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Techno-révolutionnaires

Un internet café au Caire Amr Dalsh / Reuters

Un internet café au Caire Amr Dalsh / Reuters

Les révolutions arabes montrent que les valeurs de Google et de Twitter sont meilleures que celles de Facebook.

Les entreprises technologiques américaines ont dû souvent répondre à des questions délicates sur leur façon de se comporter face à des régimes autoritaires en Chine, en Russie et ailleurs. Mais alors que la révolution balaye le Moyen-Orient, trois sociétés sont aujourd'hui sur la sellette, et ce d'une manière inédite. Google, Facebook, et Twitter se retrouvent précisément devant le type de dilemme moral que les multinationales espèrent en général éviter. Leurs différentes réactions nous en disent beaucoup sur les valeurs de ses entreprises – avec ici un sens bien plus profond que d'habitude.

L'attitude de Google a été la plus exemplaire. Dès ses débuts, Google a manifesté la recherche, assez inhabituelle, d'un comportement éthique – par son slogan «Don't Be Evil» [ne soyez pas mauvais]. De temps en temps, l'entreprise a montré qu'elle pouvait oublier ses profits et, pour ne pas contrevenir à ses principes, prendre des risques que d'autres auraient vu comme inconsidérés. L'exemple le plus récent s'est joué en Chine, quand Google s'est retiré du marché des moteurs de recherche, au lieu de continuer d'accéder aux requêtes du gouvernement chinois qui voulait censurer  ses résultats. Un tel décret de politique d'entreprise a son explication biographique. Le vécu du co-fondateur de Google, Sergey Brin, fils de refuseniks juifs ayant connu la tyrannie soviétique, a joué sur le comportement de l'entreprise.

En Égypte, Google est allée encore plus loin qu'en Chine, en s'opposant directement à un régime oppressif. Personne n'a sous-entendu que Google avait directement permis ou poussé Wael Ghonim à y promouvoir la révolution. Mais, étonnamment, Google n'a pas pris ses distances avec l'un de ses cadres qui profitait de son temps libre pour chercher à renverser le régime de Moubarak. Le PDG de Google, Eric Schmidt, a récemment dit qu'il était «très fier» de Ghonim, et l'entreprise a clairement exprimé son vif souhait de le voir revenir à son ancien poste. Mais Google n'en est pas restée là. Quand Moubarak a coupé l'accès à Internet de son pays, la compagnie a mis au point des outils permettant aux usagers de Twitter d'envoyer leurs messages par téléphone. YouTube, que possède Google, a aussi créé une plateforme pour promouvoir les vidéos des manifestants de la Place Tahrir. Un tel activisme s'est attiré les foudres de Glenn Beck – et du gouvernement russe – qui a accusé Google d'être de connivence avec le gouvernement Obama et de soutenir la révolution égyptienne. En vérité, Google a marché sur des œufs dans ce dossier, en concevant des outils qui attaquaient la tyrannie, sans appuyer pour autant tel ou tel groupe de révolutionnaires.

Cette réaction contraste avec celle de Facebook. En tant que plateforme, Facebook a joué un rôle central dans la chute d'Hosni Moubarak. La page «We Are All Khaled Said», créée par Ghonim en juin en hommage à un entrepreneur victime de violences policières, devint en effet le creuset de la révolution. Mais en tant qu'entreprise, Facebook, à l'inverse de Google, s'est à peine associée aux honneurs. A l'automne dernier, elle avait préféré supprimer cette page cruciale plutôt que de permettre à son administrateur de dissimuler son identité. Le sénateur de l'Illinois, Richard Durbin, avait ainsi envoyé à Facebook un courrier lui demandant de modifier sa politique de non-anonymat afin de protéger les activistes démocrates du Moyen Orient. Facebook lui avait répondu non. Quand le gouvernement tunisien s'est servi d'un virus pour obtenir les mots de passe de militants, Facebook a formulé sa riposte en termes de protection de la vie privée, et non pas de contestation d'un régime ignoble.

Facebook est un outil d'organisation tellement puissant que la manière dont l'entreprise se comporte avec ceux qui l'utilisent est peut-être une question secondaire. Mais cela vaut la peine de rappeler que la société n'a jamais manifesté aucun signe d'attachement vital à la liberté, comme c'est le cas de Google. Tandis que Google est volontairement parti de Chine, Facebook – dont le site est bloqué là-bas – cherche désespérément à y entrer. Ce qui, aussi, reflète les origines et la vision du monde de son fondateur. Mark Zuckerberg, enfant privilégié, qui n'a jamais connu les privations de liberté politique. Il n'a pas non plus de culture idéologique évidente, et ses plus gros investisseurs externes comptent dans leurs rangs un libertarien radical et un petit oligarque russe. Il est difficile d'imaginer Facebook – tout comme la plupart des entreprises technologiques – laisser filer une opportunité commerciale majeure par souci des droits de l'Homme. L'objectif primordial de Facebook est des plus banals, et consiste à accroître ses parts de marché, tout en évitant d'être la proie de campagnes de dénigrement, et d'avoir maille à partir avec les gouvernements qui fixent les règles.

Twitter va même encore plus loin que Google dans sa mission anti-autoritaire. Si la valeur centrale de Google est la liberté d'information, Twitter varie un peu et prône la liberté d'expression. Evan Williams, l'un des co-fondateurs de la compagnie, et voici peu de temps encore son PDG, est le créateur de Blogger.com, et s'est associé à son collègue Biz Stone lors de son rachat par Google. Sans aucune ambiguïté, Williams a endossé la décision de Google de quitter la Chine, et a déclaré que son entreprise était en train de concevoir des outils permettant à ses utilisateurs de contourner les censures gouvernementales en Chine et en Iran. Le mois dernier, Stone déclarait dans un tweet, «la liberté d'expression est un droit de l'homme essentiel», et explicita sa pensée dans un article, rédigé avec l'un des principaux avocats de la firme, publié sur le blog de l'entreprise,  et intitulé «Les tweets doivent circuler».

Comme pour les autres, le comportement de Twitter est le reflet de sa culture – anticonventionnelle, rebelle, frôlant parfois l'irresponsabilité. En tant qu'entreprise plus petite et plus insouciante, ayant reporté la maximisation de ses profits pour préférer la croissance et l'expérimentation, elle peut non seulement adhérer aux principes libéraux, mais aussi défier l'autorité. Dans une interview avec Terry Gross, diffusée cette semaine sur NPR, dans l'émission Fresh Air, Stone a déclaré au sujet de la révolution égyptienne: «Il est primordial de reconnaître l'importance des courageux individus qui prennent des risques pour tenir tête aux régimes. Ce sont eux les stars. Ce que j'aime à penser de services comme Twitter et autres, c'est qu'ils ont un rôle de soutien. Nous sommes là pour faciliter, propager, et accélérer ce que font ces personnes

Je ne veux pas accorder trop d'importance à un seul commentaire, mais il me semble que la déclaration de Stone va un tantinet trop loin. Il est merveilleux de voir des entreprises technologiques défendre les principes de liberté d'expression et de droits de l'homme. Mais si elles peinent à soutenir certains mouvements, elles pourraient se retrouver à en assumer de possibles et fâcheuses conséquences.

Jacob Weisberg

traduit par Peggy Sastre

Photo: Un internet café au Caire Amr Dalsh / Reuters

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