France

Sarcelles, la caution 100% terroir de DSK

Marina Bellot et Sylvain Mouillard, mis à jour le 03.03.2011 à 15 h 50

La ville du nord-est de Paris est l'atout numéro 1 de Dominique Strauss-Kahn. Mais quel héritage y a-t-il laissé?

DSK sort d'un bureau de vote à Sarcelles le 15 mars 1998. REUTERS

DSK sort d'un bureau de vote à Sarcelles le 15 mars 1998. REUTERS

Il squatte les couvertures des hebdos, s’invite pour ne rien dire au 20h de France 2, et assure une rente inespérée aux instituts de sondage. Dominique Strauss-Kahn va-t-il se lancer dans la course à la présidentielle de 2012? Rassurez-vous, les journalistes de Megalopolis ne répondent pas à cette question. Ils n’ont pas recueilli les confidences new-yorkaises du patron du FMI lors d’un repas bien arrosé, ni sondé ses amis les plus avertis. En revanche, ils sont allés à Sarcelles, la ville du Val-d’Oise que DSK présente comme son fief, découvrir quel héritage le socialiste y a laissé. Premier volet de leur enquête.

La rencontre entre l’homme et la ville a lieu en 1987. «C'est ici que ma vie militante a véritablement commencé, il y a près de vingt ans», tient à préciser Dominique Strauss-Kahn alors qu’il annonce à Sarcelles sa candidature aux primaires socialistes pour la présidentielle de 2007. Séquence larme à l’oeil.

Les attaques lourdingues de Christian Jacob contre le côté «bobo» et pas du tout «terroir» de DSK l’ont prouvé: le directeur du FMI, s’il décide un jour de se lancer dans la course vers 2012, devra montrer combien il se soucie des «vraies gens», aka les classes populaires. Suivez mon regard, direction le nord-est de Paris, à une quinzaine de kilomètres du périph... Sarcelles, l’atout numéro un du Strauss. Quelques chiffres suffisent à présenter la situation: un taux de chômage avoisinant les 20%, 53% de logement social dans la commune, et plus d’un tiers de la population âgé de moins de 20 ans...

Jean-Christophe Cambadélis, strauss-kahnien canal historique, le résume à sa manière:

 

«Vous savez, Dominique Strauss-Kahn n’est pas la gauche-caviar. Ce serait plutôt la gauche-couscous. On mange plus de couscous à Sarcelles qu’à Neuilly

«DSK, c’est un mec sympa»

Selon la légende, DSK n’a jamais cessé de veiller sur Sarcelles –encore aujourd’hui, ses proches racontent à qui veut l’entendre que le moindre mail concernant «sa» ville reçoit toujours une réponse (1). DSK n’a pourtant dirigé la commune du Val-d’Oise que deux ans, de 1995 à 1997. La mairie a d’ailleurs longtemps fait sa difficile devant lui. Tout juste débarrassé de sa barbe, Dom se présente une première fois en 1989. Échec.

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Balayé par Pierre Lellouche aux législatives de 93, il s’installe enfin dans le fauteuil de maire en 1995.

Deux ans plus tard, nommé ministre de l'Economie et des Finances du gouvernement Jospin, il cède son siège à un fidèle, François Pupponi, mais reste néanmoins premier adjoint chargé des finances et député de la 8e circonscription du Val-d'Oise. DSK préside également pendant quelques années la communauté d'agglomération du Val-de-France. Bref, le patron, c’est lui.

Pupponi n’a aucun mal à le reconnaître. L’imposant Corse a même l’air de prendre un malin plaisir à se faire tout petit derrière «Dominique»:

«Moi j’étais sur le terrain, lui dans les grandes réflexions. Il m’a formé à la grande politique, il m’a tout appris. Et puis un jour il m’a dit “prépare-toi, dans 15 jours t’es maire”. Avec lui tout est facile, il te fout la paix, il te fait confiance. Et au-delà de ça, c’est un mec sympa. Ici à Sarcelles, tout ce que vous voyez c’est lui. Nous, on met en œuvre, c’est tout, on exécute son programme

De 8.000 à 60.000 habitants en trente ans

Le potentiel candidat à la présidentielle n’hésite d’ailleurs pas à présenter Sarcelles comme «une sorte de laboratoire du changement». C’est vrai que la cité val-d’oisienne a tout de la patiente idéale pour le bon docteur Strauss-Kahn. Le prof d’éco, tellement à l’aise pour dérouler un plan en deux parties/deux sous-parties dans les amphis de Sciences-Po, a-t-il su passer aux travaux pratiques? Sarcelles est une ville réputée difficile, qui inspira dans les années 1970 le néologisme «Sarcellite» (2), censé désigner les maux dont souffrent les grands ensembles.

La commune incarne parfaitement les cités-champignons qui poussent après la Seconde Guerre mondiale. 1955: un an après le célèbre appel de l’Abbé Pierre, Sarcelles, bourgade de 8.000 habitants les pieds dans les champs, bénéficie du premier programme de «grand ensemble». La Caisse des dépôts rachète les terres et commence les constructions. L’architecte Henri Labourdette est chargé de bâtir «la ville de l’an 2000». Les travaux durent jusqu’en 1976, le temps de faire sortir 12.368 logements de terre, «en pierre de taille de Saint-Maximin», biche Pupponi. La population dépasse alors les 50.000 personnes.

«Les Sablons», «Les Lochères», «Le Clos», «Les Flanades»... En 1968, les trois quarts des Sarcellois vivent dans les onze quartiers du Grand Ensemble, situé à 3 kilomètres du centre historique de la commune, «le Village». François Pupponi en fait partie. Ses parents, Parisiens d’origine, se voient attribuer un logement dans le nouveau quartier. «J'ai un assez bon souvenir de mon enfance dans cette ville bien pensée, bien réalisée», déclare le maire dans Corse Matin.

En effet, à l’origine, les urbanistes s’efforcent de favoriser un développement autonome du Grand Ensemble. «Les municipalités successives soutiennent ce mouvement, tout comme l’intelligentsia parisienne, attirée par ces expériences pionnières. Ce bouillonnement culturel est décrit comme une spécificité de Sarcelles-Lochères, dont on dit même parfois qu’elle est “snob”», souligne un rapport [PDF] de la communauté d’agglo de 2007.

Qui sont les habitants de ce nouveau Sarcelles? Des Parisiens quittant leurs studios exigus de la capitale, des Juifs rapatriés d’Algérie, des Antillais, des Africains, des réfugiés politiques d’Amérique latine... Aujourd’hui, 40 nationalités vivent dans la cité du Val-d’Oise, dont une importante communauté juive. C’est au début des années 1970 que la situation commence à se dégrader. Les Sarcellois les plus aisés commencent à déguerpir, et la ville se paupérise.

DSK? «C’est lui qui a tout initié»

En 1995, quand DSK se pose dans le fauteuil du maire, il succède à un gaulliste pur jus, Raymond Lamontagne, à la tête de la ville depuis douze ans. Strauss-Kahn appelle Raymond «Papy», et Raymond traite Dom de parachuté. Au terme d’une campagne ambiancée, le socialiste l’emporte, héritant d’une ville réputée difficile.

Ses priorités?  «Quand il est arrivé, il a dit 1) Ecole, formation, politique éducative. 2) Création d’emplois 3) Transports», raconte Pupponi, les yeux brillants, pas avare en anecdotes:

«En 1995, quand on a été élus, on se baladait dans Sarcelles, les gens nous arrêtaient tous les 10 mètres en nous disant “on veut du boulot”. Moi je flippais, putain on est élus, comment on va faire. Dominique: “On va les embaucher”. La gauche passe, il fait les emplois jeunes. Voilà, ça c’est Dominique

Effectivement, dès 1997, DSK crée des emplois-jeunes en pagaille –si bien que la ville est sacrée... championne de France de la discipline (véridique). Sur 390 postes, la mairie en accueille à elle seule 195. Strauss-Kahn participe également au lobbying qui permettra à Sarcelles d’être dotée d’un tram, le T5, en 2012, soit 18 ans après l’accord de principe sur le projet...

«On aura mis 3 mandats à changer cette ville: 6 ans à rétablir les comptes, 6 à trouver du budget, 6 à mettre en oeuvre les projets», synthétise Pupponi, jamais à court de formules qui claquent. «Du vent», répond en substance Jacques Kas, conseiller municipal UMP. «On peut retenir trois choses des mandats de DSK-Pupponi: l’arrivée de la sous-préfecture [elle passe de Montmorency à Sarcelles en 2004, NDLR] –et encore, elle n’emploie pas de Sarcellois– le tramway, et le nouveau centre commercial. En 15 ans!», raille l’élu UMP. Comme souvent, la réalité se situe à mi-chemin.

Circuit de F1, Dôme... Pupponi veut des «locomotives»

Sur le plan budgétaire, on ne peut pas dire que Sarcelles soit devenue le temple de l’orthodoxie budgétaire sous l’impulsion du futur n°1 du FMI. Un rapport [PDF] de la Chambre régionale des comptes de 2005 épingle la gestion de la ville:

«Sur la période en examen (1997-2001), la situation financière de la commune de Sarcelles apparaît nettement dégradée. Elle se caractérise par l'absence de capacité d'autofinancement, des marges de manoeuvre limitées et une situation d'endettement préoccupante

Le bilan de l’équipe DSK-Puppo est quand même rehaussé par la synthèse du ministère des Comptes publics. Principale réussite: la nette augmentation de la capacité d’autofinancement de la commune, après 2001. La dette sarcelloise a diminué de 16% au cours de la décennie (graphique ci-dessous), alors que les impôts locaux chutent de 12%.

[Mode d’emploi]

Mais cette bataille de chiffres n’a pas grand sens si on ne rappelle pas une réalité incontournable: Sarcelles est une ville pauvre (la moitié des ménages n’y sont pas imposables), largement dépendante de son environnement économique. Lequel fait plutôt la gueule. A Sarcelles comme ailleurs, l’Etat déserte. C’est «catastrophique», juge l’édile. «On prend de plein fouet la privatisation de la Poste, le désengagement de la CAF, le non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux... Il nous manque des policiers, des enseignants...»

«On a créé entre 2.000 et 3.000 emplois en 15 ans», avance Pupponi. Insuffisant pour absorber les 1.000 nouveaux Sarcellois qui arrivent chaque année sur le marché du travail. «Pour s’en sortir, il faut qu’on ait des “super projets”, des locomotives économiques», explique-t-il. L’ancien inspecteur des impôts ne manque pas d’idées. Comme celle d’accueillir le Grand Prix de France de Formule 1. Sarcelles n’a pas de circuit? Pupponi propose tout bêtement... d’en construire un.  Le projet est aujourd’hui au point mort. Pour Jacques Kas, c’était de «l’affichage. Un circuit, ça ne sert à rien, les Sarcellois n’auront jamais l’argent pour s’y payer une place».

Mais Pupponi a de la ressource. Il dégaine un nouveau projet, bien mieux accueilli: le Dôme. En gros, un nouveau Palais Omnisports de Paris-Bercy à quelques centaines de mètres de la gare RER de Garges-Sarcelles. «S’ils ne veulent pas du Dôme, c’est qu’ils ne veulent pas développer ces quartiers-là, qu’ils veulent que les noirs et les arabes continuent à vivre ensemble, et à ne surtout pas se mélanger. J’en ai déjà l’intime conviction, j’en aurai la confirmation», prévient le maire.

La salle de 20.000 places, destinée à accueillir des événements sportifs ou des concerts, bénéficierait selon lui d’un investissement 100% privé. Le socialiste assume:

«C’est du sport business, c’est rentable, ça fonctionne partout ailleurs!»

Le chantre d’une «politique libérale»?

L’élève, en cela, ressemble bien à son maître. DSK est accusé par une partie de la gauche d’être «social-libéral», Pupponi n’échappe pas aux mêmes griefs. C’est dans le domaine du logement que les critiques sont les plus féroces. Dans une ville où les besoins restent criants, Pupponi est accusé par le collectif logement du Val d’Oise de mener une «politique libérale».

Il y a une dizaine d’années déjà, le collectif demandait la création d'un Office Public HLM au niveau de la Communauté d'agglomération Val de France, chargé de gérer les logements appartenant aux filiales de la Caisse des Dépôts –et notamment à la SNI, la société nationale immobilière, accusée de faire son beurre sur le dos du logement social. D'autant qu'à la tête de la SNI, il y a un certain André Yché: conseiller de Nicolas Sarkozy, réputé proche de Pupponi, c'est aussi un ardent partisan de la... privatisation du logement social, comme l’explique Mediapart.

«François Pupponi ainsi que DSK qui était ministre des Finances et à ce titre avait la tutelle de la Caisse des Dépôts n'ont pas voulu agir dans ce sens», regrette aujourd'hui le collectif. Et la liste des autres reproches à l’encontre de Pupponi est longue comme le bras: ventes de logements sociaux à des bailleurs irresponsables (notamment Opievoy), absence de transparence dans la gestion des HLM, manque de concertation avec les locataires...

Rachid Adda, opposant MRC à l'équipe municipale, est sur la même ligne. Outre la gestion immobilière, il dénonçait également il y a quelques années la «privatisation» du réseau de chauffage de la ville, après la vente  de celui-ci à Dalkia, une filiale de Veolia. Une affaire plutôt trouble d'ailleurs, puisqu'elle aura valu à Pupponi une lettre anonyme l'accusant de frais de représentation disproportionnés... Les casseroles du maire de Sarcelles handicaperont-elles DSK? Ce sera le sujet du deuxième volet de notre enquête. Suspense...

Marina Bellot et Sylvain Mouillard

Article paru dans Megalopolis. Le N°4 du magazine est en kiosque.

Crédit photos: Marina Bellot & Publication du patrimoine en Val de France (2007)

(1) Le service de presse du FMI n’a toujours pas donné suite à nos questions. Retour à l'article

(2) Le terme a apparemment été employé pour la première fois en 1962 par un habitant du Grand Ensemble s’exprimant sur les ondes d’Europe 1. Retour à l'article

A lire aussi sur le sujet: Le rapport sur l'histoire du Grand Ensemble de Sarcelles

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