Culture

Industrie lourde, industrie fine: deux visions des Oscars

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 01.03.2011 à 15 h 51

Le Discours d'un Roi et Black Swan préférés à The Social Network et Inception? Contrairement à ce que l'on pourrait croire, on assiste bien au triomphe d'un certain formatage.

Colin Firth, oscar du meilleur acteur pour Le Discours d'un roi. REUTERS/Gary Herrshorn

Colin Firth, oscar du meilleur acteur pour Le Discours d'un roi. REUTERS/Gary Herrshorn

C’est entendu, Hollywood est une énorme usine, la plus grosse machine à produit du loisir de masse –et notamment des films– que la planète ait jamais connu. Mais qu’est-ce que cette usine exactement, et comment fonctionne-t-elle? Le résultat des Oscars de cette année fournit un indice intéressant. Il contredit les généralités symétriques qui font de Hollywood soit une machine à produire massivement du crétinisme spectaculaire, soit l’Olympe de la créativité.

La cérémonie d’attribution des Oscars a consacré le triomphe d’une certaine idée de Hollywood, on pourrait même dire, d’un certain sens du mot «Hollywood», face à un autre sens de ce mot. Ces deux sens concernent l’«industrie», mais d’une manière différente.

«Le Discours», tout sauf un «petit» film

D’un côté, donc, le grand vainqueur, Le Discours d’un roi, qui collectionne les prix du meilleur film, du meilleur réalisateur (Tom Hooper), du meilleur acteur (Colin Firth) et du meilleur scénario original (David Seidler). Une production relativement modeste, à l’échelle hollywoodienne, un sujet a priori pas vraiment vendeur, un réalisateur qui ne fait pas partie des fabricants patentés de blockbusters: l’objet a toutes les apparences d’un marginal, du petit venu terrasser les gros au cœur du bastion des poids lourds, d’un David quasiment auteuriste chez les Goliaths de l’entertainment.

Sauf si on regarde le film. Au quel cas nous verrons une petite chose parfaitement programmée, formatée, limée sur les coins et arrondies aux entournures, un pur objet industriel dont la réussite (c’était déjà un énorme succès commercial international avant la distribution de statuettes) prouve que l’enjeu est moins le «sujet» que le moule dans lequel on va le couler.

A cet égard, Le Discours d’un roi, produit usiné et profilé selon les normes les plus prévisibles, et promu par les maîtres du tour de passe-passe qui fait prendre les vessies gonflées de gros téléfilms racoleurs pour des lanternes brillant de tous les feux de l’art, (les célèbres frères Weinstein), Le Discours d’un roi, donc, relève exemplairement de la matrice industrielle dont la première caractéristique n’est ni le matériau employé ni l’importance des moyens mis en œuvre mais la capacité à diminuer les coûts de fabrication et à fidéliser la consommation de masse grâce à une standardisation extrême.

On pourrait d’ailleurs en dire autant du dauphin de ce Roi-là, Black Swan couronné pour l’interprétation en forme de performance de l’extrême de Natalie Portman. Autre sujet «difficile» transformé en machinerie lourde par d’énormes câbles psychologiques et visuels, et une habileté manipulatrice qui ne laisse place à aucun élan.

Les belles et complexes machines

A ces vainqueurs font face les deux vaincus de la soirée (les autres ne faisaient à vrai dire que de la figuration dans ce combat au sommet), Social Network de David Fincher et Inception de Christopher Nolan, humiliés d’une poignée d’Oscars techniques.

Ces films sont deux purs produits de l’industrie lourde hollywoodienne, avec énormes budgets, stars de première magnitude et réalisateurs spécialistes des sommets du box-office.

Social Network et Inception sont, aussi, deux des meilleurs films de l’année, deux œuvres complexes, sombres, bardées de parts d’ombres, prenant des risques à tous les niveaux (scénario, mise en scène, interprétation…).

Ce sont enfin deux films infiniment plus en prise avec les réalités contemporaines, pour simplifier outrancièrement: un état du capitalisme actuel à la fois lucide et trépidant pour Social Network, et pas du tout un film sur Internet, le film sur Internet, et plus généralement sur les relations au virtuel et à la délinéarisation des récits et des existences, c’est l’autre: Inception.

Les deux films sont d’énormes succès commerciaux, il n’y a pas matière à s’apitoyer sur leur sort.

Mais seulement à constater que cette autre machine très particulière, en partie truquée mais dont les trucages aussi disent une vérité, que sont les Oscars, préfère à l’évidence le formatage du petit Discours au gigantisme complexe des films de Fincher et Nolan.

Cette année ne fait pas exception, en fait la même chose s’est produite l’an dernier, mais de manière moins lisible.

L’industrie avait donné naissance à ce qui aurait dû être son idéal même: Avatar, un film novateur qui conquiert tous les marchés et devient le plus grand succès de tous les temps tout en tendant à imposer une norme technique (la 3D) sur laquelle cette même industrie fonde une grande partie de ses perspectives de développement.

Or l’Académie des Arts et techniques bouda le film de Cameron au profit d’un «petit film» (qui se trouvait être par ailleurs un bon film), Démineurs de Kathryn Bigelow.

Mais l’année d’avant, avec Slumdog Millionaire, on était descendu encore plus bas que cette année du côté de l’outsider complaisant alors que The Dark Knight n’était même pas nominé.

C’est la singularité du cinéma mainstream, exemplairement de Hollywood, d’être à l’occasion capable d’enfanter des monstres, des êtres surdimensionnés, exceptionnels, qui excèdent les cadres de référence de ces sénateurs du showbiz qui composent l’Académie des Oscars. 

Parmi les lauréats des Oscars, il y a eu aussi –quelque fois– des grands films «simples» (apparemment simples) comme Million Dollar Baby de Clint Eastwood, et il est arrivé jadis que des beaux monstres gagnent la timbale –ne serait-ce que Impitoyable du même Eastwood, ou dans une certaine mesure No Country for Old Men des frères Coen.

Mais c’était rare, et on dirait bien que ça tend à le devenir de plus en plus. Les juges de paix de la machine hollywoodienne préfèrent les films machinaux.

Jean-Michel Frodon

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