France

Juppé, retour au Quai

Slate.fr, mis à jour le 27.02.2011 à 18 h 26

Quinze ans après, l'ancien Premier ministre revient aux Affaires étrangères. Une revanche pour le grand perdant de l'été 2007.

Alain Juppé le 18 février dernier, en compagnie du maire de Toulon Hubert Falco.

Alain Juppé le 18 février dernier, en compagnie du maire de Toulon Hubert Falco. REUTERS/Jean-Paul Pelissier.

Quinze ans après l’avoir quitté pour Matignon, Alain Juppé est de retour au Quai d’Orsay, en remplacement de Michèle Alliot-Marie. Une belle revanche pour celui qui avait été le premier ministre éjecté du quinquennat. C’était le 18 juin 2007, lendemain d’élections législatives: la veille, le numéro deux du gouvernement, ministre d’Etat chargé de l’Ecologie, du Développement et de l’Aménagement durables, avait été battu de 670 voix à Bordeaux par la socialiste Michèle Delaunay, avec 49,07%.

Ce même 18 juin, celui qui affirmait quelques semaines plus tôt, dans les colonnes du Journal du dimanche, «vouloir créer quelque chose de nouveau» à ce poste de super-ministre de l’Environnement, faisait face avec difficulté à la presse au salon Vinexpo de Bordeaux:

«Ce que vous voulez, c'est que j'aille très très mal, c'est cela qui vous exciterait. On sent une délectation amusante. Si je pouvais crever, vous seriez contents.»

«Maire à plein temps»

Deux ans et demi plus tôt, l’ancien Premier ministre avait déjà connu l’exil politique en étant condamné en appel à quatorze mois de prison et une année d’inéligibilité dans l’affaire des emplois fictifs du RPR. Et, dans la foulée, l’exil physique, quand il était allé dispenser des cours à Montréal. Cette fois-ci, il se rabat, après un instant d’hésitation, sur sa mairie de Bordeaux, annonçant en octobre 2007 être candidat à sa réélection. Candidat au poste de «maire à plein temps», il est reconduit dès le premier tour, à la tête d’une liste UMP-MoDem, avec 56,62% des voix face au socialiste Alain Rousset. Un score légèrement supérieur à celui de la partielle de 2006.

Pendant deux ans et demi, le maire de Bordeaux va ensuite jouer un drôle de pas de deux concernant la politique nationale. Pour ce qui est des postes, il s’en tient plutôt à l’écart, même s’il accepte à l’été 2009 la coprésidence (avec Michel Rocard) de la commission de réflexion sur le grand emprunt: à la rentrée 2007, il refuse une mission sur la future Union pour la Méditerranée, puis, en juin 2009, le portefeuille de l’Education nationale, dont il affirme que Nicolas Sarkozy le lui a proposé lors du remaniement; puis, en janvier 2010, le poste de premier président de la Cour des comptes, où le chef de l’Etat le voyait bien après le décès de Philippe Séguin. Durant cette période, on avait également parlé de lui pour les ministères de la Justice et de l’Economie, voire la présidence d’EDF en remplacement de Pierre Gadonneix.

Plus de cerises en hiver

En parallèle, l’ancien Premier ministre se montre en revanche très prolixe sur les sujets politiques nationaux, en sortant au printemps 2009 un essai sur son parcours (Je ne mangerai plus de cerises en hiver) ou en faisant entendre une petite musique dissonante de celle de Nicolas Sarkozy. On l’entend ainsi attribuer à une «incompréhension des gestes du président» la faible cote de popularité de celui-ci. Vanter François Fillon, un Premier ministre qui «existe» grâce à son «langage de vérité et de sérieux», ou la «stature» de son ancien directeur de cabinet Dominique de Villepin. Réclamer une politique de rigueur fiscale et de hausse de la TVA. Faire part de sa méfiance envers le concept de «rupture», de sa gêne après le retour de la France dans le commandement intégré de l’Otan, de ses regrets après l’abandon de la taxe carbone, de ses réticences quant à l’ouverture ou de ses critiques sur le débat sur l’identité nationale et la politique sécuritaire du gouvernement après le discours de Grenoble. Traditionnellement policé, il ira même jusqu’à affirmer dans Sud-Ouest, en octobre 2009, que le gouvernement «se fout du monde» sur les modalités de la réforme de la taxe professionnelle.

Une politique de soutien critique au chef de l’Etat qu’il a récemment théorisée dans un livre d’entretiens avec Michel Rocard et le journaliste Bernard Guetta, La Politique telle qu'elle meurt de ne pas être:

«Faut-il vraiment insister sur nos différences de tempérament et de comportement? Chacun peut s'en faire une idée. Je n'ai jamais été sarkolâtre. Nous avons des différences dans nos façons de voir la vie. Le modèle américain de réussite matérielle me fascine moins qu'il me semble l'attirer. Et puis, il y a sa façon de gouverner, de ramener à lui toutes les décisions, d'être en permanence en première ligne —bref, ce qu'on a appelé "l'hyperprésidence". Je pense qu'il s'expose trop. Je le lui ai dit. C'est en cela que j'ai souhaité un changement de méthode, mais pour revenir à l'homme, je le connais depuis très longtemps. Je connais ses qualités et ses défauts comme il connaît les miens.»

«Perception mondiale de la politique extérieure»

Trois ans et demi après son départ, Juppé a fini par revenir au gouvernement en novembre, remplaçant Hervé Morin à la Défense avec, à la clef, des premiers mois mouvementés: crise des otages du Mali et des deux Français exécutés au Niger, retour au premier plan de l’affaire Karachi, crise politique en côte d’Ivoire et enfin vague de soulèvements dans le monde arabe. Sur ce dernier sujet, il a reconnu un retard à l’allumage de la France en Tunisie, avant d’appeler prudemment à la démocratisation en Egypte puis, de manière plus nette, au départ de Kadhafi en Libye.

Des dossiers qu’il gèrera désormais de manière plus directe au Quai d’Orsay, où il avait déjà été pressenti au moment du dernier remaniement. Son premier passage lors de la deuxième cohabitation avait laissé un sentiment plutôt favorable aux observateurs, qui avaient souligné ses efforts, notamment, sur le dossier du Gatt ou le conflit en ex-Yougoslavie.

Et avait également séduit à gauche: «Quel bon ministre des Affaires étrangères!», lançait alors François Mitterrand à son biographe Jean Lacouture, qui disait le président «satisfait de trouver à ses côtés [...] ce jeune ministre à la nuque raide», qui a d’ailleurs récemment cosigné une tribune de défense du Quai d’Orsay avec son ancien homologue socialiste Hubert Védrine. A l’époque, Juppé affirmait voir en la France «l'une des rares nations dotées d'une perception mondiale de sa politique extérieure» ou un pays qui «doit partir du monde tel qu'il est, mais ne doit pas l'admettre tel qu'il est».

Depuis, il a notamment coprésidé en 2008, avec Louis Schweitzer, la commission du Livre blanc sur la politique étrangère et européenne de la France à l'horizon 2020: un document qui pointait «l'importance particulière» pour la France de «la stabilité de l'Afrique du Nord, et tout particulièrement du Maghreb», et lui assignait l'objectif conjoint de «défendre et promouvoir [ses] intérêts» tout en agissant pour «la paix, la sécurité et les droits de l'homme».

J.-M.P.

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