France

MAM: retour sur trois mois qui lui ont coûté son poste (MàJ)

Grégoire Fleurot, mis à jour le 28.02.2011 à 8 h 42

Entre déclarations maladroites, mensonges et tentatives de couverture, le passage de Michèle Alliot-Marie au ministère des Affaires étrangères aura été une succession d'erreurs qui ont abouti à son départ du gouvernement.

Michèle Alliot-Marie et Nicolas Sarkozy le 14 février à l'Elysée, REUTERS/Philippe Wojazer

Michèle Alliot-Marie et Nicolas Sarkozy le 14 février à l'Elysée, REUTERS/Philippe Wojazer

Michèle Alliot-Marie aura résisté jusqu'au bout. Samedi, l'Elysée faisait savoir à l'AFP que Nicolas Sarkozy ferait une allocution télévisée pour parler de la situation internationale, dimanche à 20h. Quelques minutes plus tard, l'AFP, citant un ministre, annonçait la démission de Michèle Alliot-Marie, ce que démentait alors son entourage à Reuters. Son sort semblait scellé, mais la ministre, sûre de son bon droit, ne voulait pas entendre parler d'un départ. Selon Le Figaro, il était pourtant hors de question pour l'Elysée que la ministre se rende lundi à Genève, où elle devait retrouver Hillary Clinton. Retour chronologique sur trois mois de turbulences.

Dimanche 14 novembre - Le remaniement du gouvernement attendu depuis les élections régionales de mars 2010 est annoncé. Michèle Alliot-Marie remplace Bernard Kouchner comme ministre des Affaires étrangères et symbolise avec Alain Juppé le «fort accent RPR» de ce nouveau gouvernement resserré.

Mardi 16 novembre - Michèle Alliot-Marie prend pour la première fois la parole depuis sa nomination lors de la cérémonie de passation de pouvoirs au Quai d’Orsay, déclarant notamment:

«C’est par chacune et chacun d’entre vous que notre pays a une image positive dans le monde et, qui que vous soyez, du plus petit échelon de ce ministère au plus élevé, il est important que vous portiez en vous cette certitude que vous êtes la France dans chacune de vos actions.»

Le savoir faire français

Mardi 11 janvier - A l’Assemblée nationale, Michèle Alliot-Marie déclare lors d’une réponse aux critiques de l'opposition sur la retenue de la réaction française face à la répression organisée par le régime de Ben Ali en Tunisie:

«Nous proposons que le savoir faire de nos forces de sécurité, qui est reconnu dans le monde entier, permette de régler des situations sécuritaires de ce type. C’est la raison pour laquelle nous proposons aux deux pays [Algérie et Tunisie] de permettre dans le cadre de nos coopérations d’agir en ce sens pour que le droit de manifester puisse se faire en même temps que l’assurance de la sécurité.»

Des propos condamnés par l’opposition et les associations. Pour Jean-Marc Ayrault, chef de file des députés PS, «c'est ignoble de dire ça à l'égard d'un peuple qui souffre». La patron du NPA Olivier Besancenot demande le départ de la ministre et des élus communistes et du Parti de gauche demandent sa démission.

Mardi 18 janvier – Michèle Alliot-Marie se dit quant à elle scandalisée par le fait qu’on ait voulu déformer ses propos sur les évènements en Tunisie.

Les grenades lacrymogènes

Le même jour, Jean-Dominique Merchet révèle sur son blog sur le site Marianne2 qu’un avion cargo chargé de matériel de maintien de l'ordre, et notamment de grenades lacrymogènes, à destination de la Tunisie a été bloqué par les douanes françaises à Roissy le 14 janvier, jour de la fuite de Ben Ali. Le site Rue 89 précise que le blocage des grenades n'est pas lié à une question politique mais plutôt à une lourdeur administrative. Le Monde révèle dans son édition du jeudi 20 janvier qu’au moins quatre livraisons de grenades lacrymogènes à destination de la Tunisie ont été validées et autorisées par les autorités françaises fin 2010, et que les services de la ministre des Affaires étrangères ont joué un rôle central dans l'exportation de ce matériel.

Mardi 25 janvier – A l’Assemblée nationale, et en réponse à une question du député socialiste Gaëtan Gorce, Michèle Alliot-Marie nie toute implication dans la vente de matériel militaire:

«En matière de police, les choses sont très claires. Nous entretenons avec la Tunisie une coopération extrêmement faible, essentiellement institutionnelle, qui se situe dans le cadre d’Interpol. Nous n’avons rien à cacher en matière de coopération. Et si vous voulez davantage d’éléments, je les tiens à votre disposition.»

Mercredi 26 janvier - Toujours à l’Assemblée nationale, François Fillon affirme que Michèle Alliot-Marie ignorait que la société Sofexi devait livrer au régime de Ben Ali des grenades lacrymogènes entre décembre 2010 et janvier 2011, en pleine répression de la révolution de jasmin. Il engageait ainsi la responsabilité de son gouvernement dans la défense de sa ministre.

Michèle Alliot-Marie s'exprime pour la première fois dans les médias depuis sa déclaration controversée à l'Assemblée nationale.  Elle reconnaît sur RTL qu'elle s'était «peut-être mal exprimée». «J'ai été mal comprise», ajoute-t-elle, assurant ne pas se sentir «affaiblie».

Jeudi 27 janvier – La version officielle concernant la vente de grenades lacrymogènes est définitivement contredite: la société chargée de l'exportation de leur exportation confirme que le régime de Ben Ali avait bien passé commande au plus fort des émeutes, et qu’elle avait reçu les agréments de tous les ministères concernés en France (Intérieur, Défense, Finances).

Dimanche 30 janvier - Michèle Alliot-Marie admet dans un entretien au Parisien avoir passé le dernier réveillon de Noël en Tunisie mais assure qu'elle a payé son séjour et qu'elle n'a eu aucun contact avec Ben Ali.

Le jet privé d'Aziz Miled

Mercredi 2 février – Le Canard Enchaîné accuse Michèle Alliot-Marie d'avoir eu recours à un jet privé appartenant à Aziz Miled, «membre du clan Ben Ali» puisqu'il aurait été «associé de longue date à associé à Belhassen Trabelsi, beu-frère de Ben Ali», lors de ses vacances à Hammamet en décembre 2010, alors que les révoltes populaires avaient déjà commencé. Sur RTL, Patrick Ollier, compagnon de la ministre, reconnaît que le couple a bénéficié de l'avion durant son séjour mais dément que son propriétaire soit un proche du clan Ben Ali. A l'instar du cabinet de Michèle Alliot-Marie, il réagit en indiquant qu'il s'agissait d'un «spolié du clan Ben Ali». Une version que contredit Le Monde dans un portrait consacré à Aziz Miled.

Devant les journalistes à la sortie du conseil des ministres et lors de la séance des questions à l’Assemblée nationale, Michèle Alliot-Marie répète la même défense:

«Arrivant à Noël à Tunis, un ami qui allait à Tabarka, lieu final de destination, avec son avion m’a effectivement proposé de voyager avec lui car il avait des places. Il n’a, à aucun moment, mis son avion à ma disposition». 

 

Samedi 5 février – NouvelObs.com révèle que Michèle Alliot-Marie et ses proches ont effectué un deuxième voyage dans le jet privé d'Aziz Miled le 29 décembre, un aller-retour dans la journée afin de se rendre à Tozeur, dans le sud tunisien, évitant ainsi de traverser des villes en révolte. Cette information met à mal la ligne de défense de la ministre.

Lundi 7 févrierPour François Hollande, Nicolas Sarkozy doit «mettre un terme à ce qui a été regardé comme un affaiblissement de la France. La diplomatie de la France, dans son ensemble, est abaissée [...] par le comportement de Michèle Alliot-Marie. […] Si le président ne le fait pas, c'est lui qui portera la responsabilité.» La veille, Ségolène Royal avait estimé que la ministre imitait Nicolas Sarkozy, qui a «érigé le mensonge en méthode de gouvernement», et «décrédibilisait la diplomatie française».

Mardi 8 février - Face aux critiques de l'opposition au sujet de ses vacances en Tunisie, Michèle Alliot-Marie tente de clore le débat sur ses vacances tunisiennes à l’Assemblée nationale:

La ministre adopte même une stratégie de contre-attaque en pointant du doigt les relations du PS avec Ben Ali et Laurent Gbagbo:

«Si monsieur Ben Ali était infréquentable, pourquoi avez-vous attendu son départ et même trois jours après pour l’exclure de l’Internationale socialiste? Pourquoi avez-vous invité mi-novembre deux membres de son parti à Paris au conseil de l’Internationale?»

François Fillon réaffirme lors de la réunion des députés UMP «tout son soutien» à la ministre, assurant qu'elle avait également celui de Nicolas Sarkozy. Le porte-parole du gouvernement François Baroin et le parton des députés UMP Christian Jacob réaffirment également le soutient de la majorité à MAM, mais certaines voix discordantes commencent à se faire entendre au sein des députés UMP et même du gouvernement.

Anticipant la une du Canard enchaîné du 9 février, qui révèle que François Fillon et Nicolas Sarkozy auraient également utilisé un jet à des fins privées, le Premier ministre reconnaît avoir «utilisé un avion du gouvernement égyptien» du 26 décembre au 2 janvier dernier, «pour se rendre d’Assouan à Abou Simbel». La lettre que les services de communication de Matignon ont envoyée à la presse, rapporte qu'il a également «effectué une sortie en bateau sur le Nil dans les mêmes conditions».

Mardi 15 février – Le Canard Enchaîné ne lâche pas Michèle Alliot-Marie, et révèle que les parents de la ministre, Bernard et Renée Marie, âgés de 94 et 92 ans, qui étaient du voyage en jet avec la ministre des affaires étrangères, étaient venus pour investir dans une société civile immobilière (SCI). Selon le journal, ils ont racheté à Aziz Miled et à son fils Karim la totalité des parts de la SCI Ikram, dans laquelle ils possédaient déjà des parts. L'information achève de démontrer que la version d'une rencontre «spontanée» avec Aziz Miled est fausse.

MAM répond dans un communiqué:

«Leur vie privée leur appartient. Les acquisitions qu'ils effectuent pour eux-mêmes ne concernent qu'eux, et personne d'autre. Je ne peux concevoir que l'on puisse s'attaquer à la famille des politiques, et dans le cas présent à mes parents. Quand on a fini de passer ma vie, y compris privée, au peigne fin, c'est sur celle de mes parents qu'on enquête.»

Le site Mediapart révèle de son côté que Michèle Alliot-Marie a bien eu Ben Ali au téléphone lorsqu'elle était en Tunisie, alors que la ministre avait affirmé début février n'avoir eu «aucun contact privilégié» avec le président Ben Ali avant sa fuite. Le ministère des affaires étrangères confirme: «A cette période, Mme Alliot-Marie a eu un bref entretien téléphonique avec M. Ben Ali.»

Samedi 26 février – Alors que plusieurs sources gouvernementales de haut rang ont évoqué son départ dans les prochains jours, Michèle Alliot-Marie affirme travailler sans se préoccuper des rumeurs, se déclarant «cent pour cent mobilisée en tant que ministre des Affaires étrangères.»

Grégoire Fleurot

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Grégoire Fleurot (799 articles)
Journaliste
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