Monde

Révolutions arabes: l'arbre Facebook cache une forêt de fusils

Moisés Naím, mis à jour le 04.03.2011 à 15 h 33

Expliquer les révoltes et les mobilisations populaires par les nouvelles technologies est non seulement réducteur, mais surtout faux. Ce sont les militaires qui déterminent quand et comment meurt une dictature.

Un char de l'armée libyenne dans les rues de Tripoli. REUTERS / Chris Helgren

Un char de l'armée libyenne dans les rues de Tripoli. REUTERS / Chris Helgren

Pour la Tunisie, on a parlé de «Révolution WikiLeaks». En Egypte, ce fut la «Révolution Facebook». Grâce au site de Julian Assange, les Tunisiens ont pris connaissance d'un câble où l'ambassadeur des Etats-Unis révélait la corruption extraordinaire de Zine ben Ali et de sa famille. Via internet, les jeunes Egyptiens exaspérés par Hosni Moubarak et son régime se sont rassemblés et organisés. Facebook et Twitter ont rendu possible la descente du peuple dans la rue. Le reste appartient à l'histoire.

Sauf que l'histoire, en l'occurrence, est fausse. Les choses ne se sont pas passées ainsi. C'est une vision incomplète des événements qui ne permet pas de comprendre le raz de marée arabe et son évolution future.

Il ne fait aucun doute que les documents de WikiLeaks et les réseaux sociaux, en particulier Facebook et les messages postés sur Twitter, ont joué un certain rôle dans les soulèvements populaires qui agitent le monde arabe. Certes. Mais expliquer avant tout la contestation en Tunisie, en Egypte ou en Libye par l'impact des nouvelles technologies de l'information est très exagéré.

Sous ce prisme, difficile de comprendre, par exemple, pourquoi la Libye et le Yémen comptent parmi les pays où la révolte populaire s'est montrée la plus intense. La Libye affiche un taux d'internautes très faible, autour de 350.000 utilisateurs pour une population de plus de 6 millions de personnes, et ce chiffre est encore plus bas au Yémen.

L'effet d'entraînement

La diversité sociale, religieuse, générationnelle et régionale est l'une des caractéristiques les plus surprenantes des manifestations égyptiennes. Même si l'Egypte compte proportionnellement plus d'internautes que ses voisins, on peut supposer qu'une part importante des manifestants n'ont ni page Facebook ni compte Twitter, et que sans doute ils se connectent bien peu souvent sur la Toile.

Evidemment, une fois qu'un groupe de meneurs se cordonnant via internet parvient à mobiliser un grand groupe de manifestants, de nombreuses autres personnes qui partagent leurs exigences et leur désir de changement rejoignent le mouvement par le biais d'autres canaux qu'internet. Mais les mots clés ici sont: «qui partagent leurs exigences et leur désir de changement».

C'est cette frustration généralisée, produit de plusieurs années de politiques économiques inadaptées, de corruption très répandue, d'inégalités croissantes et d'un désenchantement considérable, qui incite les gens à descendre dans la rue. Et aussi le fait de voir à la télévision que, dans d'autres pays, ce genre d'action porte ses fruits et que des manifestants parviennent à renverser un dictateur jusque là intouchable. De fait, la diffusion de ce type d'images sur les chaînes d'information en arabe a constitué une force d'entraînement bien plus puissante qu'internet.

Mais il y a peut-être plus important encore: la fascination pour l'influence des nouvelles technologies sur les révoltes arabes a occulté le poids indéniable d'une technologie beaucoup plus ancienne: les fusils. Les forces armées ont été aussi déterminantes dans les événements en Tunisie ou en Egypte que Facebook, voire plus. Dans ces deux pays, l'armée a retiré son soutien au dictateur et ce dernier n'a eu d'autre choix que de s'en aller. Certes, dans un premier temps, les Egyptiens se sont rassemblés place Tahrir à l'appel de groupes Facebook. Mais c'est ensuite l'armée qui a permis que la place soit un lieu où les familles puissent aller crier sans crainte leur aversion pour le régime.

Le rôle décisif de l'armée

Par bonheur, les militaires égyptiens n'ont pas eu le penchant suicidaire de certains de leurs collègues libyens. En Libye, les forces armées se sont fragmentées, avec d'un côté les mercenaires de Mouammar Kadhafi et certaines autres unités, disposés à tirer sur les opposants, et de l'autre des militaires ralliés à la cause du peuple. Si les soldats ne s'étaient pas divisés et si tous avaient obéi à l'ordre de «tuer comme des rats» les manifestants, la pérennité du régime libyen ne serait pas en péril aujourd'hui.

Comme je l'ai déjà écrit dans d'autres colonnes, ce sont les militaires qui, en fin de compte, déterminent quand et comment meurt une dictature. Quel est le rôle d'internet là-dedans? Il est bien moindre que ce qu'on a pu lire et entendre dans les médias ces derniers jours.

Reconnaître cet état de fait, c'est mieux discerner le futur politique des pays agités par ces révoltes populaires. En Egypte, par exemple, la révolution aura seulement permis de remplacer une petite élite corrompue par une autre, à moins que la pression des manifestants ne se maintienne, forçant les militaires à accepter des réformes plus profondes.

L'armée égyptienne est un poids lourd de l'économie du pays. Elle profite à plein des mauvaises politiques économiques qui laissent des milliers de jeunes Egyptiens au chômage et sans avenir. Et pour priver les fusils de leurs privilèges, il faudra sans doute beaucoup plus qu'une page Facebook ou un message sur Twitter.

Moises Naim

Traduit par Pierre Moroit

Moisés Naím
Moisés Naím (203 articles)
Editorialiste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte