Monde

Le Mexique, laboratoire de la guerre du XXIe siècle

Slate.com, mis à jour le 02.03.2011 à 11 h 33

La violence liée aux trafics de drogue au Mexique est-elle un combat contre la criminalité organisée ou une nouvelle forme de guerre?

Barrage de l'armée méxicaine proche de Ciudad Juarez  Reuters

Barrage de l'armée méxicaine proche de Ciudad Juarez / Reuters

Le 15 février, deux tueurs ont arrêté un véhicule portant des plaques diplomatiques américaines sur une autoroute du centre du Mexique et tiré sur ses deux occupants. Jaime Zapata, agent de l’Immigration et des Douanes (ICE) a été tué. Un second agent de l’ICE a été blessé. En réponse a cet attentat, le représentant (républicain) du Texas, Michael McCaul, a déclaré que «cet événement tragique est un tournant» qui «devrait enfin attirer l’attention de l’administration Obama sur le fait qu’une guerre se déroule à nos portes.»

Ce qui se passe en ce moment au Mexique peut-il être considéré comme une guerre? Le 7 février, le sous-secrétaire à la Défense, Joseph Westphal, a décrit les troubles agitant le Mexique comme «une forme d’insurrection», une assertion qui a immédiatement provoqué une vive protestation du Ministre mexicain des affaires étrangères. Les responsables politiques américains doivent élaborer une stratégie pour faire face à une situation dramatique et qui ne semble pas s’améliorer, de l’autre côté de la frontière. Mais comme l’écrivait Clausewitz, il y a deux siècles bientôt, avant de se lancer dedans, ils feraient bien de se demander quelle est la nature exacte du conflit auquel ils font face.

Dans un article du Small Wars Journal, Robert Bunker, chercheur à l’université de Californie du Sud expose cinq modèles de conflits qui pourraient permettre aux analystes de classer les troubles au Mexique, afin d’encourager les experts de chacun des modèles à coopérer avec les autres afin de mieux comprendre la situation mexicaine.

Dans la taxonomie de Bunker, le modèle des gangs, spécialité de certains criminologues et représentants de l’ordre, est présenté comme une des méthodes d’analyse des évènements au Mexique. Les spécialistes des opérations de ces gangs analysent la manière dont les gangs assurent le contrôle d’un quartier, de la population carcérale et des marchés locaux de la drogue. Le suivant est le modèle du crime organisé, également domaine réservé des criminologues et des officiers de police, avec un degré d’activité criminelle qui implique une plus grande sophistication de l’organisation et une implantation territoriale plus large que celle couverte par le modèle des gangs. Une troisième classification est le modèle terroriste, qui retient toute l’attention des représentants du gouvernement et des universitaires au niveau tant national qu’international. Selon ce modèle, les cartels du Mexique pourraient utiliser la terreur pour contraindre les autres gangs, les représentants du gouvernement et les non-combattants à leur faire allégeance. Le modèle insurrectionnel est le quatrième paradigme, actuellement étudié par les prévisionnistes militaires et les universitaires. Selon ce modèle, les cartels pourraient former des gouvernements fantômes, soit en parallèle, soit au sein du gouvernement légitime. Finalement, le modèle des guerres du futur, domaine des universitaires, fait l’hypothèse de la création de nouvelles structures transnationales qui pourraient à la fois combiner et supplanter les gouvernements, les forces de sécurité, les organisations criminelles et les intérêts économiques

En Irak et en Afghanistan, le gouvernement américain fait face à deux problèmes majeurs. Pour commencer, il s’est avéré incapable de prendre la mesure de ses adversaires, de leur organisation, la manière dont leur réseau fonctionnait et des tactiques qu’ils comptaient employer. Deuxièmement, les adversaires de ces deux conflits se sont rapidement adaptés à des circonstances changeantes; les planificateurs américains, eux, furent plus lents à prendre en compte des changements et à s’adapter, bien qu’ils aient fini par y parvenir dans les dernières étapes des deux conflits.

Le gouvernement mexicain considère quant à lui qu’il fait face à un simple problème de crime organisé et, comme l’incident Westphal le démontre, se montre peu enclin à considérer une autre forme d’interprétation. Si les analystes et les décideurs politiques américains devaient en arriver à des conclusions différentes, cela risquerait fort de rendre bien difficile leur collaboration avec leurs homologues mexicains.

Selon Bunker, les cinq modèles pourraient s’appliquer au Mexique. Il sous-entend par ailleurs que le cinquième paradigme, le scénario du pire – une nouvelle forme d’organisation transnationale, sophistiquée, militaro-criminelle – est peut-être en train d’émerger. C’est ce scénario que ni les Mexicains ni les Américains ne semblent préparés à affronter. L’appel de Bunker à la coopération des analystes semble donc tomber à point nommé.

Les Etats-Unis peuvent-ils faire face à la guerre du XXIe siècle?

Près d’une décennie s’est écoulée depuis le 11 septembre et, aux yeux de la majorité des Américains, la guerre du XXIe siècle apparaît comme un travail de Romain. De nombreux Américains en ont certainement assez de voir leur gouvernement dépenser des centaines de millions de dollars tous les ans dans le domaine militaire, tout en s’avérant incapable d’obtenir des résultats décisifs contre ses adversaires, ni même de donner le sentiment que la sécurité s’améliore. Y a t’il un écart entre les méthodes de guerre du XXIe siècle et la manière dont le Pentagone dépense son argent ? Il est peut-être temps de se pencher sur cette question de la guerre moderne et des ajustements que la société américaine devrait entreprendre pour faire face au caractère de plus en plus opaque du champ de bataille.

En 2010, l’Institut des études stratégiques du Collège de la Guerre a organisé une conférence sur ce sujet, dont les conclusions ont été réunies dans une longue communication rédigée par deux des participants à la conférence. La conférence a débouché sur des conclusions portant sur les types d’adversaires qui risquent de prédominer dans la nouvelle ère qui s’annonce, quelles stratégies et tactiques ils emploieront, qui participera aux guerres modernes et quels nouveaux défis attendent les décideurs politiques en matière de sécurité.

Les Etats-Nations continuent de se préparer à des conflits conventionnels traditionnels, ne serait-ce que pour prévenir les conflits industriels et sanglants du XXe siècle et préserver le statu quo géopolitique. Mais ces préparatifs n’ont pas pu empêcher l’éclosion d’une nouvelle forme de conflit. Dans tous les conflits en cours actuellement, au moins un des partis impliqués est non-étatique: milices spontanément organisées, insurgés à temps partiel, terroristes à temps plein, cyberwarriors amateurs, mercenaires professionnels ou tout autre type de combattant irrégulier. Les soldats en uniforme des Etats-Nations continuent de faire la guerre, mais presque jamais contre des soldats en uniforme d’un autre Etat-Nation.

Plusieurs raisons expliquent cette dénationalisation des conflits. La plus évidente est liée au fait que la meilleure manière pour des combattants de contrer une puissance de feu écrasante est d’agir en civil et de vivre au sein d’une population non-combattante. Les combattants ont également appris, durant la seconde moitié du XXe siècle, qu’il était possible de gagner une guerre d’usure contre un Etat-Nation riche en évitant les batailles décisives et en mettant en œuvre des stratégies politiques et de propagande en soutien à une campagne militaire ouverte et de basse intensité.

Les combattants irréguliers ont récemment appris à améliorer le rapport de force en demeurant aussi anonymes que possible. Les cyberwarriors anonymes évitent les représailles cybernétiques. Les insurgés appartenant à des cellules décentralisées échappent aux officiers spécialistes du renseignement et du démantèlement des organisations. Et les Etats-Nations subissant aujourd’hui de fortes pressions politiques pour éviter que leurs soldats ne soient trop engagés, leurs chefs sont tentés de faire appel à d’autres irréguliers anonymes pour faire la guerre à leur place. Toutes ces strates successives de brouillard de la guerre finissent par rendre floues la date exacte du début d’un conflit, celle de sa fin et même de déterminer si des problèmes de sécurité sont une guerre ou pas.

En Occident, la guerre est devenue une profession extrêmement pointue techniquement, mais les choses pourraient changer. Aux Etats-Unis, la guerre est l’apanage d’un petit groupe de volontaires professionnels équipés et soutenus par une strate de techniciens spécialisés. Dans de nombreux endroits, les soldats des milices privées sont plus nombreux que les soldats professionnels, ce qui tend encore à rendre floue la frontière entre les combattants. Dans le même temps, les législations successives encadrant la guerre tendent toutes à restreindre la liberté d’action militaire des Etats-Nations, une tendance qui a encouragé la naissance de ces combattants sans visage et irréguliers, vers lesquels de plus en plus d’Etats se tournent.

Les décideurs politiques américains font face à des défis ardus en tentant de s’adapter au visage changeant de la guerre moderne. Les porte-avions, les sous-marins et les chasseurs furtifs sont une bonne assurance en cas de guerre conventionnelle et coûteuse, mais les menaces qui fondent le maintien d’un tel arsenal pourraient bientôt devenir trop abstraites pour les contribuables. Après une décennie de frustration et d’indécision, des questions demeurent quant à la capacité du gouvernement américain à soutenir une campagne efficace contre des adversaires irréguliers et anonymes. Les décideurs devront relever ces défis s’ils veulent convaincre l’opinion publique qu’ils sont toujours capables de faire face aux problèmes modernes de sécurité.

Robert Haddick

Traduit par Antoine Bourguilleau

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