Monde

Pourquoi le Kremlin ne condamne pas les dictateurs

Nathalie Ouvaroff, mis à jour le 28.02.2011 à 6 h 40

Parce qu'il se sent aussi menacé par le désir de liberté et de démocratie exprimé dans les pays arabes.

Défilé de soldats russes Sergei Karpukhin / Reuters

Défilé de soldats russes Sergei Karpukhin / Reuters

Pour le pouvoir russe, les dictatures et les dicateurs comme Mouammar Kadhafi sont un élément de stabilité dans le monde et un rempart contre le terrorisme et de l’islamisme. On croit rêver. Et pourtant, c'est exactement ce qu'à dit le président russe Dimitri Medvedev pour justifier la neutralité de la Russie dans les évènements qui secouent le Maghreb et le Proche-Orient depuis plusieurs semaines. «Les révolutions arabes risquent d’aboutir au démantèlement  de pays fortement peuplés en petites  entités et par là même  de provoquer une   recrudescence du terrorisme et l’arrivée aux affaires de fanatiques» a déclaré DimitriMedvedev lors de la réunion du conseil de sécurité russe qui a eu lieu à Krasnodarle 21 février. Et de conclure: «ils ont préparé un scénario analogue pour la Russie; maintenant ils vont essayer de le mettre en œuvre mais je peux vous assurer qu’ils n’y parviendront pas».

Des experts et des conseillers du gouvernement n’hésitent pas à faire un parallèle entre les soulèvements au proche orient et les «révolutions de couleurs fomentées par la CIA» qui se sont produites dans la CEI ou encore d’évoquer «un soi-disant plan» de l’OTAN pour « occuper la Libye et prendre le contrôle de ses ressources pétrolières et gazières».

Quant à Igor Setchine, l’homme qui monte, vice premier ministre  de Vladimir Poutine qu’il pourrait  remplacer  à la Maison blanche en cas de retour  du leader national au Kremlin. Il a accusé  le moteur de recherches Google d’avoir une part de responsabilité dans la révolution égyptienne tout en assurant par ailleurs  que la Russie était immunisée contre les troubles. «La Russie est stable c’est même l’un des pays les plus stables du monde » a-t-il déclaré dans une interview au Wall street journal.

Peur de la contagion

L’establishment russe est à la fois inquiet de la possibilité d’une contagion du «printemps arabe» à l’espace post soviétique puis à la Russie et tente par ailleurs de préserver autant que faire se peut les positions reconquises dans le domaine des armements au Proche-Orient et en Afrique. Des craintes qui ne sont pas infondées. La situation dans l’espace post-soviétique est de plus en plus instable. Les dictatures centre-asiatiques sont fragiles pour plusieurs raisons: des dirigeants vieux, au pouvoir depuis 20 ans et cherchant à laisser la place à l’un de leur proches, des establishments gangrénés par le népotisme et la corruption, des rivalités de clans, un chômage endémique et pour finir la montée de l’islam radical.

Quant  à la fédération de Russie,  qui est entrée dans une période électorale, elle est loin d’être à l’abri d’une crise systémique. La verticale du pouvoir instaurée par Vladimir Poutine se fissure, les autres pouvoirs n’existent que sur le papier, la Douma se comporte comme une chambre d’enregistrement, les tribunaux sont à la botte de l’exécutif, la presse contrôlée, les autorités locales sous influence et enfin il n’existe pas d’opposition cohérente susceptible de cristalliser et canaliser les mécontentements. Par ailleurs, l’insécurité grandissante, la hausse des prix des produits de première nécessité, la perte de confiance dans les institutions et la certitude que les scrutins parlementaires et présidentiel seront truqués apportent de l’eau au moulin de ceux qui de plus en plus nombreux  prédisent une nouvelle révolution tout en louchant avec une pointe d’envie sur les pays arabes qui eux sont déjà parvenus à se débarrasser de leurs dictateurs.

«Je ne suis pas d’accord avec Medvedev lorsqu’il affirme qu’un scénario à l’égyptienne est impossible en Russie. Il se trompe car tous les indicateurs sont au rouge il suffit d’une étincelle»,  estime l’économiste Sergei Alachenko. «Si le pays n’a pas connu encore de troubles graves c’est uniquement à cause de la légendaire passivité de la population. Mais c’est comme tout il y a des limites», ajoute-t-il.

Reste le volet économique qui n’est pas sans importance. Les bouleversements au Proche-Orient pourraient avoir des conséquences non négligeables sur les exportations d'armement par la fédération de Russie qui avait retrouvé la place occupé pendant la période soviétique. La Russie compte parmi ses principaux clients dans la région la Libye, l’Egypte et le Yémen... Selon l’agence de presse Interfax qui qui cite une source proche du complexe militaro-industriel, la Russie pourrait perdre 10 milliards de dollars de contrats.

Devant la condamnation unanime de la communauté internationale et la chute de plus en plus probable de Kadhafi, le chef de l’état russe a un peu corrigé le tir. Prenant la parole lors d’une visite à Saint Petersbourg vendredi 26 février il a exprimé «sa profonde inquiétude» et mis en garde la direction libyenne contre les conséquences désastreuses de la poursuite de l’agression contre les populations civiles «qui sera assimilée à un crime». Reste qu’il pouvait difficilement faire moins et que cette déclaration tardive ne change rien au fond du problème.

Nathalie Ouvaroff

Photo: Défilé de soldats russes Sergei Karpukhin / Reuters

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