Culture

Séries médicales: constat de décès de l'altruisme

Pierre Ancery et Clément Guillet, mis à jour le 07.03.2011 à 9 h 48

Le médecin gentil, compréhensif, l'être pur et sans arrières-pensées, c'est fini.

Dr House

Dr House

La série Grey's Anatomy n'a rien inventé. Les premières séries américaines dites médicales utilisaient déjà les mêmes ressorts: bons sentiments, romances larmoyantes et empathie envers les patients étaient déjà l'apanage du toubib-type de General Hospital (diffusée sur le réseau ABC depuis 1963) et de Dr Quinn, femme médecin (diffusée sur CBS entre 1993 et 1998). A l'époque, les médecins de séries, êtres purs et dépourvus d'ambivalence, n'avaient ni le cynisme du Dr House, ni la lubricité du Dr Troy de Nip/Tuck.

La belle Dr Quinn (Jane Seymour), plongée dans la violence de l'Ouest américain de la fin du XIXe siècle, incarne en effet, dès les années 1990, l'archétype du médecin altruiste et complètement dévoué à sa cause. Michaela Quinn n'est qu'amour. Quand elle n'a pas de patients à sauver d'une maladie atroce, elle consacre tout son temps libre à sa passion amoureuse pour le bellâtre Byron Sully (Joe Lando), à ses devoirs de mère adoptive et au combat contre les préjugés sexistes qui sévissent à l'époque.

Des médecins idéalisés

Héroïne lisse et sans aspérité, elle remplit une fonction scénaristique proche de celle d'un Tintin ou d'un Superman (en plus mièvre): celle de la lutte désintéressée, presque irrationnelle, contre toutes les manifestations du Mal. Le seul moteur de l'intrigue réside ainsi à chaque épisode dans l'opposition manichéenne entre la gentille médecin éclairée et l'obscurantisme plouc de ses concitoyens. On comprend mieux pourquoi toute une génération s'est endormie devant cette série.

Parmi les ancêtres des médecins télévisés modernes, on compte aussi les héros de M*A*S*H (1972-1983), d'après le film éponyme de Robert Altman. La série met en scène un groupe de chirurgiens militaires durant la guerre du Vietnam de Corée. Patriotes mais insubordonnés, consciencieux mais bons vivants, les médecins de cette série font face à l’horreur de la guerre grâce à leur humour grivois. «Œil de lynx», chirurgien brillant, égrillard et libre penseur, est la figure du médecin rabelaisien qui aime le martini, les femmes et son métier. C'est le versant humoristique et sympathique, mais sans réelle ambigüité, du médecin de série pré-années 2000.

Le tournant réaliste

Dans les années 1990, Urgences change la donne: en effaçant l’empathie kitsch et les blagues potaches, elle ramène la série médicale dans la sordide réalité d’un hôpital de Chicago. Le scénario se veut le plus réaliste possible: les thoracotomies sont filmées en gros plan et les répliques jargonneuses fusent à toute allure. Les dialogues ressemblent souvent à ça:

«- Carter, on a un AVP qui arrive. TC avec PC, Glasgow 5, asystolie, malgré lido et 10 chocs, TA à 81/42, Sat à 75.» 

- OK. Je finis de mettre  un 1g de ciflox et 80mg de gentamicine à ce sepsis à gram nég et je m’en occupe.»

Malgré les termes techniques ou justement à cause d’eux, le téléspectateur est scotché à son fauteuil, fasciné quand l’action prend le relais des dialogues. Sur son écran, au milieu des brancards qui charrient leurs lots quotidiens de malades, l’équipe d’urgentistes se démène pour juguler la maladie et la mort. Mais le réalisme d'Urgences a ses limites, puisque les médecins, une fois encore, sont présentés quasi-exclusivement sous un jour positif et désintéressé, à l’image du Dr Carter (Noah Wyle), toujours à la limite du burn out, ou du Dr Ross (George Clooney), réconfortant et chaleureux comme un bon café. La série, qui s’est achevée en 2009, a posé les bases modernes du genre. Mais entre-temps, d'autres séries plus audacieuses et surtout moins morales ont fait leur apparition.

Place aux mauvais sentiments

L’image du médecin télévisé change radicalement avec Nip/Tuck, au début des années 2000. La série met en scène deux chirurgiens plastiques au royaume de l’apparence et du culte du corps: la Floride puis la Californie. Cynique et hypocrite, le Dr Troy, épaulé par son associé et faire-valoir d’amoralité le Dr McNamara, n'a que deux centres d'intérêt: l'argent et le sexe. Finis les bons sentiments et le désintéressement, place à l’avidité et à la luxure jusqu’à la caricature. Mannequins, transsexuels ou actrices pornos se succèdent dans la clinique des deux protagonistes. Le médecin, désormais complètement désacralisé, devient la charnière ouvrière d’une société de consommation où le corps est une simple marchandise qui nécessite des ravalements réguliers.


Trailer Nip/Tuck Saison 1
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Puis Dr House est arrivé avec sa canne et son cynisme en bandoulière. Il représente l’exact opposé de Dr Quinn, femme médecin. Elle, c’était l’empathie sans la compétence, l'humanisme sans la technique. Lui, c’est la compétence sans l’empathie. Gregory House est un technicien émérite doublé d'un excellent diagnosticien, qui voit les malades comme des énigmes à dénouer à coup d’examens et de diagnostics différentiels. Quelques exemples de dialogue:

Son collègue: «Il est très généreux!»
Dr House: «Il est très crétin.»
Son collègue: «Quoi?»
Dr House: «C'est un synonyme.»

Ou encore:

House: «Bon. Je vais vous donner des antibiotiques, et vous feriez mieux d'éviter les rapports.»
La patiente: «Combien de temps?»
House: «Eh bien pour le bien de notre espèce, je vous dirais bien "à vie".»

Le règne des anti-héros

Toujours prêt à railler les élans de compassion de ses collègues, abrupt avec ses patients, accro aux antalgiques, le Dr House a tout de l’antihéros. Et pourtant, il devient un super-héros lorsque les cas lui semblent assez compliqués pour éveiller sa curiosité scientifique et stimuler sa soif de défis. L'élan d'humanisme qui, dans Urgences, apparaissait comme le moteur du dévouement actif des médecins, a ici cédé la place à une motivation purement technique.

 

Avec Dr House le tournant est pris. D'autant plus que le succès est au rendez-vous. Les producteurs de séries ont compris la leçon: Nurse Jackie, diffusée actuellement sur Canal+, plante une infirmière désabusée et dépendante à ses médicaments, l’équivalent féminin du Dr House. Désormais, le médecin de série présente aussi des défauts, des tares... qui finalement le rendent plus humains.

Cette évolution s'inscrit dans une dynamique plus générale qui voit l’avènement des anti-héros dans les séries actuelles, depuis le flic aux méthodes musclées de The Shield jusqu'au protagoniste psychopathe de Dexter, en passant par les publicitaires cyniques de Mad Men. Pour gagner en crédibilité et en épaisseur, le héros de série se doit désormais d’avoir des défauts: même une profession aussi valorisée socialement que celle de médecin n'échappe pas à la règle.

Une vision plus juste du monde médical

L’époque est post-moderne, ses archétypes narratifs aussi. Finie l’abnégation, les médecins des séries agissent par-delà le bien et le mal, en quête de leur propre bonheur –par l’argent ou la réussite professionnelle. Du coup, l'arrivée d'un médecin télévisuel moins monolithique permet une représentation plus juste de la réalité du milieu médical. Ce qui choque et amuse chez Dr House et Dr Troy, c’est de voir un médecin ne pas fonctionner à la compassion.

Comme certains praticiens? Le panel de personnages des séries médicales actuelles rend compte de la diversité des motivations qui anime la profession. Une étude [PDF] menée à partir de témoignages d'étudiants en médecine, sous la direction du Dr André Quinton, professeur à la faculté de Bordeaux 2, relevait ainsi trois pôles de motivations parmi les apprentis docteurs, chacun recouvrant partiellement ou totalement celles des médecins de série:

  • l'altruisme (Dr Quinn, Urgences)
  • la curiosité scientifique (Dr House)
  • la sécurité de l'emploi et l'argent (Nip/Tuck)

Les médecins, des salauds comme les autres ?

Toujours est-il que parmi les étudiants en médecine, l'identification aux héros de série fonctionne à fond: sur les campus, les tee-shirts à l'effigie du Dr House et porteurs de sa fameuse réplique «It's not lupus» fleurissent. De même que la série Scrubs, qui montre sous un angle souvent comique les difficultés d'un jeune médecin à affronter les responsabilités de son métier, a dès ses débuts remporté un franc succès auprès d'eux.

Finalement, en s’éloignant du manichéisme béat et en mettant en scène des caractères plus ambigüs —médecins exécrables, chirurgiens cupides ou infirmières désabusées, les séries Dr House et Nip/Tuck ont introduit dans le genre médical un réalisme beaucoup plus subtil que les gros plans d'Urgences. D'où leur succès: elles ont su nous rappeler, tout simplement, que derrière chaque médecin se cache un être humain lambda parfois lâche, intéressé ou faillible. Il était temps de s’en rendre compte.

Pierre Ancery et Clément Guillet

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