Hadopi: On veut des chiffres !

Pirate d'internet

Pirate d'internet

La loi Hadopi a été votée alors que les chiffres pour apprécier le manque à gagner des artistes sont inconnus.

«Conséquence directe du piratage: le marché de la musique a été divisé par deux en cinq ans et le nombre de nouveaux artistes signés a baissé de 40% chaque année», avance Franck Riester, le rapporteur UMP du texte de loi Création et Internet, dit Hadopi, qui passe en commission mixte paritaire mardi 7 avril. Le chiffre serait de 30%, selon le rapport de l'INPI (International Federation of the Phonographic Industry) de 2009. Nous ne sommes pas à 10% près. Et d'ajouter: «Au regard des dégâts que produit désormais le piratage sur la production cinématographique, l'enjeu est de taille». Mais quelle taille? Sauf erreur de ma part, il n'y a aucune donnée publique, en France, permettant de chiffrer l'impact du téléchargement illégal sur le revenu des artistes du cinéma et de la musique. Uniquement des tendances doigt mouillé. Car si le chiffre d'affaires de l'industrie de l'«Entertainment» est indéniablement en baisse, les résultats sont eux en hausse. Par exemple, dans la musique : les revenus d'Universal Music Group ont enregistré une hausse de plus de 9% en 2008 ; 7% pour ceux d'EMI Music Publishing. Je ne veux pas me lancer ici dans la grande polémique sur les raisons de cette baisse du chiffre d'affaires, probablement très impactée par le téléchargement illégal tout autant que la très lente adaptation de l'industrie musicale à la nouvelle ère. J'aimerais juste savoir ce qu'il en est du revenu des artistes : peut-on faire et voter une loi en 2009 sans chiffres ?

Pour évaluer la baisse du revenu réel des artistes à cause du téléchargement illégal, il faut savoir qui, de Thomas Dutronc, Laurent Voulzy ou Camille, est piraté par quintaux de MP3. Quels films français sont les plus téléchargés via P2P? Combien de ces fichiers sont-ils pourris / sous-titrés en albanais? Les personnes qui téléchargent vont-elles plus souvent voir des films que ceux qui ne téléchargent pas (ou moins) ou achètent-elles plus ou moins de fichiers (CD ou chansons à l'unité) que les autres? Nul ne le sait et tout le monde a un avis autorisé sur la question, qu'il soit artiste, ayant droit ou «pirate». Problème: il est difficile de parler de lutter contre le téléchargement illégal pour préserver la culture française quand on n'a pas de chiffres précis sur le sujet.

Même le chanteur Bertrand Burgalat, venu au théâtre de l'Odéon soutenir la loi Hadopi avec d'autres artistes, a sans le vouloir parlé contre son camp. «Comme pour la violence routière, il y avait trop de morts sur la route, on a mis des radars et le nombre de tués a été divisé par deux», a-t-il dit en guise de métaphore. Pour lui, les tués sur les routes = les artistes qui morflent à cause du piratage. Sauf que, côté routes, les chiffres sont connus.  En 1960, on comptait près de 8.000 morts par an, contre 4.274 tués au cours de 2008, selon la Sécurité Routière. Selon l'INPI, ce qui souffrirait le plus serait finalement la nouveauté : le nombre d'albums nouveaux est en recul de 8% au premier semestre de 2008, le nombre d'artistes nouveaux de 30%. Les anciens souffriraient moins que les autres. Sauf ceux dont les contrats ne sont pas renouvelés. Et là encore, difficile de savoir si c'est l'impact du téléchargement qui pousse une maison de disques à virer un artiste de son catalogue.

Or aucun des organismes qui gèrent les droits des artistes français - ni la SACEM, ni la SACD, ni la SCPP - n'a fourni de statistiques, réputées «confidentielles, et de toute façon, on ne les a pas». Seule certitude, d'après les sociétés d'ayants droits: «Les plus gros sont les plus piratés». Comprendre, pour le cinéma français, les films «Bienvenue chez les Ch'tis» et «Mesrine». Avec un argument imparable pour les producteurs: si «Bienvenue chez les Ch'tis» n'avait pas été piraté, le film de Dany Boon aurait dépassé les entrées en salles de «Titanic» (1). Pour la musique, qui pourrait faire office de «gros poissons»? Si l'on s'en réfère aux artistes les mieux payés de 2008 selon le classement du «Figaro», on aurait donc Francis Cabrel, Bénabar, Johnny Hallyday et Christophe Maé. Mais en réalité, on ignore quelle part de leurs revenus provient de ventes digitales/physiques/légales/illégales/concerts/produits dérivés. Et donc, quel manque à gagner le piratage leur cause.

Dans les rapports du SNEP (Syndicat National de l'édition Phonographique), on ne trouve pas davantage de précisions, excepté cet indicateur: «10 milliards de fichiers illégaux ont été téléchargés en 2007». Là encore, la donnée est mondiale, pas nationale. Retour, donc, au point de départ: on ne connaît toujours par les visages du piratage français.

«Il est utile, avant d'oser qualifier une sanction, de définir quel est le préjudice imputable à l'acte pour l'auteur», rappelait à ce titre le député socialiste Christian Paul. Rebondissant sur les propos de la ministre de la Culture Christine Albanel qui assure que «la France est championne du monde de piratage», le député s'est dit «très surpris». Il cite «la seule étude faisant une analyse mondiale du piratage», une étude de l'IFPI (International Federation of the Phonographic Industry): «On constate que non seulement la France n'est pas championne du monde mais qu'elle fait partie des pays qui télécharge le moins avec un pourcentage d'œuvres piratées inférieur à 10% sur le total des œuvres achetées illégalement. En se basant sur cette étude, la championne du monde du téléchargement est la Chine où plus de 85 % des fichiers musicaux sont obtenus de manière illégale.» Mais là encore, le bât blesse: cette étude date de... 2005. Les années suivantes, l'IFPI n'a pas reconduit l'expérience sous cette forme.

Autre question et chiffres introuvables, celle de la répartition des revenus des artistes et de son évolution. Sur 100 euros gagnés par un chanteur en 2000, quelle est la part qui lui est versée par la Sacem pour la diffusion radio, la part qui lui est versée par sa maison de disques via les ventes de CD, par sa maison de disques via les ventes numériques, par ses prestations scéniques? Peut-on comparer ces chiffres à ceux de 2008? Non, les chiffres ne sont pas disponibles. Les seuls chiffres de la SACEM indiquent que les sommes récoltées par la société d'auteurs ont enregistré une très légère hausse entre 2006 et 2007 (dernier chiffre disponible). A cause des télévisions (moins 5 millions d'euros) compensés par les droits tirés du téléchargement légal et de la copie privée. Ce que l'on sait aussi, c'est que les artistes perçoivent au minimum 7 centimes d'euro par morceau téléchargé à 0,99 euro sur une plateforme légale. Le gros du gâteau tombe dans les poches des producteurs. Charge à eux d'en reverser une partie aux artistes, en fonction des contrats.

Alors, quid des dommages exacts du piratage sur la création, la diversité et «l'exception culturelle française» ? Cette exception culturelle française est une excuse pour s'apitoyer sur son sort, chercher un bouc-émissaire - en l'occurrence le consommateur - et ne pas se poser les questions qui fâchent: écrivons-nous de bonnes chansons? (la question vaut aussi pour les journalistes : écrivons-nous de bons articles, faisons-nous de bons journaux? ). Le producteur français de Bruce Springsteen et U2 s'en amuse: «En France, AC/DC a déjà vendu quelque 600.000 exemplaires de son dernier album, «Black Ice» - 7 millions dans le monde. Et on dit que le disque ne se vend plus?». A en croire les chiffres du Figaro cité plus haut, les gros et les bons s'en sortent. Et pas forcément en vendant plus de galettes...

Quiconque enverra à Slate.fr des chiffres avérés du piratage à la française et son impact sur les revenus des artistes verra l'auteur de cet article se pourfendre devant l'informateur avisé, et écrire un autre article pour dire le contraire de celui-ci.

(1) Argument que les pirates pourraient renverser comme suit : la mise en ligne du film sur les réseaux a été bonne pour la publicité du film.

Cyril Chabrier et Johan Hufnagel

(Photo: Reuters)