Monde

Tennis: ils ont tourné Kazakhs

Yannick Cochennec, mis à jour le 06.03.2011 à 9 h 09

Le Kazakhstan est pour la première fois dans la groupe mondial de la coupe Davis. Ses quatre meilleurs joueurs sont nés en Russie.

Golubev au tournoi de Bâle en 2010, REUTERS/Arnd Wiegmann

Golubev au tournoi de Bâle en 2010, REUTERS/Arnd Wiegmann

Encore un «ami» dont la France diplomatique ferait bien de se méfier: Noursoultan Nazarbaïev, président du Kazakhstan depuis 1991, en visite à L’Elysée en octobre dernier un an après le séjour de Nicolas Sarkozy dans cette ancienne république d’URSS où le chef de l’état avait tenu des propos copiés-collés à ceux qu’il tenait au sujet de Mouammar Khadafi et de son renoncement à l’arme nucléaire.

Le moins qu’il est possible d’écrire est que Nazarbaïev a une conception très personnelle de la démocratie. Le 3 avril prochain auront lieu des élections présidentielles dont le résultat sera à observer à la lueur désespérante du verdict du précédent scrutin gagné, en décembre 2005, par le dictateur avec plus de 91% des voix.

Voilà quelques mois, ce personnage de 70 ans, à la tête d’un pays dont le sol est gorgé d’hydrocarbures, s’est mis en tête de connaître l’immortalité. Dans un discours aux scientifiques, il les a pressés de découvrir le secret de la vie éternelle, histoire sans doute de prolonger indéfiniment sa durée d’existence au pouvoir.

Coupe Davis

Cette semaine, le Kazakhstan de Noursoultan Nazarbaïev se retrouve d’une drôle de manière dans l’actualité sportive. Son équipe de tennis dispute du 4 au 6 mars le premier tour du groupe mondial de coupe Davis, la première division qui rassemble les 16 nations les plus fortes. Alors que la France de Guy Forget se déplace à Vienne, en Autriche, le Kazakhstan voyage, lui, à Ostrava, en République Tchèque.

C’est la première fois que le Kazakhstan fait partie de l’élite du tennis mondial, privilège obtenu, en septembre dernier, à la faveur d’un succès étonnant lors d’une rencontre de barrages contre la Suisse, il est vrai privée de Roger Federer. Le Kazakhstan est en première division alors que la Suisse croupit en seconde comme l’Australie, pays historique de la coupe Davis, et que la Grande-Bretagne se désespère, elle, en troisième. Il faut presque se pincer pour le croire.

En admettant que la Russie, également présente dans le groupe mondial, soit une démocratie, il faut remonter à plus vingt ans, avec les anciens pays satellites de l’URSS, pour recenser une dictature en première division de coupe Davis. Comment ce petit pays de 16 millions d’habitants, qui n’a aucune tradition de tennis et dont vous seriez bien en peine de citer le moindre joueur, en est arrivé à se mêler aux grands pays de ce sport? C’est très simple: en rachetant la nationalité de quatre bons joueurs russes!

Nés en Russie

Andreï Golubev, 43e mondial, Mikhail Kukushkin, 63e, Youri Schukin, 127e, et Evgueni Korolev, 231e, qui défient les Tchèques à Ostrava, sont tous nés en Russie et ont tous tourné… Kazakhs la même année, en 2008, appâtés par les espèces sonnantes et trébuchantes offertes par leur pays d’adoption afin de défendre les couleurs de la patrie de Nazarbaïev.

En juillet 2010, au tournoi de Hambourg, en Allemagne, Andreï Golubev, qui vit la plupart du temps en Italie et connaît à peine ses nouvelles frontières, est ainsi devenu le premier Kazakh de l’histoire à s’imposer sur le circuit ATP. Il a depuis été imité par Kukushkin, vainqueur du tournoi de Saint-Pétersbourg en octobre de la même annnée.

Noyés dans la masse, alors très riche, du tennis russe au sommet avec Marat Safin, Nikolay Davidenko ou Mikhail Youzhny, Golubev, Kukushkin, Schukin et Korolev, cousin… d’Anna Kournikova, n’avaient aucune chance, voilà trois ans, de jouer pour leur pays de naissance en coupe Davis et ils se sont donc laissé séduire par les officiels venus d’Astana, la capitale kazakhe. A la fureur des autorités du tennis russe, désormais moins pourvu et qui aurait bien aimé s’appuyer aujourd’hui sur le talent grandissant du jeune Golubev, 23 ans. Le joueur reconnaissait lors du tournoi de Bercy, en novembre2010:

 «C’est vrai que l’argent a compté, le Kazakhstan m’a donné une chance que la Russie ne m’avait pas offerte. Mais hier, le Kazakhstan faisait partie de l’URSS, alors pour moi, cela ne change pas grand-chose.»

Toqué de sport et de tennis en particulier au point de conserver précieusement une balle de tennis signée de la main de l’ancien champion allemand Boris Becker, Noursoultan Nazarbaïev a fait du sport, et du tennis en particulier, un axe du développement international du Kazakhstan. Un grand «classique» des dictatures (Chine, RDA, URSS…).

Mais comme la main d’œuvre locale ne suffit pas toujours pour récolter des titres, autant aller les chercher au sein d’une population immigrée ayant soif de pétrodollars. Le Qatar, autre démocratie imparfaite, ou Bahreïn, au régime contesté ces derniers temps, n’ont pas procédé différemment en enrôlant de nombreux coureurs d’Afrique Noire, venus du Kenya et d’Ethiopie notamment, pour exister au tableau des médailles en athlétisme.

Un pays qui compte dans le sport mondial

Avec 13 breloques décrochées lors des derniers Jeux de Pékin, le Kazakhstan, où existe une vraie tradition en boxe et en haltérophilie, n’est plus un nain sportif. L’équipe cycliste Astana, financée par des amis du pouvoir en place, a su notamment lui réserver quelques belles heures de gloire internationale en réussissant à séduire des stars comme Lance Armstrong et Alberto Contador, qui ont couru -et gagné pour l’Espagnol- le Tour de France sous les couleurs kazakhes désormais défendues par le seul Alexander Vinokourov, 38 ans, pur produit local et proche du président Nazarbaïev. «Vino» vient d’ailleurs de déclarer:

«Astana a besoin d'un conseiller comme moi. Je n'ai pas encore discuté avec le gouvernement kazakh de ça, mais avec tout ce que j'ai fait pour le Kazakhstan et l'équipe, je pense qu'on va me donner un rôle important».

Organisateur des récents Jeux Asiatiques d’hiver, en janvier 2001, le Kazakhstan se tourne désormais résolument vers un projet de candidature pour les Jeux d’hiver de 2022 après un premier échec, avec Almaty, pour la tenue de ceux de 2014.

Là encore, il peut croire en son étoile à la lumière d’autres pays producteurs de pétrole, comme la Russie et le Qatar, qui ont hérité de l’organisation des Coupes du monde de football de 2018 et 2022 en dépit de grosses failles dans leur dossier de candidature. Nazerbaïev sait se montrer persuasif, a des amis partout dans le monde et n’a peur de rien. Sauf de la mort apparemment…

Yannick Cochennec

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