Monde

La Belgique en pilote automatique

Jean-Sébastien Lefebvre, mis à jour le 19.07.2011 à 17 h 43

Un pays peut-il tenir indéfiniment sans gouvernement? La Belgique tente l'expérience depuis avril 2010. Près d'un an après, le bilan n'est pas si mauvais.

Manifestation contre l'absence de gouvernement, le 17 février 2011 à Bruxelles. REUTERS/Yves Herman

Manifestation contre l'absence de gouvernement, le 17 février 2011 à Bruxelles. REUTERS/Yves Herman

Si nous prenons comme date repère la démission officielle et acceptée par le Roi Albert II (le 26 avril 2010), cela fait maintenant près d'un an que la Belgique vit avec un gouvernement dit «d'affaires courantes». 

Pas possible de réformer

Dans le langage institutionnel belge, cela signifie que les ministres démissionnaires restent à leur place et sont en charge de gérer le quotidien du pays. Mais pas question de prendre des initiatives, ni de voter des lois. Puisqu'ils sont démissionnaires, ils ne sont plus responsables devant le Parlement et ne peuvent donc prendre des décisions qui pourraient engager le prochain gouvernement.

C'est ainsi que la Belgique vit en 2011, sans réel budget 2011. Chaque mois est reconduit l'équivalent d'un douzième du budget 2010. Contrairement aux autres pays de la zone euro, point de plan d'austérité pour les Belges ou de réformes du système social. 

Des indicateurs positifs

 Après presqu'un an sans gouvernement fédéral, qu'en est-il de la situation économique? Contre toute attente, elle est bonne. Pour 2010, la croissance a été de 2%. A titre de comparaison, la France qui dispose d'un gouvernement en plein exercice de ses pouvoirs ne progresse que d'1,5%. Les Belges ont même le chic de se situer au dessus de la moyenne de la zone euro qui est de 1,7%.

«Ces bons résultats s'expliquent par le positionnement de l'économie belge qui est très ouverte et assez intégrée à l'économie allemande. Le pays profite directement de la reprise de son voisin», explique Eric De Keuleneer, professeur à la Solvay Brussels School. «Le tissu économique repose sur un très large tissu de petites et moyennes entreprises très spécialisées et la présence de nombreuses filiales de grandes entreprises internationales.» Très ouverte, l'économie belge est très peu pilotée par l'État. 

Astuce belge

Les Belges auraient-ils alors trouvé une nouvelle formule miracle de gouvernance sans gouvernement?

Pas vraiment. Ils trichent un peu. S'ils n'ont plus de gouvernement fédéral depuis avril 2010, les Belges disposent encore de gouvernements et parlements régionaux et communautaires. Six au total, disposant des réelles compétences dont celles permettant d'intervenir sur le plan macro-économique:

  • l'enseignement,
  • l'emploi des langues et les matières dites «personnalisables» comme la politique de santé (médecine préventive et curative),
  • l'aide aux personnes (la protection de la jeunesse, l'aide sociale, l'aide aux familles, l'accueil des immigrés),
  • la recherche scientifique,
  • une partie des politiques d'emploi,
  • l'agriculture,
  • la gestion de l'eau,
  • le logement,
  • les travaux publics,
  • les transports (sauf les trains),
  • l'environnement,
  • l'aménagement du territoire, la conservation de la nature,
  • le commerce extérieur.

Le quotidien est ainsi géré par les «entités fédérées» qui disposent de 30% du budget national. Avec la réforme sur laquelle les politiciens négocient depuis plus de 300 jours, leur dotation devrait même devrait grimper à 50% et gagner de nouvelles compétences. 

Eric De Keuleneer:

«La structure de l'État belge fait que sur le court terme, l'absence de gouvernement fédéral ne nous handicape pas au quotidien. Contrairement à ce que disent certains, les investissements étrangers n'ont pas diminué, la Belgique inspire toujours confiance. De façon plus générale, les marges de manœuvre des politiciens sur l'économie sont aujourd'hui très faibles.»

 La Belgique pourrait-elle continuer à vivoter de cette façon indéfiniment? Avec des régions et communautés travaillant normalement, un gouvernement fédéral en mode service minimum et des partis politiques négociants une réforme institutionnelle sans fin?

«Sur le long terme, cela pourrait poser un problème, si des réformes structurelles ne sont pas réalisées. Mais cela n'est pas l'apanage de la Belgique. Tous les pays européens font face aux mêmes défis», commente le professeur de finances.

La peur de la dette

Dans les années 1990 et le début des années 2000, la Belgique a drastiquement diminué sa dette, passant de 120% du PIB à 80% à la veille de la crise de 2008. Aujourd'hui, elle s'est stabilisée autour de 100%.

«L'avantage de la situation est que nos politiciens gèrent le pays en bons pères de famille, à l'abri de toute médiatisation. Et cela convient à la Belgique qui a toujours cherché à limiter son déficit et sa dette. La Belgique a connu dans les années 1970 une situation où le service de la dette, en augmentant plus vite que le PIB, exerçait un effet d'éviction sur les autres dépenses publiques. Personne ne voudrait revivre ça», explique Daniel Weiserbs, professeur émérite à l'Université catholique de Louvain.

Pour éviter tout emballement, le Roi Albert II a d'ailleurs demandé de préparer un budget 2011 et de «prendre toutes les mesures nécessaires sur le plan économique, social et financier pour préserver le bien-être des citoyens». Pour contourner l'impossibilité pour un gouvernement démissionnaire de faire voter un budget, le Parlement pourrait avoir recours à une procédure d'urgence, malgré le débat entre juristes sur la constitutionnalité d'une telle décision. Mais à plus de 300 jours de crise politique, nécessité commence à faire loi au Royaume des Belges.

«Le Roi n'agit jamais seul, précise Daniel Weiserbs. En faisant cette demande, il a fort probablement reflété l'opinion de l'ensemble des partis démocratiques qui jugent qu'un nouveau budget est nécessaire pour s'adapter à l'évolution conjoncturelle et aux variations des prix et des coûts.»

Et les marchés?

Certains craignent toutefois une intervention des marchés, qui pourraient abaisser la notation d'une Belgique ingouvernable. Moody a menacé en décembre 2010 de le faire dans les six mois si rien ne se passait. Les taux d'emprunt belge sont en hausse depuis le début de la crise politique, mais est-ce bien en raison de la chute du gouvernement?

Pour Eric De Keuleneer, «rien n'est moins sûr. En avril-mai, le gouvernement est tombé, mais c'était aussi la période d'emprunt pour refinancer la banque Dexia. Et de nouveau en novembre-décembre, alors que la crise commençait à s'éterniser, il y avait aussi des soupçons sur les actifs des banques belges, en rapport à la crise irlandaise».

Le consommateur belge a confiance

Pourtant, certains tentent d'«estimer le coût de la crise politique» qui se situerait entre 300 et 500 millions d'euros (pour 10 millions de Belges). Mais les experts ne sont pas d'accord entre eux, l'antimonde n'étant pas si aisément calculable.

Daniel Weiserbs relève que «depuis mai 2010, l’indicateur de confiance des consommateurs a fortement augmenté, passant au positif pour la première fois depuis 2007. Cela confirme plutôt l'impression que les ménages belges considèrent que la crise politique n'affecte guère leur quotidien». Et que malgré douze mois de crise politique, tout cela les laisse de marbre.

Jean-Sébastien Lefebvre

 

Jean-Sébastien Lefebvre
Jean-Sébastien Lefebvre (30 articles)
journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte