Monde

Nicolas Sarkozy n'a pas tué la «politique arabe de la France»

Daniel Vernet, mis à jour le 04.03.2011 à 9 h 29

Elle n'a jamais existé.

Désert algérien, en 2008. REUTERS/Zohra Bensemra

Désert algérien, en 2008. REUTERS/Zohra Bensemra

Ils ont tort, ceux qui reprochent à Nicolas Sarkozy d’avoir mis en pièces «la politique arabe de la France» par son absence de discernement sur le soulèvement des peuples, de Tunis au Caire, de Saana à Tripoli.

Pour la bonne raison que cette politique arabe a disparu depuis longtemps, si tant est qu’elle ait un jour existé autrement que comme mythe. Nicolas Sarkozy a tout au plus achevé ce mythe qu’il avait largement écorné avant même son arrivée au pouvoir en qualifiant de «non sens» l’idée qu’il puisse y avoir une politique arabe de la France.

Pour les défenseurs d’une diplomatie gaulliste, c’était un véritable crime de lèse-majesté. Car s’ils créditent le général d’avoir relancé cette politique arabe après être revenu au pouvoir en 1958 et plus exactement après s’être débarrassé de la guerre d’Algérie, ils font remonter bien plus loin dans les temps anciens cette vocation arabe de la France. Au IIIe siècle avant notre ère, ou au VIIIe après, lors de la première rencontre d’un roi avec un calife, en tous cas à 1535, année de l’entente de la Sublime Porte entre François Ier et Soliman le Magnifique, de la France catholique et de l’Empire ottoman contre le Saint empire romain germanique.

Depuis les relations franco-arabo-musulmanes ont connu bien des vicissitudes mais celles-ci ont contribué à l’édification de la légende, que ce soit l’expédition d’Egypte de Napoléon ou la colonisation. Entre les deux guerres mondiales, la France a hérité de quelques pièces de l’ancien empire ottoman; elle a été puissance mandataire au Liban et en Syrie. Elle avait des protectorats en Tunisie et au Maroc et une colonie en Algérie. Voilà le socle du mythe.

Pour De Gaulle, les dirigeants de la IVe République ont commis l’erreur de rompre avec cette tradition, en soutenant Israël contre ses voisins. La calamiteuse expédition de Suez en 1956 est l’illustration de ce soutien jugé désastreux.

Chirac, la dernière incarnation du mythe

Voici donc les composantes de cette politique arabe de la France: une sorte d’équidistance entre juifs et arabes dans le conflit israélo-palestinien, le développement d’une coopération économique, énergétique, culturelle avec les pays arabes, une proximité politique dans les grandes crises. En 1967, quelques jours après la guerre des Six jours qui s’est traduite par une déroute des armées arabes, de Gaulle parle d’un peuple juif «sûr de lui-même et dominateur». Dans les années 1980, dans la guerre qui oppose l’Irak à l’Iran, le France – mais elle n’est pas la seule parmi les Occidentaux – prend fait et cause pour Saddam Hussein. Dans la «deuxième» guerre du Golfe, en 1990-1991, elle se retrouve contre Bagdad, mais la majorité des Etats arabes soutient la coalition qui veut chasser Saddam du Koweït. Enfin, en 2003, elle s’oppose à George W. Bush sur l’invasion de l’Irak. C’est le titre de gloire de Jacques Chirac, bien souvent présenté comme la dernière incarnation de la politique arabe de la France.

Quand l’Union européenne, après la chute du mur de Berlin en 1989, regardait presque exclusivement vers l’Est, la France l’a ramené vers le sud. Avec les Espagnols, elle a créé en 1995 le processus de Barcelone qui s’est enlisé. Toute seule, elle a tenté en 2008 l’Union de la Méditerranée, une idée mort-née qui laissait de côté ceux qui auraient été appelés à en être les principaux trésoriers, les Allemands.

L’Union pour la Méditerranée n’a pas eu plus de succès car elle s’est heurtée aux obstacles fondamentaux de toute politique arabe: le conflit israélo-palestinien qui gangrène toute tentative de coopération, d’une part, et surtout l’hétérogénéité de ce monde arabe censé être l’objet d’une politique globale, d’autre part.

L’autre erreur, qui ne date pas de ces dernières années, a été l’attention quasi-exclusive portée aux régimes, quelle que soit leur nature, la connivence avec des potentats dont on feint de découvrir aujourd’hui qu’ils étaient corrompus et parfois sanguinaires. Les droits individuels, l’apprentissage des pratiques démocratiques n’avaient pas leur place dans cette forme de coopération où la culture se résumait à la langue.

Obnubilés par la crainte de l’islamisme, du terrorisme, de l’immigration, les dirigeants français n’ont pas su discerner le bouillonnement populaire qui allait emporter les dictateurs. Nul n’est besoin d’invoquer une parenté millénaire avec le monde arabe pour s’en étonner. La France possède d’excellents connaisseurs et un corps de diplomates frottés à cette région. Il aurait suffi de les écouter pour éviter les erreurs les plus grossières.

Daniel Vernet

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Journaliste
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