Monde

Kadhafi a méticuleusement saboté l'avenir de son pays

Daniel Byman

Contrairement à l'Egypte et à la Tunisie, le sentiment national n'existe presque pas en Libye.

Kadhafi prononçant un discours en juin 2010 Reuters

Kadhafi prononçant un discours en juin 2010 Reuters

Quand le monde regardait les Égyptiens se rassembler sur la Place Tahrir et en appeler par leurs chants au départ de Moubarak, la nature pacifique des manifestants, et leurs stimulants désirs de liberté et de justice – des sentiments partagés par les spectateurs aux quatre coins du globe – avaient de quoi nous réconforter. Enfin, semblait-il, la démocratie s'en prenait à l'un des berceaux de la civilisation humaine. Certains dissidents Égyptiens, tels le Prix Nobel Mohamed El Baradei, étaient connus dans les capitales occidentales pour être des hommes de principe. Et même des groupes comme les Frères Musulmans, qui suscitent certaines préoccupations et pas mal de chair de poule, ont au moins prononcé les bons mots de démocratie et de changement pacifique. Enfin, l'armée égyptienne, cherchant son propre intérêt, s'est rangée du côté des manifestants. Ce qui a évité une spirale incontrôlable de violence et, jusqu'à présent, a fait que l'ère post-Moubarak se déroule plus calmement qu'on aurait pu le craindre. Le futur de l'Égypte a beau rester toujours en suspends, la situation semble de bonne augure pour la stabilité du pays ces prochains mois et dans les années à venir

Ce sont précisément les mêmes facteurs qui font de l'Égypte une terre de promesses qui rendent, au contraire, la Libye effrayante. Kadhafi, malheureusement, peut encore gagner, que ce soit en rassemblant ses fidèles dans ses forces de sécurité et son armée, ou en important suffisamment de mercenaires pour écraser une opposition désorganisée par une brutale offensive de la terreur, ville après ville. Selon certaines sources, le nombre de morts en Libye s'élève à plus de 1000 – rappelez-vous que la population libyenne équivaut à moins d'un dixième de l'égyptienne – et la violence ne montre aucun signe d'essoufflement. 

Mais si Kadhafi perd, l'avenir de la Libye pourrait tout autant s'avérer chaotique. Il serait difficile de faire pire que Kadhafi, en termes de dirigeant, mais cela ne veut pas dire que le prochain chef de l'État libyen sera juste, ou que le pays sera capable d'éviter des conflits supplémentaires. Les Libyens, à l'inverse des Égyptiens, n'ont pas des milliers d'années d'identité nationale qui les unissent – les liens tribaux demeurent importants, et inhibent le développement d'une forte identité nationale. Des villes stratégiques comme Benghazi et Tripoli sont très éloignées l'une de l'autre, et n'ont pas le même vécu historique.

Il n'y a pas non plus de cohérence dans l'opposition. Diverses tribus, des unités militaires, et d'anciens fidèles du régime se sont tous déclarés «en faveur du peuple», mais aucun d'entre eux ne parle vraiment pour les Libyens ordinaires, ceux qui risquent leur vie pour mettre fin à la tyrannie qu'ils connaissent depuis plus de 40 ans. Pour l'instant, ils sont unis dans la lutte contre Kadhafi, mais rien ne dit qu'ils puissent coordonner leurs actions pour s'en sortir, ou continuer à la coordonner s'il quitte le pouvoir.

Contrairement à l'Égypte, «l'armée» n'est pas une institution cohérente. Kadhafi a fait de son mieux pour politiser ses régiments, et diviser ses généraux afin d'éviter un coup d'État, ou toute remise en question de son pouvoir. De plus, l'armée a été impliquée dans des interventions, comme le désastre au Tchad, qui ont terni sa crédibilité – elle ne peut pas s'enorgueillir de ses faits d'armes. L'armée est ainsi moins apte à sortir le pays du désordre.

Il manque aussi une structure bureaucratique pour s'occuper tout simplement des fonctions gouvernementales basiques, si de nouveaux dirigeants accèdent au pouvoir. Kadhafi a créé l'un des gouvernements les plus bizarres du monde, avec des «comités populaires» aux rôles très importants, à un niveau local. En effet, de manière formelle, Kadhafi n'avait aucune position gouvernementale, même s'il était clairement reconnu comme «le chef». Ce système personnalisé et politisé est l'une des choses que les Libyens détestent le plus; il ne devrait pas survivre à son créateur. Mais pour se débarrasser du régime de Kadhafi, il ne faudra pas se contenter d'en changer la tête.

Les guerres civiles radicalisent aussi toutes les parties impliquées. Quand le sang coule, les règles changent. Le régime libyen a déjà commis de nombreuses atrocités, comme celles de tirer sur la foule, ou d'envoyer ses sbires dans les hôpitaux pour achever des manifestants blessés. En représailles, l'opposition ne va pas gentiment capturer les membres des forces de sécurité, les mercenaires, ou tous les autres individus rendus coupables des meurtres de camarades. On doit s'attendre à des purges, quel que soit le vainqueur.

Les États-Unis et la communauté internationale ne jouissent pas non plus d'une grande marge de manœuvre pour influencer le cours des événements en Libye, sans intervention militaire massive. Et cela n'arrivera pas. L'une des meilleures choses qu'ils puissent faire, c'est d'aider à l'organisation de l'opposition à Kadhafi, encourager la formation d'un large front politique, et d'exhorter les militaires à le soutenir. Si l'opposition gagne, ce front pourrait prendre les rênes de la Libye, et éviter le pire, tout en mettant en place un nouveau et meilleur gouvernement.

Daniel Byman

Traduit par Peggy Sastre

Photo: Kadhafi prononçant un discours en juin 2010 Reuters

Daniel Byman
Daniel Byman (11 articles)
Directeur du Centre d'Études de la Paix et de la Sécurité à l'université américaine de Georgetown
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