogue Italie, a affirmé que le portfolio n’avait aucunement pour but d’offenser les lecteurs du magazine. «Nous voulions simplement dire qu’il fallait faire attention à la nature», a-t-elle ainsi déclaré à l’Associated Press. «Qu’il fallait s’intéresser de plus  près à la nature… Je comprends qu’il pourrait être choquant de voir ces images sous cet angle».

Sujet: Gulnara Karimova

Objet: Dictateur chic

L’Ouzbékistan compte parmi les Etats parias autoritaristes les plus (tristement) célèbres de la planète; la communauté internationale l’a souvent accusé de torturer ses citoyens, de les soumettre au travail forcé, et de réprimer l’opposition politique – entre autres violations des droits de l’homme. Mais à voir l’accueil réservé à Gulnara Karimova (fille de l’homme fort de l’Ouzbekistan, Islam Karimov) lors de la New York Fashion Week de l’an dernier, il serait permis d’en douter.

Karimova – qui est à la fois la représentante permanente de l’Ouzbékistan auprès des Nations unies et la créatrice de mode la plus réputée du pays – a lancé «Gulli», sa collection «inspirée par la mode Ouzbek», lors la semaine des défilés de New York, en automne dernier; les tissus et les motifs utilisés évoquaient les costumes traditionnels de son pays natal. Ses créations ont fait le tour du monde: «nous avons présenté la collection à ¨Milan, et l’Europe nous a beaucoup intéressé», a-t-elle ainsi déclaré dans la presse.

Mais Karimova finira peut-être par mettre sa carrière de styliste entre parenthèses: elle apparaît en effet comme la grande favorite pour succéder à son père à la tête de l’autre – et bien plus sinistre – entreprise familiale. Elle passerait alors des défilés de mode aux défilés… militaires.

Sujets: MAC/Rodarte

Objet: Narcowear

Depuis que United Colors of Benetton a osé faire référence à plusieurs questions internationales particulièrement sensibles (comme l’apartheid, au milieu des années 1980), le monde de la mode s’inspire régulièrement de l’actualité géopolitique et humanitaire pour ajouter une petite dose de frisson à ses campagnes – ce qui n’est, à quelques exceptions près, jamais une bonne idée. Pour preuve, la collection automne-hiver de la maison Rodarte et de la marque de cosmétiques MAC.

Les patronnes de Rodarte, Kate et Laura Mulleavy, connues pour leur style audacieux (elles ont collaboré à la création des costumes du film Black Swan) ont déclaré que la collection avait été inspirée par Ciudad Juárez, ville frontalière mexicaine rendue tristement célèbre par l’extrême violence de ses narcotrafiquants, qui frappe jusqu’aux employés de ses innombrables maquiladoras.

La misère ouvrière: voilà un sujet bien difficile à traiter pour une maison de mode – et les créations des sœurs Mulleavy n’ont pas arrangé les choses: le maquillage ressemblait à du sang, et une journaliste de mode décrit les tenues en ces termes: des «robes blanches éthérées, effilées, assez belles, qui faisaient tour à tour songer aux fêtes de quinceañera, à des mariées cadavériques, et (en voyant les choses sous un angle beaucoup plus pessimiste) aux fantômes des victimes des guerres des narcotrafiquants de Juárez.» La collection a fait polémique, et les maisons MAC et Rodarte ont aggravé leur cas en diffusant une série de communiqués de presse désinvoltes – avant de baisser les bras, et d’annoncer qu’elles reverseraient la totalité des bénéfices de la collection à des associations caritatives oeuvrant pour la ville de Juárez.

Sujet: Vivienne Westwood

Objet: Costumes de gitans

La styliste britannique Vivienne Westwood se considère à la fois comme une entrepreneuse de la mode et comme une militante. En 1989, elle se déguise en Margaret Thatcher en couverture du magazine Tatler (ce qui aurait rendu la premier ministre folle de rage). En 2005, pour protester contre les lois antiterroristes «draconiennes» du Royaume-Uni, elle créé une série de t-shirts frappés d’une même inscription («I’m not a terrorist, please don’t arrest me»), avec des bébés en guise de mannequins.  

Mais dans ce genre de situation, la frontière entre l’intelligence et la stupidité est mince – pour reprendre la formule d’un personnage de Spinal Tap. Westwood l’a franchie en 2008, à Milan, en engageant des Roms pour un défilé ayant pour thème la «tolérance», et en les affublant d’accessoires renvoyant au stéréotype du «gitan» (dents en or, tatouages, piercings au téton, larges médaillons …). Le défilé de Westwood, qui présentait sa collection printemps-été 2009, s’inspirait de sa propre perception des Roms, «ces parias endurcis, frustres et élégants». Jessica Michault, critique mode au New York Time, a applaudi la collection avec chaleur, la qualifiant de «caravane féroce». Comme chacun sait, les Roms sont persécutés dans toute l’Europe, et tout particulièrement par la France, qui en a expulsé un grand nombre l’année dernière.

En 2010, Westood est allée encore plus loin dans le symbolisme vestimentaire, en créant une (énième) collection homeless chic à la Mugatu. Dans le communiqué de presse de la Fashion Week de Milan, elle était présentée en ces termes: «Voilà peut-être l’héroïne la plus étrange de la saison. Vivienne Westwood s’est inspirée des mendiants et des vagabonds, dont l’accoutrement quotidien est une véritable tenue de combat conçue pour lutter contre les rigueurs du climat.» Charmant.

Sujet: L’Oréal

Objet: Nazisme

Nombre de sociétés européennes ne sont pas sorties grandies de la Seconde Guerre mondiale (Mercedes-Benz, pour ne citer qu’elle), mais le géant du cosmétique a plus de choses à se reprocher que la plupart d’entre elles. Le fondateur de l’Oréal, Eugène Schueller, qui aurait fourni un lieu de réunion à une organisation fasciste parisienne dans les années 1930, est devenu un partisan enthousiaste des formations politiques alliées aux nazis dans le Paris occupé de 1940.

Pendant la guerre, il dénonce les «francs-maçons et les juifs» dans plusieurs discours, et déclare qu’il croit «en un Etat autoritariste, correctement dirigé». Ce qui était mauvais pour les juifs était bon pour les affaires: pendant la guerre, L’Oréal a multiplié ses bénéfices par quatre.

Le passé douteux de L’Oréal a fini par le rattraper: en 2005, on l’a accusé d’avoir utilisé un terrain volé à une famille juive pour construire son siège social allemand; la plaignante demandait alors 30 millions de dollars de compensation. La fille de Schueller, Liliane Bettencourt, qui est aujourd’hui l’actionnaire principale de la société, est désormais seule pour défendre l’héritage de son père.

Mais L’Oréal est loin d’être un cas isolé: en 2004, l’auteur Stéphanie Bonvicini a ainsi découvert que la maison de maroquinerie Louis Vuitton avait été particulièrement proche du régime de Vichy pendant l’Occupation.

Suzanne Merkelson

Traduit par Jean-Clément Nau

Photos: John Galliano, le 28 février 2011. Gonzalo Fuentes / Reuters ; Kenneth Cole en 2006. REUTERS/Seth Wenig ; Vivienne Westwood, en 2011. REUTERS/Luke MacGregor ; capture d'écran du site Vogue

Suzanne Merkelson
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