France

Jusqu'ici tout va bien

Denis Monneuse, mis à jour le 08.04.2009 à 22 h 20

La crise laissera des traces et la reprise ne les effacera pas. Le modèle de justice sociale est à reconstruire.

Des employés de Continental manifestent à Paris  Charles Platiau / Reuters

Des employés de Continental manifestent à Paris Charles Platiau / Reuters

Souvenons-nous du film La Haine de Matthieu Kassovitz sorti il y a 15 ans. La voix off du générique racontait l'histoire d'un homme tombant d'un immeuble de cinquante étages qui, pour se rassurer, se répétait au cours de sa chute : «jusqu'ici tout va bien, jusqu'ici tout va bien... ». Comme le conclut très justement le film, «l'important ce n'est pas la chute, mais l'atterrissage».

Oui, jusqu'ici socialement tout va bien, aurait-on envie d'affirmer. Il ne s'agit là ni d'une provocation ni d'une minimisation de l'ampleur de la crise, mais au contraire d'un constat lucide : pour un pays qui voit l'équivalent d'un Stade de France plein à craquer tomber au chômage chaque mois, le climat social actuel peut être qualifié de relativement serein.

Le passage de la «drôle de crise» financière de 2007 à ses répercussions sur l'«économie réelle» visibles depuis le dernier trimestre 2008 a certes conduit à des troubles sociaux médiatisés et parfois radicaux (Continental, Sony, le port de Marseille...), mais ils n'ont rien de novateur pour l'instant par rapport aux durs conflits qu'on a pu connaître dans les années 1970 ou à des mouvements localisés plus récents comme celui de Cellatex. Autrement dit, les grands cortèges organisés par les organisations syndicales canalisent l'expression de la colère et de l'angoisse de centaines de milliers de travailleurs et servent d'exutoire. Au vu de la brutalité de la crise et de ses origines, on aurait pu s'attendre à un climat social bien plus détérioré.

Bien entendu, le risque de radicalisation des mouvements sociaux ponctuels et locaux est bien réel. Par suite, l'effet d'imitation est à craindre : la séquestration de dirigeants pourrait se banaliser dans les prochaines semaines et le lancer d'objets (œufs, poissons, chaussures...) devenir à la mode. En revanche, la situation n'est pas à dramatiser pour autant. La généralisation de la contestation sociale ne semble pas d'actualité, ne serait-ce que parce que les vacances de Pâques arrivent et que le pouvoir exécutif fait quelques gestes ici et là pour déminer les situations tendues et rappeler sa présence bienveillante.

Jusqu'ici, donc, pendant la chute, tout va à peu prêt bien. Mais quid de l'atterrissage à venir ? Deux éléments sont particulièrement inquiétants : la crise de confiance généralisée et l'apparition de la désespérance. D'autant que les premières victimes sont les jeunes, déjà tenus depuis des lustres partiellement à l'écart des avantages de notre modèle social. Quels rêves pourraient être les leurs aujourd'hui ? Que leur promettre à part le déclassement ? Que dire aux jeunes des «quartiers difficiles» qui se sentent encore un peu plus mis à l'écart ou aux jeunes qui seront diplômés à la fin de l'année scolaire mais sans réelle chance pour autant d'obtenir un emploi convenable ?

A défaut de réponse, leur désespérance devrait se traduire, selon les cas, par les comportements suivants : révolte, rage, apathie, destruction de soi, ainsi que par la sortie du système avec le développement de l'économie sous-terraine. Dès lors, les interrogations et les réponses d'aujourd'hui sont-elles les bonnes ?

La question actuellement sur toutes les lèvres est «à quand la reprise ?». La crise sera-t-elle en U, en L, en V ou en W ? Chacun y va de son opinion (le deuxième semestre 2009, le premier trimestre 2010...) ; chacun guette des signes de reprise à travers sa boule de cristal ou bien à l'indienne en posant son oreille sur les rails afin d'entendre le train de la reprise économique arriver.

Mais la reprise économique sera-t-elle cette panacée, ce Superman ou ce Zorro attendus aujourd'hui comme le Messie ? Un ou deux points de croissance du PIB (Produit intérieur brut) auront-ils la capacité d'une baguette magique, à savoir d'effacer le passé ? Un événement mondial tel une catastrophe humanitaire ou les prochains Jeux Olympiques serait-il suffisant pour oublier les questions de justice sociale soulevées aujourd'hui ?

Bien optimistes sont ceux croyant que la crise ne laissera pas des traces. Il sera difficile de faire comme si rien ne s'était passé. Par exemple, même si la croissance économique était demain au rendez-vous, la question du pouvoir d'achat et les autres revendications actuelles disparaîtraient-elles pour autant comme par enchantement ? Au contraire, elles seraient peut-être ravivées donnant lieu à de nouveaux conflits sociaux.

Aussi, en attendant Godot, une autre question devrait nous agiter tout autant que celle de la reprise économique : «quelle cohésion sociale pour demain ?». Quelle répartition de la richesse est-elle acceptable et économiquement efficace ? Qui remboursera demain l'endettement public d'aujourd'hui ? Quelle sera l'autorité des employeurs à la suite du comportement scandaleux de certains d'entre eux ? Quelle sera la crédibilité d'un Etat dont les caisses étaient déjà qualifiées de vides hier mais qui a tout de même su trouver en urgence des fonds quand il a jugé qu'il le fallait ?

Le psychologue américain Kurt Lewin appréhendait le changement à travers trois phases :

-    La décristallisation, tout d'abord, c'est-à-dire la rupture d'un équilibre existant en raison de la modification des forces en présence ainsi que de la prise de conscience d'une nécessité ou d'un intérêt à changer.
-    Le déplacement, à savoir la tentative d'atteindre un nouvel équilibre grâce à de nouveaux objectifs, de nouvelles valeurs, des nouvelles relations sociales...

-   La cristallisation, c'est-à-dire la stabilisation et l'officialisation d'un nouvel équilibre.

Force est de constater que nous sommes encore dans la première phase, celle de la chute d'un équilibre perdu. Mais il est déjà temps de préparer la seconde pour amortir l'atterrissage : où voulons-nous aller ? Comme l'indique l'étymologie grecque du mot «crise», celle-ci consiste en un discernement en train de se faire. Or le débat actuel réunit avant tout les économistes et se focalise presque exclusivement sur les mesures d'accompagnement social de la crise. Ceci est sans doute nécessaire. Mais ne faudrait-il pas également convoquer V. Pareto, J. Rawls, A. Sen et bien d'autres pour réfléchir au modèle de justice sociale que nous voulons bâtir pour nos enfants ?

Bref, n'est-ce pas aujourd'hui qu'il faudrait ressortir cette idée, mise depuis quelque temps de côté, de «politique de civilisation» ?

Denis Monneuse

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