Sports

Comment Sports Illustrated a marié sport et sexe

Slate.com, mis à jour le 01.03.2011 à 14 h 07

L'édition spéciale «maillots de bains» du célèbre hebdomadaire sportif américain est devenu une institution, mais le pari n'était pas évident en 1964.

Le top model Brooklyn Decker et la couverture de l'édition 2010 du spécial maillot de bain à New York, REUTERS/Carlo Allegri

Le top model Brooklyn Decker et la couverture de l'édition 2010 du spécial maillot de bain à New York, REUTERS/Carlo Allegri

Le top-modèle Irina Shayk fait la couverture de la dernière édition spéciale «Maillots de bain» de Sports Illustrated. Disponible dans les kiosques américains depuis le mardi 22 février, le numéro de cette année  propose également des photos de la pro du surf brésilienne Bruna Schmitz, de la lanceuse de javelot paraguayenne Leryn Franco et de la volleyeuse olympique américaine Kim Glass. Dans une chronique qu’il a écrite en 2005, Bryan Curtis expliquait que Sports Illustrated [avait] contribué à tisser le lien entre sport et sexe, en offrant directement aux fans les top-modèles». Nous republions son article ci-dessous. 

***

Quand vous tombez sur le mannequin Carolyn Murphy assise en tailleur, prête à enlever son haut de bikini sur la couv’ de Sports Illustrated (numéro annuel consacré aux maillots de bain), la première question qui vous vient à l’esprit –non sans un soupçon d’inconvenance– est: «Qu’est-ce qu’elle peut bien se dire?» Bon d’accord, vous ne pensez peut-être pas à ça… Toujours est-il que c’est la question à laquelle je souhaite répondre aujourd’hui.

Depuis les 41 ans que le célèbre magazine Sports Illustrated trône sur les présentoirs à journaux, son édition annuelle sur les maillots de bain est saluée comme étant LA référence en matière de succession des top-modèles (de Cheryl Tiegs à Paulina Porizkova, en passant par Elle Macpherson et Kathy Ireland) et en tant que mastodonte commercial (35 millions de dollars de revenus publicitaires cette année!). Mais Sports Illustrated n’est toujours pas considéré comme un magazine intellectuellement raffiné qui s’apparenterait, pourquoi pas, à la revue politique Partisan Review. Je vais développer ce point dès que nous aurons terminé de «reluquer» Carolyn Murphy. 

Une esthétique de bon aloi

La rédaction de l’édition «Maillots de bain» a forgé une élégante notion de la sexualité féminine. Ici, guère de mauvais goût: ce numéro peut constituer un feuilletage tout à fait convenable pour un père de famille. Le cru de cette année –qui compte 18 mannequins– serait tout à fait dans son élément dans une pub Subaru. On n’y verra tout au plus un bout de sein… Et encore, le tout suggéré derrière un maillot translucide (page 75) ou une œuvre de body-painting (page 78). Les photographes restent discrets et se tiennent à une certaine distance des modèles. Point de gros plans dignes de Playboy ou Penthouse. En outre, les filles semblent sourire beaucoup plus que dans les magazines X. Et les enfants ont même droit à un cadeau: des images de top-modèles à collectionner!

Cette esthétique générale est l’héritage d’André Laguerre, un Français libertin et anciennement proche de De Gaulle, qui a dirigé Sports Illustrated de 1960 à 1974. Laguerre, qui considérait qu’on pouvait pratiquement faire tourner un magazine depuis un comptoir de bar, se retrouve bientôt face à un petit problème éditorial: durant les mois d’hiver, il n’y a aucun événement sportif passionnant à traiter. En 1964, il décide d’organiser un brainstorming dont la conclusion est la suivante: il conjuguerait sport et sexe! Laguerre convoque alors dans son bureau une jeune reporter de mode, Jule Campbell, lui expose son concept et plante le décor. «Ça te dirait d’aller sur des sites magnifiques et de mettre des jolies filles en couverture?», lui lance-t-il.

Moins licencieux qu’il n’y paraît

Dans la première édition dédiée aux maillots de bain, publiée en 1964, il n’y a pas grand-chose à se mettre sous les yeux. Les modèles partagent encore leur espace avec les sportifs et n’ont droit qu’à cinq pages (à partir de 1997, un numéro spécial leur sera entièrement consacré). C’est le mannequin Babette March, qui inaugure ce numéro en posant  debout dans les vagues, l’indexe recourbé sous son nez, comme si elle venait d’inhaler un litre d’eau de mer.

Jule Campbell, qui va bientôt devenir l’une des femmes les plus influentes du mannequinat, refond l’édition dédiée aux maillots de bain et en fait un concept révolutionnaire. Elle troque l’archétype de la beauté féminine (incarné par le modèle Twiggy) contre des californiennes «plus grandes et plus baraquées». Elle décide de faire figurer le nom des modèles sous les photos –chose rare à l’époque– ce qui les associe du même coup à la réputation du magazine et jette les bases d’un nouvel univers du mannequinat.

Le numéro paru en 1978 crée un moment charnière dans le monde des pin-ups. Au Brésil, la reporter de mode convainc le modèle Cheryl Tiegs de poser pour un shooting très désinvolte: dans un haut en résille blanc, elle dévoile entièrement ses seins. D’une façon ou d’une autre, le cliché se glisse dans le magazine. Dans The Franchise, l’histoire très fouillée de Sports Illustrated signée Michael MacCambridge, on apprend que des lettres d’injures ont afflué au siège de la maison mère –plus de 340 abonnements ont été annulés– et que l’édition «Maillots de bain» a fait l’objet de vives critiques. D’une certaine manière, le revers provoqué par la photo de Cheryl Tiegs était une conclusion logique, qui allait toutefois déboucher sur une nouvelle stratégie. Sortie de leur nudité, les modèles de Sports Illustrated n’ont rien à offrir. Alors au cours des décennies qui vont suivre, l’équipe de rédaction s’attache à respecter un délicat équilibre: faire un magazine qui a l’air plus licencieux qu’il ne l’est en réalité, tout en conservant l’intégrité générale.

Intellectuellement sexy

Les rédacteurs de Sports Illustrated n’ont jamais hésité à oindre l’édition dédiée aux maillots de bain d’un vernis intellectuel. Le numéro de 2001, titré «Goddesses of the Mediterranean» («Déesses de la Méditerranée») et ayant pour thème «Swimsuit Odyssey» («L’Odyssée des maillots de bain»), revêtait immédiatement un caractère homérique, avec un méli-mélo de scènes mythiques et historiques. Le journaliste Franz Lidz a même co-rédigé un article sur les gladiateurs romains. Le modèle Shakara Ledard a posé en tant que Diane, la déesse de la chasse, et Veronica Varekova a incarné Aphrodite.

Les contributeurs du magazine n’avaient cependant pas vocation faire quelque chose de complètement «intello»: ils semblaient tirer un certain plaisir dans leurs petites provocations qui pimentait leur existence. Ainsi, les journalistes de Sports Illustrated se sont toujours sentis obligés de prétendre que le numéro consacré aux maillots de bain faisait l’objet d’une immense polémique d’envergure nationale. On le voit notamment à travers leur démarche, deux semaines après la parution de l’édition spéciale de 2001, qui a consisté à publier des courriers de parents scandalisés et de bibliothécaires vilipendés. Le premier râleur dont les propos sont repris est W. Frank Caston, de la ville de Columbia (Caroline du Sud), qui a écrit le 10 février 1964: «Je ne veux certainement pas que ces photos atterrissent dans mon salon et que mon jeune fils les lorgne, et encore moins moi.» Vingt ans plus tard, Sports Illustrated publie espièglement des lettres d’abonnés outrés qui qualifient ce numéro d’«obscène» et renvoient les pages incriminées. A l’instar du fondateur de Playboy, Hugh Hefner, qui s’est servi de ses détracteurs pour élever sa stature, Sports Illustrated a cultivé son pool d’adversaires pour renforcer sa probité.

Les plus grands bénéficiaires de cette esthétique qui repose sur un mélange grivoiserie-respectabilité sont sans doute les journalistes. L’existence de l’édition «Maillots de bain» leur a conféré une espèce de gloire machiste aux yeux du public. On pourrait croire que la rédaction de Sports Illustrated grouille de filles à moitié nues, aux petits soins des journalistes. Il y a aussi un effet pratique. L’auteur Franz Lidz explique que, face à certains sportifs pas très enthousiastes à l’idée de répondre à son interview, la simple mention de l’édition spéciale «Maillots de bain» a pour effet d’éclairer instantanément leur visage. «Ma copine est aussi sexy qu’Ashley Montana!», lancent-ils parfois. (Puis ils répondent volontiers aux questions de Lidz.) Quand on demande à un journaliste de Sports Illustrated d’écrire un papier pour le numéro consacré aux maillots de bain, c’est le rêve. Cela lui permet d'écrire son article depuis un endroit exotique et d'être assuré de n’être lu par personne.

Un lien aujourd’hui indissoluble

L’édition «Maillots de bain» a énormément bénéficié du lien de plus en plus étroit qui existe entre le sexe et le sport. En 1966, un lecteur pouvait peut-être s’indigner: «Quel est le rapport entre les maillots de bain et le foot [américain]?» Aujourd’hui, le public reconnaît que le sport est irrémédiablement lié au sexe. Cela va des pom-pom girls aux pubs pour la bière en passant par des scènes de ce type (où Nicollette Sheridan enlève sa serviette et se jette dans les bras de Terrell Owens). Selon le magazine, c’est l’une des raisons pour lesquelles le nombre d’annulations d’inscription a baissé au fil des années. Il est clair que Sports Illustrated a contribué à tisser le lien entre sport et sexe, en offrant directement aux fans les top-modèles. Pendant 40 ans, l’édition mettant à l’honneur des top-modèles en maillots de bain a réussi à trouver un créneau hautement rentable, situé entre le football américain et les nus.

Et, au fait, Carolyn Murphy se dit: «Pourvu que je sois aussi belle à 41 ans!»

Bryan Curtis 

Traduit par Micha Cziffra

Slate.com
Slate.com (483 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte