Monde

La presse face au crime organisé

Reporters sans frontières, mis à jour le 01.03.2011 à 18 h 36

Les mafias tuent plus de journalistes que les régimes d'oppression ou les dictatures.

Sur une scène de crime à Ciudad Juarez. REUTERS/Gael Gonzalez

Sur une scène de crime à Ciudad Juarez. REUTERS/Gael Gonzalez

Au cours de la décennie 2000, 141 journalistes sont morts pour avoir osé dénoncer l’emprise des gangs et de l’économie parallèle. Dans le monde de l’après-guerre froide, les principaux prédateurs de la presse ont pour nom les mafias, les cartels de la drogue mais aussi des groupes paramilitaires reconvertis dans la contrebande à grande échelle.

Les mafias traditionnelles incarnées par Cosa Nostra ne sont plus les seuls visages de cette «pieuvre» aux dimensions transnationales, plus meurtrière pour les journalistes que les derniers régimes d’oppression ou les dictatures. Aucun continent n’est épargné.

Au Mexique, l’offensive fédérale contre les narcotrafiquants, lancée en décembre 2006, se solde par plus de 35.000 morts, dont 15.000 pour la seule année 2010. Les professionnels des médias sont dans la ligne de mire. Cartel du Pacifique, cartel du Golfe, Familia de Michoacán, cartel de Sinaloa ou Los Zetas sont autant de composantes de cette bouilloire criminelle qui n’aurait guère prospéré sans le déclin général de l’Etat, la complicité de certaines autorités et l’insuffisante réaction internationale dans la lutte contre le trafic. Un journaliste de Ciudad Juárez, l’un des épicentres de l’offensive fédérale, nous confiait un jour:

 «Nous sommes en danger du simple fait d’être connu comme journalistes. Non pas pour ce que nous publions ou diffusons, mais pour ce que nous savons ou sommes censés savoir.»

Trop de violences, trop d’intérêts en jeu et d’impunité.

Dans les pays les plus exposés, les médias se protègent souvent en s’en remettant à la seule parole des autorités, parfois compromises.

Rien sur les mouvements de fonds

En fait de couverture, le traitement du phénomène se résume souvent au décompte des morts: «Impossible de mener dans ces conditions une analyse ni une couverture de fond de la criminalité et du narcotrafic. Il n’y a que des réactions médiatiques à des fusillades», estime Claudia Méndez, journaliste à El Periodico, l’un des principaux quotidiens guatémaltèques.

Or, le crime organisé ne se résume pas au bilan sanglant d’organisations criminelles. Il renvoie à une réalité géopolitique et économique dont la presse a les plus grandes difficultés à rendre compte. Circuits financiers, blanchiment d’argent, vitrines légales, paradis fiscaux constituent la face à la fois invisible et omniprésente de l’activité mafieuse, que ne saurait interrompre l’arrestation d’un parrain ou d’un baron de la drogue.

«Tout le monde est au rendez-vous pour la capture d’un Christopher Dudus Coke [narcotrafiquant jamaïcain arrêté en mai 2010, extradé depuis aux Etats-Unis], mais rien ne se dit des mouvements de fonds dans nos banques ou des transits de capitaux. On veut bien parler du paradis touristique mais pas du paradis fiscal», ironise le rédacteur en chef du quotidien jamaïcain The Gleaner, Byron Buckley. Cette autre dimension du crime organisé implique une investigation en profondeur qui fait encore défaut, y compris au sein de la presse des pays réputés riches ou développés.

Enfin, le terrain de la communication constitue aussi un enjeu stratégique pour des groupes criminels qui, loin de vouloir renverser les structures des sociétés, veulent au contraire les infiltrer et s’en servir.

Compter les morts

Ainsi, un câble de 2005 de l’ambassade américaine en Bulgarie –divulgué par Wikileaks cinq ans plus tard– révélait les participations majoritaires de l’homme d’affaires russo-israélien Mikhaïl Tchorny au sein du journal Standard. Poursuivi pour «blanchiment d’argent» et sous le coup d’un mandat d’arrêt d’Interpol, l’homme a conservé ses titres de propriété par l’intermédiaire de prête-noms.

Avec le concours de ses correspondants locaux, et le témoignage de journalistes et d’observateurs des médias de tous les continents, Reporters sans frontières a voulu rendre compte des obstacles et des défis que posent le crime organisé à la presse libre, souvent réduite à traiter de la question sous l’angle du fait-divers, parfois obligée de compter ses morts. L’organisation a rendu public, le 24 février 2011, un rapport sur le sujet.

Le constat s’impose à la lumière de ce document. Face au crime organisé, la presse est désunie, ses correspondants isolés et sans moyens, et sa capacité à mener des enquêtes de fond neutralisée par la course à l’information immédiate. Et la lutte contre le crime organisé est un enjeu de taille pour la sauvegarde de la liberté d’informer.

Sans prétendre délivrer de solutions définitives à ce problème d’envergure, Reporters sans frontières recommande notamment une plus grande mutualisation des informations et des sources. L’organisation plaide également pour un développement des sociétés de journalistes, garantes de l’indépendance de leurs médias, aptes à tenir les influences financières à distance des choix éditoriaux.

Benoît Hervieu
Responsable du Bureau Amériques de Reporters sans frontières
 

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