Culture

Séries télé: elle monte, l’Amérique d’en bas…

Pierre Langlais, mis à jour le 01.03.2011 à 14 h 25

De plus en plus de séries américaines contestent la domination de Los Angeles et New York en choisissant pour décors de plus petites villes, voire la campagne.

Les rednecks de Raising Hope

Les rednecks de Raising Hope

Une série américaine, traditionnellement, ça se passe à «LA» ou à «NYC», ou pas trop loin de ces deux mégalopoles, qui aspirent depuis la naissance du cinéma américain le gros de la production de films et de séries. Law & Order, NYPD Blue, Les Soprano, Gossip Girl, Seinfeld, Friends, Sex & the City, Mad Men et des dizaines d’autres séries aiment la Grosse Pomme. Beverly Hills, Melrose Place, Alerte à Malibu, Entourage, Californication, Six Feet Under, NCIS Los Angeles et une ribambelle d’autres programmes préfèrent la Cité des Anges.  

24 Heures Chrono a fait le chemin d’ouest en est, Law & Order: Los Angeles la route inverse. Une poignée d’autres grandes villes, Boston (Ally McBeal, Cheers), Miami (Miami Vice, Dexter), San Francisco (Les Rues de San Francisco, La Fête à la maison) ou Seattle (Frasier, Grey’s Anatomy) s’en sortent aussi très bien. Leur point commun: ce sont des centres politiques, économiques et culturels majeurs, et toutes des villes côtières.

Loin des côtes, pas la cote

L’Amérique profonde, la vraie, celle qui vit loin des côtes, avait jusqu’à récemment assez peu la cote (Chicago, contre-exemple, a vu passer quelques classiques comme Les Incorruptibles ou Urgences). Seuls trois genres s’y intéressaient: les westerns, certains polars et les soaps. Difficile en effet de situer un western ailleurs que dans un petit village loin de la civilisation.

Ainsi, dans deux styles totalement opposés, La Petite Maison dans la prairie (à Walnut Grove, Minnesota) et Deadwood (à Deadwood, Dakota du Sud), ont chacune livré un portrait de l’Amérique profonde –mais celle d’une autre époque, celle de la conquête de l’Ouest. Dans les années 1990, Le Rebelle traînait du côté du Dakota. Plus au sud, Walker, Texas Ranger faisait la loi à Dallas, décors du fameux soap éponyme. Le spin-off de Dallas, Dynastie se déroulait lui à Denver, quand Les Feux de l’Amour ont élu domicile à Genoa City, une ville fictive du Wisconsin, au nord de Chicago. Des poches de résistance, étalées dans l’histoire des séries. Pas de quoi dégager une vraie tendance.

Au plus près de la crise

Depuis la crise économique de 2008, l’Amérique semble redécouvrir ses villes industrielles, qui ont payées le plus lourd tribut. Certaines, jusqu’alors presque ignorées par les séries, se font désormais une place. Première d’entre elles, Detroit, cœur de l’industrie automobile, décor idéal pour parler d’une Amérique en souffrance. La chaîne câblée HBO diffuse ainsi depuis 2009 Hung, une comédie dramatique qui met en scène un prof de sport de Detroit qui, pour arrondir ses fins de mois, se prostitue. Cette saison, Detroit 1-8-7, polar réaliste, plonge dans les quartiers pauvres de la «Motown», ausculte les conséquences de la crise sur une population déjà affaiblie, dans une ville qui «tente de se relever». Autre ville dévastée, la Nouvelle-Orléans, mise en avant par Treme, signée David Simon, qui avait déjà avec The Wire livré un portrait édifiant d’une Amérique à la dérive. D’autres nouvelles venues, abandonnées quelque part au milieu des Etats-Unis, montrent le bout de leurs nez, comme Memphis (Memphis Beat, Hellcats), Albuquerque (Breaking Bad), Cincinnati (Harry’s Law), Cleveland (Hot in Cleveland), Oklahoma City (Saving Grace) ou encore Atlanta (The Walking Dead).

Bienvenue chez les ploucs

Surtout, d’excellentes séries osent s’éloigner pour de bon des villes, et parier sur l’authenticité et l’originalité de bleds paumés, aux noms souvent fictifs mais saisissants de réalisme. Friday Night Lights, étonnante série sur l’équipe de football américain d’un lycée, se déroule ainsi à Dillon, Texas. Les vampires de True Blood sortent de leurs cercueils à Bon Temps, Louisiane. Les héros de The Middle, une comédie, vivent à Orson, Indiana, au milieu de nulle part, comme l’indique le titre de la série.

Dernière œuvre plouc et fière de l’être, Justified, néo-western où on règle ses comptes du côté d’Harlan, Kentucky. A chaque fois, les décors –pas toujours authentiques, True Blood étant essentiellement tournée à Los Angeles et Justified en Pennsylvanie (du côté de Philadelphie)– et les accents sont travaillés. Tout est fait pour qu’on se sente dans l’Amérique rurale, avec ses traditions bien à elle, loin de celles de «NYC» ou «LA».

Le goût du vrai

Pourquoi un tel déménagement? Sans doute les histoires qu’offrent les grandes villes commencent à s’épuiser. Il y a dans cette «nouvelle» Amérique un réservoir de situations et de héros originaux. Comme les Ch'tis ont séduits la France, les «rednecks» et leurs cousins de l’Amérique profonde ont des choses à dire et une voix atypique. Ordinaires, «simples», proches des téléspectateurs, les personnages de ces séries sont aussi exotiques et décalés. Pris avec subtilité, gentiment moqués –comme dans The Middle– ces Américains jusqu’alors privés de télé sont devenus populaires.

Les créateurs de la comédie Raising Hope l’ont bien compris: leurs rednecks, au premier abord cons comme pas deux, s’avèrent rapidement touchants et malins, humains et «authentiques». Des «vrais gens», avec un caractère entier, parfois jusqu’à l’excès. Un mélange de proximité et de fascination, voilà le secret de ces séries –au-delà de leurs qualités respectives, bien entendu.

Hollywood d’en bas… et d’en haut

Un dernier élément doit être soulevé dans ce tour d’horizon de cette autre Amérique des séries: la délocalisation de plus en plus régulière des tournages loin d’Hollywood et New York. Depuis peu, la Nouvelle-Orléans est ainsi devenue un pôle majeur, le troisième du pays, notamment grâce à une réglementation très avantageuse en termes de taxes. Les séries sont encore un peu à l’écart du phénomène, essentiellement cinématographique, mais elles ne devraient pas tarder à suivre.

Elles ont en revanche dès les années 1980 émigrées au Canada, surnommé «Hollywood du nord». Vancouver, moins cher et «pas loin» de Los Angeles (trois heures d’avion), a ainsi accueilli les tournages de séries américaines comme 21 Jump Street, X-Files, Fringe et beaucoup d’autres –sans pour autant que celles-ci renient leurs décors de villes américaines. La preuve qu’Hollywood, capitale mondiale du cinéma, et New York, capitale des arts modernes, n’ont pas encore perdu leurs couronnes, mais que les séries commencent à aller voir ailleurs si l’herbe est plus verte.

Pierre Langlais

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